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Esthétique
Le Beau
L'étude du beau fait l'objet de toute une partie de la philosophie, l'Esthétique : c'est assez dire que l'on ne saurait à cette place traiter ni même indiquer expressément les mille questions que ce mot peut évoquer. On voudrait seulement ici, dans une courte analyse psychologique, dire l'essentiel sur le sentiment du beau et ce qui le caractérise, sur l'idée du beau et les éléments qui la constituent, de façon à mettre le lecteur en mesure d'avoir son opinion sur la nature du beau, ou du moins de comprendre comment cette question se pose et se rattache aux problèmes les plus élevés de la philosophie générale. 

Il n'est guère de sujets sur lesquels les considérations vagues et plus ou moins ambitieuses aient plus souvent devancé ou remplacé les analyses exactes. Parce que le beau exalte nos sentiments, on s'est cru obligé d'en parler avec exaltation. Platon avait donné l'exemple : on sait quel langage inspiré il prête dans le Phèdre, dans le Banquet, à Socrate et à l'étrangère de Mantinée discourant sur la beauté en soi. Quand il expose sa théorie des idées, l'idée du beau est celle qu'il prend le plus complaisamment comme exemple : peu s'en faut d'ailleurs que ce ne soit à ses yeux la plus élevée de toutes; il n'y a au-dessus d'elle que l'idée du bien, avec laquelle elle a la plus étroite parenté. Et si ce n'est pas l'idée suprême, c'est celle qui prête, le plus d'éclat à ses images sensibles, celle qui rayonne le plus à travers les choses qui participent d'elle et quelle pénètre. La beauté dans les choses étant par essence le rayonnement de l'idéal à travers le sensible, il était naturel que Platon la célébrât avec un enthousiasme partagé sans doute par tout ce qu'il y avait d'esprits délicats dans un pays et dans un temps où le culte de l'art était comme une religion nationale. Mais Platon est un grand observateur à sa manière, et son enthousiasme cache une psychologie profonde, ce que ne fait pas toujours le lyrisme métaphysique. Il a vu à merveille que le beau parle à la fois an coeur et à la raison, et de quelle manière propre et caractéristique il ravit l'un et l'autre.

I. Que toute chose belle plaît ipso facto à qui la juge telle, que même le sentiment en présence de la beauté devance le plus souvent et emporte le jugement, qu'enfin cette émotion a quelque chose d'exquis et ne se confond avec aucune autre, voilà des vérités banales. Faut-il pour cela, avec la psychologie classique, faire de l'amour du beau une inclination spéciale, un sentiment simple et irréductible, distinctif de l'espèce humaine? Peut-être n'est-ce pas nécessaire. Il est plus conforme à l'esprit scientifique d'y voir un sentiment complexe où l'analyse discerne plusieurs éléments, mêlés il est vrai, et fondus entre eux d'une manière originale. Cette analyse, ceux qui se dont efforcé de constituer la psychologie comme science positive l'ont poussée assez loin pour qu'il soit difficile aujourd'hui d'en contester la légitimité. 

D'abord, Darwin, sans nier que le sens du beau soit naturel à l'humain, le trouve aussi chez les animaux et refuse, par conséquent, de voir là un attribut caractéristique de notre espèce. Selon lui, chez les oiseaux notamment, la sélection sexuelle, qui est une des formes de la sélection naturelle , consiste en grande partie dans un choix instinctif que la femelle opère entre les mâles, eu inversement, d'après l'éclat du chant, la beauté da plumage ou quelque autre avantage d'ordre exclusivement esthétique. Si donc le goût du beau est, en quelque manière primitif et sui generis, au moins n'est-il pas tel chez l'humain seul et au sens relevé où l'entendent en général les psychologues, mais seulement à titre de sensation profonde et complexe, soit auditive, soit visuelle, commune à diverses espèces supérieurement organisées. Il est clair que les émotions de cet ordre et les actes qui en découlent prennent chez l'humain un développement spécial incomparable; mais la question est de savoir précisément si le sentiment du beau tel qu'on le rencontre chez l'amateur cultivé, chez l'artiste, n'est pas, comme le dit l'école de Herbert Spencer, le terme d'une longue évolution. A vrai dire, on pourra toujours le contester. C'est là un point important du grand débat entre les partisans de l'innéité et ceux de l'évolution : les uns qui voient partout des cadres fixes établis par la nature, les autres qui n'en voient nulle part; ceux-là justement suspects de professer une e psychologie paresseuse » contraire à l'esprit des sciences naturelles et partant stérile; ceux-ci accusés, non sans raison, de pousser jusqu'au paradoxe la recherche des origines en substituant partout l'habitude à la nature, comme si la seconde nature n'en supposait pas une première. 

