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Les îles
Canaries
étaient connues des Grecs et
des Phéniciens qui les désignaient
sous le nom d'îles Fortunées et qui y plaçaient
le séjour des justes après leur mort. Les Arabes les visitèrent
lorsqu'ils furent établis en Afrique ,
et les Portugais les reconnurent au commencement
du XIVe siècle.
Elles étaient alors habitées par le peuple si curieux des
Guanches.
Conquises pour le compte de la Castille ,
de 1402 à 1405,
par Jean de Béthencourt, elles étaient
définitivement réduites en provinces espagnoles en 1495,
après l'extermination presque complète des indigènes.
Depuis lors, elles ont toujours appartenu à l'Espagne .
Elles en constituent aujourd'hui l'une des 17 communautés autonomes.
Les Canaries des
anciens navigateurs et géographes.
Beaucoup plus rapprochées du continent
que les autres îles Atlantiques, puisqu'on ne compte pas plus de
107 kilomètres entre l'île de Fuerteventura et le cap le plus
avancé du littoral africain, les Canaries étaient connues
dès les commencements de l'histoire. Ce sont les îles des
Bienheureux dont parlent les poètes
grecs : c'est là que les héros jouissaient d'une éternelle
vie, sous un climat délicieux que ne troublaient jamais ni le froid
ni la tempête. Mais nul géographe ne pouvait alors indiquer
la position précise de ces îles Fortunées qui
se confondaient dans l'esprit des Anciens avec toutes les terres atlantiques
situées dans le « fleuve Océan » au delà
des Portes d'Hercule (= détroit de Gibraltar ).
Antiquité.
Les Phéniciens
connaissaient bien ces îles, dit expressément Strabon,
mais ils tenaient leurs découvertes secrètes, et même
dans le Périple de Hannon (texte
en ligne) il n'est fait mention que des îles du littoral, dans lesquelles
on ne saurait reconnaître les Canaries, à moins que Tenerife
ne soit la « contrée des Parfums », d'où s'écoulaient
vers la mer des courants embrasés et que dominait une haute montagne
appelée par les navigateurs « le Chariot des Dieux ».
Cependant, d'après François Lenormant, le nom de Junonia
par lequel Ptolémée désigne
l'une des îles suffirait à prouver que les Carthaginois
y avaient un établissement, car leur grande déesse était
Tanit ,
assimilée à Héra
ou à Junon
par les Grecs et les Romains.
Les plus anciens documents conservés qui cherchent à fixer
la position exacte des îles Fortunées appartiennent
aux âges de la puissance romaine ,
et Pline, le premier, rapportant le témoignage
des navigateurs gaditains, transmis par un
certain Statius Sebosus, donne à l'une des îles ce nom de
Canaria,
qui lui est resté et que l'on étend aujourd'hui à
l'ensemble du groupe. D'après Faidherbe,
ce nom de l'archipel serait dérivé du mot
berbère Canar ou Ganar, attribué jadis
au littoral du continent situé dans le voisinage des îles.
Les Wolof appellent encore aujourd'hui Ganar la contrée qui
s'étend au nord du Sénégal .
N'est-ce pas aussi le nom de Canaria que donne Ptolémée
à l'un des caps occidentaux de l'Afrique ?
Et Pline n'énumère-t-il pas des tribus de Canariens parmi
les populations qui vivent autour des monts Atlas ?
( La
géographie dans l'Antiquité).
-
Carte
des Canaries, localisation des îles.
Parmi les îles que citent les auteurs
anciens, deux seulement sont identifiées par leur nom même,
Canaria,
la Gran Canaria de nos jours, et Nivaria ou la « Neigeuse
», qui est certainement celle où se dresse le pic de Teide.
Cette dernière île étant citée comme la plus
éloignée des Portes d'Hercule, il en résulterait,
à moins d'une transposition dans l'ordre indiqué, que les
trois îles occidentales, Gomera, Palma, Hierro, seraient restées
inconnues des Anciens; il faudrait chercher les autres îles mentionnées
par eux dans le groupe qui comprend Lanzarote, Fuerteventura et les petits
archipels avoisinants. Plusieurs îlots, simples écueils, furent
oubliés dans leur nomenclature; de même aujourd'hui on ne
cite sommairement que les sept grandes terres canariennes, quoique, avec
le groupe des Selvagens (aujourd'hui portugaises et rattachées administrativement
à Madère ),
l'archipel des Fortunées comprenne seize terres distinctes.
