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Romulus

Romulus est un personnage légendaire que les Romains considéraient comme le fondateur de Rome et le premier organisateur de la cité romaine. La légende nationale de Romulus fut d'assez bonne heure mélangée d'éléments grecs, qui l'obscurcirent et en dénaturèrent le caractère primitif. Pour rattacher la fondation et le fondateur de Rome à leur plus lointaine histoire et à leur mythologie, les Grecs imaginèrent que Romulus descendait des Troyens; les uns firent de lui, soit un fils, soit un petit-fils d'Enée; d'autres lui donnèrent pour mère une Troyenne nommée Romè, qui aurait abordé en Italie et y aurait épousé le roi Latinus; d'autres enfin intercalèrent entre Enée et Romulus une longue suite de rois albains. Ces traditions forgées par la fantaisie des Hellènes se retrouvent dans Tite-Live, dans Denys d'Halicarnasse, dans Virgile, dans Plutarque. Les historiens modernes sont unanimes à reconnaître que ce sont là des additions d'âge relativement récent et qu'il convient de n'en pas tenir compte. Ramenée, autant que possible, à sa forme primitive et purement romaine, la légende de Romulus nous montre en lui un héros, d'origine à la fois divine et albaine, qui fonde Rome, organise la société romaine, l'Etat romain, institue quelques-uns des plus anciens cultes de la cité, défend la ville naissante contre les ennemis qui l'entourent et l'attaquent, disparaît enfin, plutôt qu'il ne meurt, dans une apothéose mystérieuse.
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Romulus.
Romulus.

Un roi d'Albe la Longue, Procas, avait deux fils, Numitor et Amulius. L'aîné, Numitor, fut dépouillé du trône par son frère Amulius. Amulius, pour assurer à ses descendants la couronne dont il s'était emparé au mépris des droits de son frère, fit périr le fils de Numitor; puis il obligea la fille de son frère, Rhea ou Réa Silvia, à se faire vestale, c.-à-d. à se consacrer au culte de la déesse Vesta; or les Vestales faisaient voeu de virginité, et celles qui manquaient à leur voeu devaient être punies de mort. Mais un jour que Rea Silvia s'était rendue sur les bords du Tibre, pour y puiser l'eau nécessaire aux cérémonies du culte, le dieu Mars l'entraîna dans une grotte voisine et s'unit à elle. Bientôt la Vestale mit au monde deux jumeaux, Romulus et Remus. Amulius la condamna à mort avec ses deux enfants. Rea fut précipitée dans les eaux du Tibre ou de son affluent l'Anio; mais le dieu du fleuve eut pitié d'elle et la prit pour épouse. Les deux jumeaux furent exposés, dans une légère corbeille, sur le Tibre, alors débordé. Lorsque le fleuve se retira, la corbeille s'arrêta, au pied d'un figuier, non loin de l'angle Ouest du mont Palatin. Attirée par les cris des deux enfants, une louve s'approcha d'eux et les allaita. Un pâtre, qui habitait ces parages, Faustulus et sa femme, Acca Larentia, les recueillirent ensuite et les élevèrent. Les deux jumeaux devinrent des pâtres vigoureux, toujours prêts à défendre leurs troupeaux contre les bêtes sauvages et les voleurs de la contrée; souvent aussi, ils prenaient part aux rixes qui éclataient entre bergers rivaux. Au cours d'une de ces rixes, Remus fut fait prisonnier par des pâtres qui étaient au service de Numitor; Numitor, devant qui il fut amené, reconnut en lui le fils de Rea Silvia. Avec l'aide de Romulus et de Remus, il reconquit sur Amulius le trône d'Albe; puis il concéda à ses deux petits-fils un vaste territoire situé le long de la rive gauche du Tibre. Ceux-ci résolurent de fonder une ville nouvelle près de l'endroit où avait abordé la corbeille qui les portait, où ils avaient été allaités par la louve, élevés par Faustulus et Acca Larentia, où ils avaient grandi et passé leur enfance. Mais ils ne purent se mettre d'accord ni sur l'emplacement exact, ni sur le nom à choisir pour cette ville. Pour trancher leur différend, ils décidèrent de consulter les dieux. Remus se plaça sur l'Aventin, Romulus sur le Palatin, et tous deux observèrent le ciel. Remus vit six vautours; mais presque aussitôt douze vautours apparurent à Romains. Romulus l'emporta donc; l'emplacement choisi fut le Palatin, et la ville future reçut le nom de Rome.