Laissons donc de côté la question d'origine; considérons l'humain seul et voyons ce qu'il éprouve en présence de la beauté : ce qui semble certain psychologiquement, le voici.

II. - Le beau plaît, par définition, mais plaît d'une manière particulière. Tout ce qui est bean est agréable, mais tout ce qui est agréable n'est pas beau. L'émotion esthétique est un sentiment, profondément distinct de la sensation égoïste. Non qu'elle soit indépendante des sens bien au contraire, le beau (et c'est ce qui le distingue du vrai) s'adresse nécessairement on aux sens ou, ce qui revient au même, à l'imagination, ce « sens intérieur ». Mais il y a longtemps qu'on en a fait la remarque, deux sens surtout et presque exclusivement, la vue et l'ouïe, par le caractère désintéressé et, en quelque sorte, intellectuel de leurs données, ont une fonction proprement esthétique. Il y a de la beauté dans les couleurs, les formes, les sons; il n'y en a pas dans les saveurs, les odeurs, les qualités tactiles. L'odeur des fleurs, des foins coupés, de la mer, ajoute bien au charme d'un site, mais non à la beauté du paysage. Un beau fruit n'est plus beau quand on le savoure. Un objet beau peut être en même temps doux au toucher; mais il est beau en tant qu'on le regarde et ne l'est plus en tant qu'on le palpe. Bref, toute sensation n'est pas susceptible d'être esthétique, mais plus délicates seulement et plus désintéressées, celles-là seules qui n'ont rien de bas, de sensuel ni de troublant, qui vont droit à l'esprit, si l'on petit dire ainsi, sans satisfaire un besoin ni remuer les appétits.

Précisément parce qu'il diffère ainsi de la sensation égoïste, le sentiment du beau est par essence désintéressé, généreux. Il tend à se communiquer; il favorise l'épanouissement des affections sympathiques et de la sociabilité. Le beau est distinct de l'utile encore plus que de l'agréable; car, tandis qu'il est un agrément d'ordre supérieur, une espèce à part, par conséquent, dans le genre des choses agréables, il n'est pas du tout de l'ordre de l'utile. On peut dire sans doute, dans un langage incorrect, qu'il répond à un besoin, entendant par là une vive et générale tendance, et qu'il est, dans la vie, d'une souveraine utilité; mais ce n'est qu'une autre façon de dire qu'il n'est nullement utile au sens Ordinaire de ce mot. Qu'est-ce que l'utile, en effet, sinon ce qui sert à quelque chose? Or à quoi sert une Sainte Famille de Raphaël, la Vénus de Milo, une symphonie? Le beau est sa fin à lui-même; il se suffit, il ne sert à rien, qu'à enchanter ceux qui le goûtent. C'est un luxe, un surcroît, un heureux superflu. Il est d'autant plus lui-même et charme d'autant plus, qu'il est plus libre, c.-à-d. plus détaché des nécessités de la vie, plus indépendant de nos besoins. Une maison est utile et peut être belle en même temps, mais une maison aussi peut être utile sans être belle, et belle sans servir à rien, et quand elle est belle et utile à la fois, ce n'est pas en tant qu'elle est utile qu'elle est belle; ce qui la fait belle est d'un autre ordre que ce qui la rend utile. Les plus beaux palais ne sont pas toujours commodes à habiter. Dans un appartement, l'élégance et le « confort » sont deux choses, et qui ne sont pas nécessairement réunies. Dira-t-on que dans la nature le beau se confond avec l'utile, qu'un beau corps, par exemple, est tel par la parfaite disposition de ses organes, qui est le suprême intérêt du tout et la condition d'une pleine vitalité? Mais tout le monde sait que le corps le plus beau n'est pas nécessairement le plus robuste, qu'un beau cheval par exemple peut être moins fort, moins rapide et d'un moins bon usage qu'un laid; que les plantes potagères ou officinales, si utiles, le cèdent souvent à d'autres en beauté. Ce qui est vrai, c'est que, artificielle ou naturelle, nulle chose au monde n'est belle que par l'harmonieux agencement de ses parties, par une heureuse subordination des détails à l'ensemble. Mais qui dit ordre, harmonie, consensus d'éléments divers concourant à la perfection d'un tout, dit non utilité, mais finalité, chose radicalement distincte. C'est ce qu'exprime cette formule de Kant, barbare d'aspect quand on n'en a pas la clef, mais d'une rare précision quand elle est précédée de son commentaire : « Le beau est une finalité sans fin. » Cela veut dire que la beauté est à elle-même sa fin; que toute chose belle, par sa perfection même, apparaît comme le terme supérieur vers lequel tendent les éléments qui la composent et les moyens qui la réalisent; mais que l'objet beau, comme tel, se suffit à lui-même, se justifie par sa beauté même et n'est pas moyen pour autre chose. A quoi sert un bel enfant? a fort bien demandé un humoriste.