Moyen
âge.
Edrisi énumère
dix-sept îles « connues des hommes » dans la mer Ténébreuse
qui s'étend à l'occident de l'Afrique, mais il est impossible
de les reconnaître d'après la description qu'il en donne ( La
géographie au Moyen Âge). Toutefois, il est possible que
les Arabes ont non seulement connu les Khalidat ou les « Éternelles
», mais qu'ils ont même vécu à côté
des Berbères dans les îles orientales de l'archipel. Ibn-Saïd,
au XIIIe siècle,
dit qu'Alexandre « aux Deux Cornes » avait élevé
des piliers dans les îles Khalidat, avec cette inscription : «
Pas plus avant! » Cependant le même géographe raconte
en détail le voyage du marin Ibn-Fathima au sud du cap Bojador et
son naufrage au banc d'Arguin. Macedo a cherché au contraire à
prouver que les Arabes ignoraient l'existence des Canaries et que leurs
géographes se sont bornés à répéter,
en les altérant, les textes des auteurs anciens relatifs aux îles
des Bienheureux.
Tandis que les marins portugais cherchaient
péniblement à longer la côte africaine et à
doubler les caps, les Canaries situées au sud du cap Noun et au
large du littoral étaient depuis longtemps visitées par des
navigateurs d'autres nations ( Les
Grandes découvertes). Avant les entreprises du pilote Gil Eannes,
les Portugais n'osaient dépasser
le cap Noun, le « Non » que la nature leur opposait; ils ne
doublèrent qu'en 1436 le cap Bojador et les écueils qui le
prolongent à plusieurs milles en mer, tandis que les Génois
connaissaient déjà les Canaries à la fin du XIIIe
siècle et que l'une des îles, Lanzarote, avait
été occupée par un de leurs concitoyens. Le «
portulan
médicéen-» constate cette
prise de possession des Génois, et Pétrarque,
né en 1304, nous apprend que
« tout un âge d'homme avant lui » une flotte génoise
s'était avancée jusqu'aux Canaries. Le nom de Lanzarote,
donné à la plus septentrionale des sept grandes îles,
est celui du conquérant génois, d'origine normande, Lancelot
Maloisel ou Lanciloto Malocello (Lanzaroto Marocello), dont la famille
fut l'une des plus puissantes de la république depuis le commencement
du XIIe siècle
jusqu'à la fin du XVIe.
En 1402, lorsque les Normands
de Béthencourt occupèrent l'île
de Lanzarote, ils y trouvèrent « ung vieil chastel que Lancelot
Maloesel avoit jadiz fait faire, celon ce que l'on dit ».
Pendant le XIVe
siècle, les Canaries furent visitées fréquemment
par des Européens, soit pirates, soit naufragés, et dès
1551
les portulans offrent un tracé exact de l'archipel, précisément
avec les noms que les îles portent encore aujourd'hui, si ce n'est
Tenerife, qui s'appelait île d'Enfer à cause de sa
montagne embrasée. Les rois d'Europe
commençaient à se disputer ces terres océaniques,
et en 1344 le pape Clément
VI en fit cadeau à un de ses protégés, l'infant
Luis de la Cerda, qu'il nomma «-prince
de la Fortune »; mais le nouveau souverain n'eut pas les ressources
suffisantes pour aller prendre possession de son royaume. Toutes les expéditions
faites dans ces parages, même celle que dirigèrent en 1541
les deux Italiens Angiolino di Tagghia et Nicolosi di Recco pour le roi
de Portugal Alphonse IV, furent des
aventures de pillage, non de conquête. Ainsi que le dit la chronique
du Canarien :
«
Lancelot souloit estre moult peuplée de gens; mais les Espaignols
et autres corsaires de mer les ont par maintes fois pris et menés
en servaige. »
La
colonisation des Canaries.
La prise de possession ne commença
qu'en l'année 1402, lorsque
le Normand Jean de Béthencourt débarqua
dans l'île de Lanzarote à la tête de cinquante hommes.