Pour fonder Rome, Romulus attela à une charrue un taureau et une génisse, et traça autour du Palatin le sillon symbolique, qui marquait la limite entre le territoire consacré à la ville nouvelle et le territoire laissé en dehors. Trois portes furent ménagées dans l'enceinte ainsi déterminée. Au centre de la ville, fut creusé le mundus, excavation sacrée, dans laquelle « un jeta les prémices de toutes les choses que l'on emploie légitimement comme bonnes, et en outre plusieurs poignées de terre » (Plutarque). Autour de la ville, Romulus construisit un rempart. Quant à Remus, d'après une version de la légende, il fut tué pendant une rixe qui éclata entre ses partisans et ceux de son frère Romulus; d'après une autre version, il fut frappé à mort par son frère lui-même, parce qu'il avait sauté, en riant, par-dessus le rempart que Romulus élevait. Une cérémonie religieuse, la fête des Lémuries (Lemuria), fut instituée par Romulus pour apaiser les mânes de son frère. Après la mort de Remus, Romulus poursuivit son oeuvre; bientôt Rome fut fondée et entourée d'un mur puissant.

Mais Romulus n'avait autour de lui que les pâtres, peu nombreux, qui avaient été ses compagnons d'enfance. Pour peupler la cité nouvelle, il ouvrit, près du Palatin, sur la montagne qui porta plus tard le nom de Capitole, un asile, où accoururent bientôt de nombreux aventuriers, esclaves fugitifs, débiteurs insolvables, criminels même obligés de fuir leur cité. Une telle population devait trouver difficilement des épouses dans les, cités voisines, et lorsque Romulus s'efforça d'unir son peuple par des mariages aux autres peuples de la contrée, il ne recueillit que des refus, parfois outrageants. Il dissimula sa colère, pour mieux préparer sa vengeance. Peu de temps après, il fit annoncer dans toutes les villes d'alentour que des jeux solennels allaient être célébrés à Rome, en l'honneur du dieu Consus. Cette annonce attira une grande foule : des gens de Caenina, d'Antemnae, de Crustuminum, surtout des Sabins accoururent avec leurs femmes et leurs filles. Pendant la fête, sur un signal de Romulus, les Romains enlevèrent de vive force les jeunes Sabines; puis ils les épousèrent. Ce rapt violent fit éclater la guerre. Les premières attaques dirigées contre Rome furent repoussées; mais bientôt les Sabins, commandés par le roi de Cures, Tatius, s'emparèrent, grâce à la trahison de Tarpeia, d'une citadelle construite sur le Capitole. Un combat acharné s'engagea dans la vallée, alors marécageuse, qui s'étendait entre le Capitole et le Palatin : les Romains cédaient, lorsque Romulus invoqua Jupiter, qui arrêta leur fuite. La bataille resta indécise, jusqu'au moment où les Sabines se précipitèrent entre les combattants, pour supplier, d'une part leurs frères et leurs pères, d'autre part leurs époux, de mettre fin à cette lutte si pénible pour elles. Romains et Sabins s'unirent alors et ne formèrent plus qu'une seule cité. Le Sabin Tatius partagea la royauté avec Romulus. Il mourut avant lui, et Romulus resta seul roi.

C'est encore à Romulus que la légende attribuait le partage du territoire de Rome entre ses premiers habitants, la division du peuple romain en trois tribus, les Ramnes, les Tities ou Titienses, les Luceres, et en trente curies; la création du Sénat ou Conseil des pères de famille; l'institution de l'assemblée curiate, ou réunion du peuple romain groupé dans les trente curies; enfin l'organisation de la clientèle, et celle de la légion. Romulus passait aussi pour avoir le premier consacré des dépouilles opimes à Jupiter Férétrien, dont le temple était considéré comme le plus ancien de tous ceux qui furent construits dans Rome, et pour avoir élevé le temple de Jupiter Stator, en souvenir de l'invocation qu'il avait adressée à Jupiter pendant la bataille entre les Romains et les Sabins. Ce lut lui, également, d'après Cicéron (De Republica, II, 9, 10), qui institua à Rome les auspices, dont le rôle fut toujours si considérable dans le gouvernement de l'Etat. Enfin, Romulus dirigea plusieurs expéditions victorieuses contre les villes voisines qui s'étaient déclarées les ennemies de Rome, en particulier contre Fidènes et Véies. Sa mort fut mystérieuse. Il passait ses troupes en revue dans le Champ de Mars, près du marais de la Chèvre, lorsque soudain un orage d'une violence terrible éclata et dispersa tous les assistants. Après l'orage, Romulus avait disparu. Un Romain, Julius Proculus, déclara qu'il avait vu le roi enlevé au ciel sur le char de son père Mars. Dès lors, Romulus fut adoré comme un dieu sous le nom de Quirinus.
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Romulus.
Romulus fait tracer les limites de Rome.
(Fresque de Giuseppe Cesari).