La même analyse explique les diverses définitions du beau; elle permet de reconnaître celles qui, sans être entièrement adéquates à leur objet (en est-il une telle?), expriment plus ou moins l'essence, et respectent plus ou moins le caractère exquis de la beauté. Dire que le beau est la variété dans l'unité, que le beau est ordre, proportion, harmonie, convenance, c'est fort bien parler. Aristote est plus complet cependant et plus précis, quand il ajoute à l'ordre la grandeur. Il ne faut pas l'oublier; en effet, l'ordre ne suit pas pour qu'il y ait beauté; telle combinaison peut satisfaire l'esprit sans donner d'émotion esthétique : une condition essentielle, c'est que l'objet frappe vivement les sens ou excite puissamment la sensibilité. Cela est si vrai, que la variété peut faire presque entièrement défaut, l'ordre être extrêmement imparfait, et le sentiment du beau s'éveiller très vif, par exemple quand on dit d'une couleur, d'un son unique : la belle couleur! le beau son! quand on est transporté d'admiration à la vue de la mer démontée ou d'un « chaos » dans les montagnes. Il semble même que le sentiment du sublime, qui est celui du beau à une puissance supérieure, naisse précisément d'un certain imprévu, qui soudain et très fortement exalte et secoue l'imagination et le coeur, fût-ce en déconcertant la pensée. Le joli, au contraire, c.-à-d. le beau à une puissance moindre, consiste plutôt dans l'ordre et l'harmonie, sans la grandeur. Entre les deux, le beau proprement dit est l'intime union de ce qui frappe et émeut (grandeur et force dans les choses inertes, dans les autres puissance et vie) avec ce qui satisfait l'intelligence (arrangement, symétrie,« unité dans la variété »).

Mais à aucun de ses degrés, sous aucune de ses formes, la beauté ne s'adresse à la raison seule, ne se confond avec l'ordre purement intelligible et ne se laisse ramener à des rapports abstraits. Distinct de l'agréable et de l'utile, le beau est aussi distinct du vrai. La mécanique céleste est vraie; ce qui est beau, c'est le ciel étoilé. Ce qui est beau, ce n'est pas la géologie, ce sont les Alpes; ce n'est pas la théorie des couleurs ou celle des sons, ce n'est pas l'analyse psychologique; c'est le golfe de Naples, c'est tel opéra, c'est toi caractère vivant devant nous sur la scène, Phèdre, lady Macbeth, Harpagon. Bref, le beau c'est l'intelligible, mais revêtant des formes sensibles, parlant aux sens ou à l'imagination, touchant le coeur. Si l'on peut dire jusqu'à un certain point qu'une théorie scientifique, une découverte, une analyse sont belles, c'est en pensant à la puissance d'esprit du savant, à la pénétration du philosophe et en sympathisant avec eux; ce qui nous donne dans ce cas l'émotion esthétique, ce n'est pas la vérité en elle-même, c'est le génie de celui qui la découvre.