Il fut bien accueilli par la population, d'ailleurs très clairsemée;
mais des dissensions intestines, le manque de vivres et de munitions, une
expédition infructueuse dans Fuerteventura auraient condamné
cette tentative à n'être qu'une course de pirates comme les
précédentes, si Béthencourt n'était allé
offrir la suzeraineté de ses futures conquêtes au roi de Castille ,
en échange de secours en hommes et en argent. Grâce à
cet appui, il put s'emparer de Fuerteventura en 1404,
puis de l'île de Fer en 1405;
toutefois les incursions qu'il fit dans les autres îles furent repoussées,
et Gomera seule fut ajoutée par son successeur au domaine des Européens
: il fallut que le roi d'Espagne
décrétait l'annexion de l'archipel comme province immédiate
de ses États et qu'il prît en main l'oeuvre de la conquête
par l'envoi de véritables armées pour qu'on triomphât
enfin de l'intrépide résistance des habitants. En 1493,
un an après la découverte
du Nouveau Monde, Palma et Gran Canaria furent définitivement
conquises, et en 1497 les menceys
ou rois de Tenerife, pourchassés comme des fauves, furent capturés,
soumis au baptême et menés en triomphe au roi de Castille
pour l'amusement de la cour. La conquête avait duré près
d'un siècle.
«
La Huitième île ».
Pourtant on ne la croyait pas achevée.
Depuis des siècles l'imagination des marins voyait des îles
lointaines poindre comme des nuées à l'horizon de la mer
Ténébreuse : les légendes pieuses, telles celle de
saint Brandan, racontaient les miracles qui
s'y étaient accomplis; les portulans
indiquaient ces terres, dessinées avec précision; des navigateurs
même prétendaient les avoir vues, et l'on montrait en triomphe
les branches et les fruits que le courant en avait apportés : il
ne restait qu'à les reconnaître par degrés de longitude
et de latitude et à en prendre possession officielle au nom de quelque
souverain.
En 1519,
vingt-deux années après la conquête définitive
de Tenerife, le roi de Portugal
cédait par traité à son cousin d'Espagne l'île
« non trouvée » que l'on croyait être à
l'ouest des Canaries. En 1526, une
première expédition se fit, dans les parages signalés,
à la recherche de la huitième île. On ne la trouva
point, mais on n'osa pas en nier l'existence à l'encontre des témoignages
unanimes. En 1570, après soigneuse
enquête, où plus de cent témoins furent interrogés,
de nouveaux chercheurs se dirigèrent à l'ouest; en 1604,
en 1721; le gouvernement espagnol équipa
d'autres navires d'exploration. De leur côté les Portugais
des Açores
cherchaient aussi et même des expéditions secrètes
se firent dans l'Atlantique
par des spéculateurs que séduisait l'idée de trésors
à découvrir.
La précision avec laquelle les marins
de Gomera et de Palma dépeignaient l'apparence de la huitième
île était si unanime, que le doute subsistait après
chaque insuccès. Les dessins qu'on avait faits de cette terre entrevue
représentant uniformément un profil analogue à celui
de Palma, on finit par conclure que l'île de l'horizon n'était
autre qu'un mirage
produit par la réfraction de l'air humide qu'apportent les vents
d'ouest; d'ailleurs, la mer étant désormais explorée
dans tous les sens, il devenait inutile de continuer les recherches. Et
pourtant la légende existait encore à une époque récente,
et les quelques représentants de la religion des Sébastianistes
qui attendaient la revenue de l'Infant tombé sur le champ d'Alcazar
el-Kebir (Alcacerquivir) ,
espéraient que l'île « non trouvée » surgira
en même temps des flots de la mer.
Ainsi le gouvernement espagnol dut se contenter
du groupe des sept îles qui lui étaient échues et qui
d'ailleurs sont une des contrées les plus remarquables de la Terre .
Devenues province du royaume, au même titre que les provinces continentales,
les « îles Fortunées » sont assez pauvres, si
ce n'est sur quelques points privilégiés, et peu habitées
en proportion de leur étendue.
Les Guanches.