Telle est, réduite à ses traits essentiels et dépouillée des additions d'origine grecque, la légende de Romulus. Cette légende a été étudiée par plusieurs historiens de Rome, surtout par Schwegler (Römische Geschichte, t. I). Déjà, dès l'Antiquité, des tentatives avaient été faites pour interpréter la tradition, ou tout au moins pour en éliminer les épisodes merveilleux et pour la transformer en un récit historique. Par exemple, ce n'était pas le dieu Mars qui s'était uni à la vestale' Réa Silvia, mais bien Amulius lui-même, revêtu du costume et des attributs guerriers du dieu; ce n'était pas une louve qui avait nourri les deux jumeaux, mais la femme même de Faustulus, Acca Larentia, à qui sa conduite débauchée avait fait donner le surnom de Lupa, qui signifie en latin la Prostituée; ce n'était pas Mars qui avait enlevé Romulus au ciel sur son char divin, c'étaient les sénateurs qui, jaloux du pouvoir de plus en plus despotique que s'arrogeait Romulus, l'avaient tué pendant un orage, avaient mis son corps en pièces, et en avaient emporté chacun un morceau sous les plis de leur toge. Schwegler n'a pas eu de peine à montrer que ces explications étaient tout à fait arbitraires; qu'il ne saurait y avoir rien d'historique dans le personnage de Romulus, et qu'il convient moins d'interpréter la légende elle-même dans tous ses détails, que de rechercher comment et pourquoi elle s'est établie. Il faut distinguer, dit-il, dans cette légende, trois éléments différents : l'élément proprement mythologique, l'élément étiologique, l'élément politique. Ce qu'il y a de mythologique dans la légende s'est créé et développé pour expliquer l'existence des sanctuaires et des rites les plus anciens de la religion romaine ; ce qui s'y trouve d'étiologique a été imaginé pour expliquer certains usages, certaines coutumes dont l'origine réelle était oubliée; enfin, ce qui s'y trouve de politique, les détails qui présentent Romulus comme le héros éponyme de la cité, comme le créateur du Sénat, de l'assemblée curiate, de la légion, n'est que le résultat d'un travail d'abstraction, commun d'ailleurs à Rome et à toutes les cités antiques.

Il y avait encore, dans la Rome de l'époque classique, des sanctuaires vénérés, des rites traditionnels dont l'origine était tout à fait obscure : pourquoi le figuier Ruminal, sous lequel on voyait un groupe en bronze représentant une louve allaitant deux jumeaux, était-il l'objet d'un culte? Qu'était cette grotte, voisine de ce même figuier, et connue sous le nom de Lupercal? Qu'était cette Casa Romuli, si vénérée? D'où lui venait son nom, et pourquoi la conservait-on dans sa forme primitive avec un tel respect? Ce fut sans doute pour répondre à ces questions que peu à peu se forma toute la partie mythologique de la légende de Romulus, que se précisèrent dans l'imagination, puis dans la tradition romaine, les épisodes merveilleux de cette légende? De même, l'épisode des premières dépouilles opimes expliqua l'origine très ancienne du temple de Jupiter Férétrien; de même encore, pour expliquer le culte de Jupiter Stator, on raconta que Romulus avait supplié Jupiter d'arrêter ses troupes qui fuyaient.

A côté des sanctuaires et des cultes traditionnels, il existait à Rome de très vieux usages, à la fois religieux et sociaux. Pourquoi, pendant la fête des Lémuries, le père de famille se levait-il la nuit, et parcourait-il pieds nus sa maison, écartant du geste les revenants, et même frappant sur un bassin de bronze pour les mettre en fuite? Cet usage, répondit la légende, a été institué par Romulus pour apaiser l'ombre de son frère Remus, qu'il avait tué de sa propre main. Pourquoi la jeune épousée, qui entre pour la première fois dans la maison de son mari, ne doit-elle pas en toucher le seuil, et est-elle portée par son époux? C'est pour rappeler le rapt des Sabines, répondait la tradition. Le meurtre de Remus, l'enlèvement des jeunes Sabines sont rangés par Schwegler au nombre des éléments étiologiques de la légende.

Enfin, il était naturel que les Romains voulussent savoir comment avait été constitué leur Etat, à qui ils devaient leur organisation politique et militaire. Toutes les cités antiques ont eu leur héros fondateur. Celui de Rome a été Romulus; c'est à lui qu'a été attribuée l'institution des plus anciens organes politiques dont les Romains gardaient le souvenir. Mais ce fondateur légendaire fut pour eux plus qu'un homme : il participait de la nature divine. Fils de Mars, protégés par Vesta, Romulus et son frère Remus étaient aussi, d'après la légende, les fils adoptifs de Faustulus et d'Acca Larentia. Or cette dernière n'est autre que la mère des Lares, ces génies familiers qui protégeaient à Rome les maisons. Romulus et Remus, fils adoptifs d'Acca Larentia, sont les Lares de la cité, les génies protecteurs de l'Etat. A Remus, dans une certaine mesure doit être rapportée l'origine des Lémuries; quant à Romulus, un véritable culte lui était rendu sous le nom de Quirinus.

A coup sûr, malgré les efforts des historiens modernes, il reste encore bien des points obscurs dans cette légende de Romulus. Nous nous sommes efforcé, après en avoir dégagé et rappelé les traits essentiels, de montrer quel en est le sens général, et comment elle est, pour ainsi dire, le résultat du travail inconscient accompli par les Romains eux-mêmes sur quelques-uns de leurs sanctuaires, de leurs cultes, de leurs usages les plus anciens. (J. Toutain).

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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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