La beauté morale ne fait pas exception à cette règle. Considéré in abstracto, le bien n'est que l'ordre dans la conduite, l'intelligible dans les actes voulus; il n'est pas beau. Il n'est pas beau, même réalisé, tant qu'il n'a rien qui frappe particulièrement ni qui touche. Etre juste dans le train ordinaire de la vie, respecter les droits d'autrui, observer les contrats, tenir sa parole, ne faire, en un mot, que son devoir, voilà qui est bien sans être beau. Ce qui est beau, c'est de faire son devoir coûte que coûte et plus que son devoir. Celui qui pour être juste (car cela même est parfois difficile); qui pour pousser la justice jusqu'au scrupule, immole tout égoïsme, celui surtout qui, pour la dépasser, s'oublie lui-même et trouve sa joie dans sacrifice, celui-là atteint au beau moral et nous en donne l'impression; et il nous la donne d'autant plus forte que les circonstances de son action concourent à la rendre plus : saisissante pour notre imagination et plus émouvante pour notre sympathie. Est-il besoin d'ailleurs d'ajouter (ce qui résulte de toute cette analyse) que la beauté soit d'un acte, soit d'un être, n'est point quelque chose d'absolu, que, ne pouvant se mesurer qu'à l'impression produite, elle dépend pour une large part de l'état de celui qui juge et qui contemple? Chacun sait, par exemple, qu'une certaine impression de nouveauté ajoute à l'intérêt des choses et à leur effet esthétique, d'où le proverbe tout nouveau, tout beau; et d'autre part la nouveauté ne doit pas aller jusqu'à déranger et choquer toutes nos habitudes d'esprit ; c'est ce qui explique comment tant de chefs-d'oeuvre et tant de novateurs de génie dans l'art ont commencé par être méconnus. La beauté d'un objet, en d'autres termes, varie nécessairement selon la disposition du sujet; elle n'est sentie que dans la mesure où l'on y est sensible. En tout, la beauté est corrélative du goût de celui qui en juge.

III. - Est-ce à dire qu'elle soit uniquement affaire de goût et qu'on n'en puisse pas disputer? Cela revient à demander s'il y a des règles du goût, et cette question sera traitée à sa place; mais remarquons-le, pour la résoudre il y aura autre chose à considérer que la part des éléments sensitifs et affectifs dans la beauté, que la relativité des impressions et des émotions. Insistons sur l'élément intelligible, qui est de l'ordre de l'exact et du vrai, et dont il n'est question que d'une manière implicite dans ce qui précède. Toute beauté, avons-nous dit, satisfait l'esprit en même temps que les sens et le coeur, et c'est pour cela même que le sentiment du beau est à la fois si pur et si plein. Au lieu d'offrir à la raison des formules abstraites, desséchées, la beauté lui offre des formes réelles, des couleurs, des sous : mais en tout cela la raison trouve son compte : ce langage concret répond à ses secrètes exigences. Jusqu'aux dernières limites de la fiction et de la fantaisie, il n'est point de beauté sans un fond de vérité : « Rien n'est beau que le vrai. » Platon n'a dit nulle part textuellement le mot qu'on lui prête « le beau est la splendeur du vrai »; mais aucune parole n'est plus juste. Pour être beau, le vrai, doit resplendir à travers une forme, prendre corps et vie, remuer en nous, au-dessous de la région des idées claires, des puissances latentes et inconscientes; mais ni dans la nature ni dans l'art, on ne citera rien de beau qui soit tel sans que l'analyse y retrouve proportion, nombre, mesure, rapports constants, toutes choses qui sont ou peuvent être objets de pensée pure, de calcul et de science. Depuis les recherches de Helmholtz sur « l'optique et l'acoustique physiologiques », tout le monde sait qu'une couleur, considérée isolément, qu'un son pris à part, à plus forte raison un bel ensemble de couleurs ou de sons, n'ont de beauté qu'autant qu'ils satisfont à des conditions déterminées, si peu livrées au hasard, qu'elles s'expriment en formules exactes et sont régies par des lois mathématiques. Des différences dans le nombre, la vitesse, l'ampleur des vibrations font qu'une note musicale est haute ou basse, forte ou faible, juste ou fausse. La théorie des couleurs, depuis les expériences de Chevreul, rend compte scientifiquement de ce qu'avait deviné l'oeil des coloristes : elle donne les raisons qui font que telles couleurs rapprochées enchantent l'oeil et que telles autres jurent de se trouver ensemble. Il y a, de la sorte, un fond rationnel jusque dans les choses qu'on croit le plus livrées aux caprices de la mode; aussi bien que l'architecture et la sculpture, si notoirement esclaves de certaines proportions, aussi bien que les arts les plus élevés, la toilette même n'atteint ses fins qu'en se conformant, sciemment ou non, à des lois. « Tout est dans l'ordre, a dit Leibnitz, même les monstres »; en effet,, ils ont leurs lois de formation. A combien plus forte raison tout ce qui est beau est-il dans l'ordre! La tempête ne fait pas exception, ni, au théftre, le déchaînement des passions dans le drame. Ce qui plaît esthétiquement n'est jamais quelconque, si imprévu, si indéfinissable et inef-' fable qu il soit : il y a toujours des limites assignables, sinon toutes connues, en delà et au delà desquelles l'effet ne se produit pas ou change du tout au tout : le génie des grands artistes se meut librement dans ces limites, mais ne les fait pas reculer, il ne modifie que la connaissance qu'on en avait.