Les Canaries sont habitées de toute
antiquité. On y trouve mille objets analogues à ceux qu'on
rencontre dans les gisements paléolithiques et néolithiques
de l'Europe
et de l'Amérique ,
haches, massues, hâtons, poteries, tissus; mais on a vainement cherché
la flèche en silex. Chil y Naranjo, qui a exploré avec tant
de soin les traces de l'antique civilisation canarienne, expliquait l'absence
de cette arme par le manque de bêtes sauvages dans les îles
: les indigènes, riches en troupeaux domestiques, n'avaient pas
besoin de flèches pour atteindre les animaux. En étudiant
la multitude des objets recueillis, l'observateur est frappé des
progrès de l'industrie et de l'art accomplis de génération
en génération par les premiers habitants de l'archipel; mais
si habiles ouvriers qu'ils fussent devenus, ils ne fabriquaient leurs chefs-d'oeuvre
que pour les nobles : dans une même grotte on trouve à côté
les uns des autres des vêtements fins, des ustensiles parfaitement
travaillés, ornés de dessins et d'hiéroglyphes, et
des étoffes grossières, des poteries en terre brute. Ainsi
se révèle l'ancienne constitution aristocratique
de la société canarienne. Les insulaires ne connaissaient
pas le travail des métaux : quoi qu'en dise Azurara, on n'a trouvé
chez eux ni instruments en fer, ni bijoux en
or
et en argent. La solide construction des caveaux funéraires de Tenerife,
l'habile ordonnance des pierres dans les édifices de Fuerteventura,
de Lanzarote et de Gran Canaria, la disposition confortable des chambres
dans les demeures, les peintures à
l'ocre témoignent du haut degré de civilisation auquel étaient
arrivés les Canariens au Néolithique. Les aumôniers
de Béthencourt rapportent qu'ils virent
à Fuerteventura « les plus forts chasteaulx que l'on puisse
trouver nulle part ».
Ce n'est pas tout : on a découvert
des inscriptions dans la grotte de Belmaco, à l'extrémité
de l'archipel, dans l'île de Palma, sur une paroi de la côte
orientale de Hierro, ainsi que dans l'île de Gran Canaria, et les
lettres ont une forme qui les rapproche de l'alphabet libyque. Elles fournissent
au moins la preuve que des relations existaient entre les peuples berbères
du continent et les insulaires, quoique ceux-ci, à l'arrivée
de Béthencourt, ne possédassent plus de bateaux; à
cet égard il y avait eu régression d'industrie. Elles donnent
aussi une grande probabilité à l'hypothèse d'une origine
berbère pour la population de l'archipel, d'autant plus que les
mots des divers dialectes, recueillis au nombre d'un millier par Webb et
Berthelot, et les noms propres, que les historiens ont conservés,
sont évidemment berbères. Cela prouve au moins l'existence
d'échanges, comme les quelques analogies avec l'arabe suggèrent
qu'il y a eu, au Moyen âge ,
des contacts peut-être importants, entre les habitants des Canaries
et les Arabes. Par exemple, l'ancien nom de Palma, Benehoare, rappelle
celui de la puissante tribu des Beni-Haouara. Et les Bimbachos de Hierro
fait songer aux Ben-Bachir. Tenerife offre beaucoup de noms propres qui
commencent par l'article al et par le substantif ben comme
en pays de langue sémitique.
L'étude des crânes et des
ossements, entreprise par les anthropologues modernes, fait croire à
la diversité des populations qui peuplaient l'archipel, mais elle
paraît justifier les premières hypothèses en faveur
de l'origine orientale d'un grand nombre des habitants. A Fuerteventura,
dans l'Isleta de Canaria et dans la partie méridionale de cette
île, dans l'île de Fer et à Palma, le type du crâne
est essentiellement syro-arabe : l'identité est presque parfaite
entre ces Canariens, les Arabes d'Algérie
et les fellahîn d'Égypte .
D'après N. Verneau, l'archipel se serait divisé en trois
groupes ethnographiques : celui de l'Est, comprenant les deux îles
orientales et la péninsule de la Isleta; celui du centre, c'est-à-dire
Tenerife et Gomera, où l'on ignorait l'art de cuire la poterie et
de polir les haches en pierre; enfin le groupe de l'Ouest, Hierro et Palma.
La
vie et les coutumes des Guanches.
On désigne habituellement tous
les Canariens d'autrefois par le nom de Guanches, qui paraît
n'avoir appartenu, sous les formes de Vincheni et de Guanchinet,
qu'aux seuls habitants de Tenerife. Comme d'autres noms de peuples, par
centaines, celui-ci aurait signifié « Hommes ». D'après
le témoignage des contemporains, ces Berbères, blancs ou
bruns, tous dolichocéphales et aux membres longs, se distinguaient
des Arabes par un corps plus robuste, une face moins allongée, un
nez plus large et plus court, des lèvres plus fortes. Ils avaient
les yeux grands et noirs, les sourcils épais, les cheveux fins,
lisses ou ondulés. D'une agilité prodigieuse, et «-grands
sauteurs, s'élançant de roc à autre, comme chevreuils
», ils n'étaient « pas moins dextres et puissants à
ruer une pierre droit et roide » et leurs bras étaient si
nerveux qu'en deux ou trois coups de poing ils mettaient en pièces
un bouclier. Ils marchaient nus ou couverts d'un léger vêtement
d'herbes ou de quelques peaux de chèvre; mais, pour rendre la peau
insensible aux changements de température, ils l'oignaient de suif
et du jus de certaines herbes; en outre, hommes et femmes se peignaient
en vert, en rouge, en jaune, « sachant par telles couleurs exprimer
leurs particulières affections. » (Cadamosto).
Relativement aux coutumes de mariage, elles
variaient beaucoup d'une île à l'autre. La polyandrie aurait
existé dans Lanzarote, d'après les aumôniers de Béthencourt
: la plupart des femmes auraient eu trois maris, se succédant comme
époux et comme serviteurs. Dans l'île de Gomera, les lois
de l'hospitalité exigeaient l'échange entre la femme de l'hôte
et celle du voyageur. A Tenerife, la monogamie était la loi; les
Guanches étaient pleins de déférence envers les femmes
: toute insulte proférée contre elles était punie;
l'homme armé qui leur manquait de respect était mis à
mort. Les mariages ne pouvaient se conclure sans le libre consentement
de la femme et le droit de divorce appartenait à l'un comme à
l'autre des conjoints. Dans l'île de Gran Canaria, les mariés
appartenaient d'abord au grand-prêtre et aux seigneurs. Dans la même
île, une femme, choisie comme marraine, jetait de l'eau sur la tête
du nouveau-né et prononçait quelques paroles mystérieuses
: cette cérémonie faisait désormais de la maguada
: un des membres de la famille et aucun des hommes de sa nouvelle parenté
ne pouvait se marier avec elle.
Les Guanches de Tenerife et les habitants
des autres Canaries, fort religieux, vénéraient les divinités
des montagnes, des sources, des nuages, et
leur adressaient des prières, mais sans leur offrir des sacrifices
sanglants; peut-être y avait-il aussi des musulmans
à Lanzarote, puisqu'un des rois, disent les aumôniers normands,
était «-sarrasin-».
Dans les temps de sécheresse, les Guanches conduisaient leurs troupeaux
de brebis sur des terrains consacrés, et là ils séparaient
les agneaux de leurs mères, afin que le dieu
se laissât fléchir par les bêlements plaintifs. À
l'époque des fêtes religieuses, une
trêve générale devait mettre un terme aux guerres civiles,
même aux dissensions particulières : tous étaient amis.
Prêtres et prêtresses étaient fort vénérés
et dans l'île de Gran Canaria un faïcan, - mot dans lequel
on a cru retrouver l'arabe fakir, - présidait
aux grandes solennités; son pouvoir balançait celui du guanarteme,
le chef politique. Des vierges, que l'on a comparées aux vestales,
vivaient en des maisons sacrées. Rigoureux observateurs de la coutume,
les Guanches pratiquaient le duel, le jugement par le poison, et reconnaissaient
le droit d'asile.