Mais, dira-t-on, le vrai, l'intelligible est essentiellement général et abstrait, le beau, essentiellement concret et individuel, Se mettre au service des idées générales, n'est-ce pas pour l'art presque toujours faire fausse route? L'allégorie, dans les arts plastiques, n'est-elle pas le plus froid des genres? Et dans les lettres, l'oeuvre d'imagination conçue en vue d'une thèse à soutenir a-t-elle jamais eu la vie de celles qui naissent de l'inspiration ingénue? Rien de plus juste que cette remarque, mais garons-nous d'en être dupes. Non, l'oeuvre d'art n'a pas la vérité pour but, mais elle l'a pour condition. Si elle n'en contient un minimum, elle n'existe point comme oeuvre d'art, et l'on peut dire que plus elle en contient plus elle vaut, pourvu qu'elle anime et fasse vivre cette vérité, au lieu de se laisser absorber par elle. Epopée ou fable, roman, drame, comédie, pas un chef-d'oeuvre qui ne soit chef-d'oeuvre et ne subsiste avant tout par la, vérité : vérité des pensées et des sentiments, vérité des situations, des caractères. L'Avare de Molière l'emporte sur une simple analyse de l'avarice comme un corps vivant l'emporte sur une préparation anatomique et la vie sur la physiologie; mais Harpagon n'est une création impérissable que parce qu'il est vrai, vrai d'une vérité générale, qui dépasse, pour ainsi dire, la réalité même. C'est le privilège du génie de créer ainsi par un travail en partie inconscient, analogue à celui de la nature même, des types, c.-à-d. d'incarner sous des traits inoubliables des idées, de faire vivre d'une vie individuelle les conceptions de la plus haute raison. 

Le portrait lui-même, en apparence exclusif de toute préoccupation du général, n'est beau que tracé par une main intelligente obéissant au regard de la pensée; quand il est l'oeuvre de procédés mécaniques, si parfaitement qu'il rende la réalité, il n'appartient plus à l'art.

IV. En résumé, le beau s'adresse à la personne tout entière, à la raison comme au coeur, à la pensée comme aux sens et à l'imagination; il émeut toutes nos puissances à la fois, de là la plénitude du sentiment qu'il excite. Schiller a exprimé d'une manière profonde et originale la nature de ce sentiment en le comparant au plaisir du jeu. De même que le jeu physique, chez l'enfant ou l'animal même, est l'épanouissement libre et joyeux de l'énergie vitale s'exerçant pour le seul plaisir de s'exercer; de même que les jeux de tout genre, à tout âge, consistent dans le déploiement d'une activité qui se comptait en elle-même, sans autre fin que la perfection de son acte, - de même, le plaisir de la contemplation esthétique, ou le plaisir identique ad fond, mais plus complexe encore et mille fois plus fort de la production artistique, se ramène au libre jeu de nos diverses énergies mentales, simultanément excitées et jouissant d'elles-mêmes, là en présence d'une oeuvre achevée, oeuvre de la nature ou de l'art, qui les ravit toutes ensemble par sa perfection, ici en présence d'une oeuvre à produire, qui, pour être parfaite, réclame leur effort combiné, leur concert.