Le pouvoir des chefs était absolu
dans quelques îles; ailleurs de petits fiefs étaient groupés
en fédérations. Dans l'île de Tenerife, toutes les
terres appartenaient aux rois ou mencey : ils les concédaient
aux sujets, mais elles leur revenaient toujours en héritage. Les
nobles, très fiers, racontaient que leur ancêtre avait été
créé avant l'aïeul des pauvres et que celui-ci avait
reçu pour ordre de servir, lui et sa famille. Ils auraient cru déroger
par le travail manuel; il leur était surtout interdit de verser
le sang des animaux, quoique en bataille ils
pussent se glorifier de verser celui des hommes; des Espagnols
captifs ils firent des boucliers et des équarrisseurs. Cependant
ils ne constituaient pas une caste fermée : tout plébéien
ou « tondu » pouvait entrer dans leurs rangs, grâce à
une action d'éclat ou à l'amitié d'un grand; le prêtre
l'admettait parmi les nobles en assemblée publique. Le pouvoir des
chefs était limité par un conseil suprême, qui discutait
les affaires d'État, jugeait et punissait les criminels. Le suicide
était en honneur à Gran Canaria : quand un seigneur prenait
possession de son domaine, il se trouvait toujours quelqu'un disposé
à mourir pour honorer la fête.
«
Le pauvre misérable se précipitait dans un gouffre où
il se démembrait et mettait en pièces. Dont pour reconnaissance,
le seigneur est tenu d'honorer grandement et rémunérer d'amples
dons les parents du défunt. » (Cadamosto).
Souvent des vieillards de Palma exigeaient
qu'on les laissât mourir seuls. Après avoir salué leurs
parents et amis, ils prononçaient les mots : « Vaca guare
», « Je veux mourir, » et on les transportait dans la
grotte sépulcrale, sur un lit de peaux; à côté
d'eux on plaçait une jatte de lait et tous s'éloignaient
pour ne plus revenir. Les modes d'inhumation variaient selon les îles.
Dans l'Isleta de Gran Canaria, les cadavres étaient placés
en des tombelles recouvertes de blocs. Dans Tenerife, de nombreuses momies
embaumées, en parfait état de conservation, ont été
retirées de grottes sépulcrales et de caveaux recouverts
de terre végétale; c'étaient les tombeaux des gens
riches. Ces momies sont couchées sur le dos, les bras étendus
le long du corps, les pieds joints, et sont très soigneusement enveloppés
de peaux, cousues avec une étonnante finesse au moyen d'aiguilles
d'os ou d'arêtes de poissons. A côté de chaque momie
se trouvaient ordinairement un garrote ou bâton grossier, destiné
sans doute à soutenir le mort durant le grand voyage, et un vase
plein de miel pour sa nourriture.
La
fin des Guanches.
Depuis le XVIe
siècle, les Guanches de Tenerife, les habitants des autres
îles ont cessé d'exister en corps de nation. Pendant plus
d'un siècle et demi, ils avaient vaillamment résisté
aux attaques des pirates et des conquérants, quoiqu'ils n'eussent
pour armes que des pierres, des bâtons et des javelots durcis au
feu ou terminés par une corne aiguë; on n'aurait pu les vaincre
si l'on n'avait employé contre les groupes encore indépendants
les insulaires déjà soumis. Ils faisaient grâce aux
prisonniers; souvent même ils leur rendaient la liberté, mais
on ne les épargnait pas : la captivité ou la mort, telle
était l'alternative pour les Guanches qui tombaient au pouvoir des
chrétiens;
dès 1345, le roi Alphonse
IV, écrivant au pape Clément
VI, lui raconte que ses « gens ont pris des hommes, des animaux
et d'autres objets qu'ils ont apportés en grande joie dans ses royaumes
». En 1593, des corsaires de
Séville
enlevaient le roi de Lanzarote, avec sa femme et 170 sujets. Lorsque Béthencourt
et Gadiffer, accompagnés d'interprètes canariens, que des
pirates leur avaient vendus, s'emparèrent de Lanzarote, il n'y restait
plus que trois cents individus, auxquels on fit force promesses, «
mais on ne leur a mie bien tenu convenant. »
Au milieu du siècle suivant, Gran
Canaria et Tenerife, encore indépendantes, avaient ensemble une
population évaluée à 23,000
personnes. Lors de la conquête, qui dura plus de trente ans, la plupart
des hommes furent tués ou emmenés en Espagne, pour être
vendus sur les marchés de Séville ou de Cadiz ;
d'autres se suicidèrent pour ne pas survivre à la perte de
leur liberté. En outre, la terrible maladie, dite modorra,
«-maladie du sommeil-»,
que l'on attribuait à la quantité de cadavres que les Espagnols
avaient laissés exposés à l'air après la bataille
de la Lagune (1494), fit disparaître
un grand nombre des Guanches restants : ce fut une de ces «-pestes
noires-», semblables à celles
qui ont fauché tant de peuples de l'Amérique
et de l'Océanie
après l'arrivée des Européens.