On comprend, d'après cela, comment l'étude du beau, comment l'art servent si puissamment à l'éducation. L'éducation libérale (et l'éducation générale est toujours libérale ou elle est indigne de son nom) a pour but le développement de toutes les facultés de l'enfant dans une vivante unité; or rien n'est aussi propre que le commerce du beau, et surtout que l'effort pour réaliser la beauté, à les mettre en jeu toutes simultanément, en les excitant et les réglant à la fois, Tant que la souplesse, la délicatesse, le sens exquis de l'ordre et de la mesure, la parfaite justesse en un mot, seront des qualités essentielles de l'esprit tel que la culture doit tendre à le façonner, l'éducation, à tous ses degrés, comportera, non comme un vain luxe, mais comme un moyen nécessaire et incomparable d'atteindre à ses fins, l'initiation aux lettres, aux arts, à la poésie, l'exercice et la formation du goût. L'éducation populaire, dans une démocratie, n'échappe pas à cette condition. Plus l'enfant du peuple, au contraire, risque d'être asservi aux dures nécessités et esclave du besoin, plus on lui doit, si l'on veut faire de lui un homme libre, de le faire participer autant que possible à la culture qui élève, délivre et console. Le munir des connaissances nécessaires est peu : il a droit à sa part de ce qui orne et rehausse la vie. Et en la lui donnant, on travaille à son éducation morale, d'une façon qui, pour être indirecte, n'en est peut-être que plus efficace, C'est une vérité banale que rien ne met l'ordre et la paix en nous, que rien n'adoucit les moeurs et ne dispose à la sympathie comme la beauté. Profond est le sens de la légende d'Orphée, qui représente les bêtes féroces charmées par les accords de la lyre et fait naître la civilisation de la musique et de la poésie.

La grâce, dont on a dit qu'elle est e plus belle encore que la beauté a, la grâce, qui est par excellence ce qui plait dans le beau et nous va au coeur, montre à merveille par sa nature le lien de ces choses, hétérogènes sans doute, mais parentes entre elles, beauté et bonté. En quoi consiste la grâce plastique, sinon essentiellement dans la souplesse des lignes, l'aisance des mouvements, le naturel des attitudes et des manières, la douceur de l'expression? Et dans l'ordre musical, autant du moins que le mot y est d'usage, en quoi consiste la grâce d'une mélodie par exemple, sinon dans la liberté joyeuse ou touchante du mouvement? en quoi la grâce d'une voix, sinon dans la douceur des inflexions? Or, si tout cela plaît souverainement, n'est-ce pas précisément qu'un secret instinct nous fait y reconnaître les signes ordinaires de ce qu'il y a de plus aimable, la bonne grâce intérieure, la douceur morale, la bonté? Ainsi s'explique, plus clairement que d'aucune antre manière, l'irrésistible attrait de la beauté et comment elle engendre l'amour. Amour et beauté sont des termes corrélatifs. A ce qui, ne se fait pas aimer quelque chose manque pour être pleinement beau, et ce qui est le plus beau est ce qui se fait le plus aimer. La beauté suprême, c'est la suprême bonté, l'oubli et le don de soi, le sacrifice souriant. Rien n'est plus beau, parce que rien n'implique, parce que rien aussi n'inspire plus d'amour.

V. On voit maintenant comment la question du beau, psychologique avant tout, par un autre côté touche à la morale et à la métaphysique. Sans la beauté, il est probable que les doctrines idéalistes n'auraient jamais vu le jour : les interprétations mécanistes auraient suffi, semble-t-il, à expliquer le monde. Mais comme la beauté éclate partout dans l'univers, comme qui dit beauté dit, d'une part, ordre, harmonie, proportion, c.-à-d. tout ce qui enchante l'intelligence, et d'autre part vie, liberté, grâce, bonté, tout ce qui remplit d'amour le coeur, il était naturel que la notion de finalité prit de bonne heure une large place dans la spéculation philosophique et que certains esprits tout au moins, les artistes et les enthousiastes, cherchassent l'explication dernière de l'être dans un principe de raison et d'amour, soit immanent à l'univers, soit placé à la source des choses. Si c'est à tort ou à raison, ce n'est pas ici le lieu, d'en décider : ce serait trancher d'un coup toutes les questions dernières, qui apparemment ne comportent pas une solution si sommaire, sans quoi l'on n'en serait pas à se demander encore si seulement elles comportent une solution. Ce qu'il faut bien comprendre (et nous tenions à le mettre en lumière puisque le sujet nous y amenait), c'est que ces problèmes ultimes sont, au fond, d'ordre esthétique, bien plus que d'ordre logique et dia lectique, et que chacun est conduit à les résoudre pour son compte, dans un sens ou dans l'autre, moins par des raisons démonstratives que par des sentiments. Plusieurs facteurs, sans doute, contribuent à former l'opinion qu'on adopte en ces hautes matières; mais, toutes choses égales d'ailleurs, cette opinion, chez, ceux qui pensent par eux-mêmes (les autres sont hors de cause), dépend essentiellement et littéralement du goût, elle diffère selon qu'on est plus ou moins sensible à la beauté. (Henri Marion).

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