Baptisés, les Guanches qui restèrent
se mêlèrent à la population espagnole et perdirent
leur langue et leurs moeurs. Les derniers descendants du dernier roi de
Tenerife, Bencomo, entrèrent dans les ordres et moururent en 1828
à la cour d'Espagne .
Mais si la nation des Guanches n'a plus d'existence indépendante,
aussi bien leurs descendants métissés et certains éléments
de leur ancienne culture existent toujours. De l'union des premiers colons
espagnols avec les femmes canariennes naquit une population croisée,
que l'on retrouve avec ses traits distinctifs en mainte partie des îles.
C'est, paraît-il, dans Palma, Gomera,
Hierro et les parties méridionales de Canarie et de Tenerife que
l'on reconnaît le mieux la physionomie originale. A Güimar,
à Chasna, on retrouve encore chez les villageois la plupart des
usages décrits par Espinosa, un siècle après la conquête.
Quelques mots de la langue sont toujours employés, pour désigner
les plantes, les insectes, les outils; des noms de famille sont restés
guanches. Les habitants des Canaries, dans certaines campagnes, possèdent
des outils et des vases pareils à ceux de leurs ancêtres.
Ils fabriquent le beurre de la même manière, en emplissant
de lait une outre que l'on se renvoie de l'un à l'autre. Encore
récemment, ils pêchaient en empoisonnant du suc de l'euphorbe
les flaques d'eau laissées dans les roches par le reflux. Leurs
danses, leurs cris de joie sont les mêmes que chez les anciens Guanches,
et comme eux ils jettent du grain au visage des nouveaux mariés
pour leur porter bonheur. Le plat national, le gofio, pâte
faite avec la farine de divers grains éclatés au feu, est
encore celui que l'on retrouve dans les tombeaux des Guanches.
Les éléments européens
se sont diversement mélangés dans les îles. Les Normands
et les Gascons venus avec Béthencourt
et Gadiffer étaient trop peu nombreux pour qu'ils ne se perdissent
pas bientôt dans le flot montant de la population espagnole, souvent
d'origine andalouse; seulement on s'étonne du nombre prodigieux
des familles qui dans les Canaries ,
aux Açores ,
au Portugal ,
au Brésil
et dans toutes les anciennes possessions portugaises ou espagnoles, portent,
diversement écrit, le nom de Béthencourt : si toutes
descendent en effet du conquérant « de son cousin et successeur
Maciot de Béthencourt, elles ont, ici, par les femmes une origine
guanche.
Des Maures furent amenés par les
Espagnols à Gran Canaria après l'extermination de la conquête .
Dans Tenerife, des immigrants irlandais,
venus à la suite d'une persécution religieuse, ont fait souche
de familles nombreuses et l'on croit encore reconnaître des figures
irlandaises parmi les habitants d'Orotava. Quant à l'île de
Palma, où les massacres avaient fait beaucoup de vides pendant la
dernière moitié du XVe
siècle, on repeupla une partie des villages par des familles
industrieuses amenées de Flandre .
Les nouveaux venus ne tardèrent pas à se fondre avec les
Espagnols
et traduisirent même leur nom en castillan : ainsi les Groenberghe
devinrent les Monteverde.
Malgré la diversité des origines,
les Canariens, qui ont gardé le courage tranquille des aïeux
guanches, ont montré en maintes occasions leur attachement à
la souveraineté espagnole. Toutes les attaques faites contre leurs
villes fortifiées furent repoussées avec succès. Les
Huguenots
français, les Barbaresques, les pirates
anglais,
même une flotte hollandaise composée de 70 vaisseaux, s'essayèrent
vainement, soit contre Gran Canaria, soit contre Tenerife; Nelson
tenta de réduire Santa-Cruz en 1797;
il y perdit un navire et l'un de ses bras. (R. Verneau
/ E. Reclus). |
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