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La lutte contre les Maures
( L'Espagne
musulmane )
installés tout près d'eux a été dès
le premier jour ( c'est-à-dire depuis le début du VIIIe
siècle) et pendant plusieurs siècles, la grande
préoccupation des souverains chrétiens de l'Espagne médiévale ;
on s'en rendra compte en étudiant les lignes principales de l'histoire
des royaumes indigènes, depuis le moment même où les
Arabes ont été installés dans la Péninsule.
Ainsi, comprendra-t-on comment ces États se sont formés,
comment ils ont évolué depuis le premier jour, comment ils
ont pu mener à bien la reconquête des différentes parties
du territoire de la Péninsule sous le pouvoir des Musulmans ,
comment enfin, peu à peu, se sont développées chez
eux des institutions qui devaient faciliter la grande oeuvre d'unification
menée à bien, à la fin du XVe
siècle, par les célèbres rois
catholiques, qui s'appellent Ferdinand
d'Aragon
et Isabelle de Castille
( L'Espagne pendant la Renaissance ).
La
« Reconquista »
Les débuts
des États Chrétiens.
Lors de l'avance arabe, de riches Hispano-Romains,
de nobles Wisigoths ,
des évêques du sud et du centre de l'Espagne
avaient fui dans les Pyrénées cantabriques. Sous la conduite
du roi qu'ils avaient élu, Pélage
(Pelayo), ils purent arrêter les envahisseurs dans la vallée
de Covadonga
(718). Les successeurs de Pélage,
son fils Favila (737-739)
et son gendre Alphonse Ier
dit le Catholique (739-756),
d'autres encore, organisèrent le royaume des Asturies
et, peu à peu, l'étendirent vers le sud aux dépens
des Maures. Alphonse Il le Chaste (791-842)
s'avança jusqu'à Lisbonne,
signa avec les émirs des traités de bon voisinage, et trouva
un puissant allié dans le grand protecteur de la chrétienté,
Charlemagne.
Organisant l'administration de son royaume, il y remit en vigueur l'application
des lois wisigothiques .
C'est sous son règne que l'on prétendit avoir découvert
près d'Iria le corps de l'apôtre saint Jacques, en l'honneur
de qui Alphonse II fit construire une basilique ,
autour de laquelle s'éleva rapidement la ville de Compostelle, si
fréquentée par les pèlerins pendant tout le Moyen
âge .
Ramire Ier
(842-850),
le successeur d'Alphonse II, dut repousser
une invasion des Vikings
qui, en 844, firent leur apparition
sur le littoral de la Galice et des Asturies .
Son fils Ordoño Ier (850-866)
vainquit à Clavijo le renégat Moûsâ, de la famille
des Beni Casi, une famille qui descendait d'un certain Cassius, un colon
romain, qui avait continué de prospérer sous les Wisigoths,
et qui s'était désormais islamisée et avait même
fondé un État en Aragon. Après lui, Alphonse
III le Grand (866-910)
battit les Musulmans à Zamora et les refoula jusqu'à la Sierra
Morena il fit alliance avec le roi de Navarre ,
Garcia, dont il épousa la fille, Chimène. Mais la reine et
ses fils conspirèrent contre lui et se partagèrent son royaume
: Garcia prit le Leon, Ordoño la Galice et Fruela les Asturies.
Tandis que ces événements
se déroulaient dans la région du Nord-Ouest de la Péninsule
Ibérique, d'autres États chrétiens se constituaient
plus à l'est. L'exemple de Pélage
(Pelayo) avait, en effet, été suivi par d'autres chefs chrétiens.
Quelques années après la bataille de Covadonga ,
des seigneurs basques et gascons avaient fondé dans le territoire
de Sobrarbe des principautés chrétiennes qui, accrues peu
à peu d'autres territoires, formèrent au IXe
siècle le royaume de Navarre .
Cependant, sur la frontière orientale des Asturies ,
un certain nombre de chefs militaires ou comtes se fortifiaient dans leurs
castillos
ou châteaux, au fur et à mesure
que les Arabes perdaient du terrain. Ils finirent par former, avec Burgos
pour centre, le comté de Castille, qui devint indépendant
en 930. Auparavant déjà,
sur les rivages de la Méditerranée, les Catalans avaient
constitué comme le noyau de la résistance aux Musulmans.
Ils appelèrent à leur aide les Francs qui s'emparèrent
de Barcelone
en 800, et bientôt on compta
en Catalogne, dans la «-marche d'Espagne
», jusqu'à neuf comtes, wisigoths ou francs. L'un d'eux,
Guifré le Velu, comte de Barcelone (874-896),
soumit ses voisins à sa suzeraineté et se rendit indépendant
des Carolingiens
de France .
Ses successeurs continuèrent I'oeuvre de la reconquête, jusqu'au
moment où l'un d'eux, Bérenger IV monta, au XIe
siècle, sur le trône d'Aragon. Ainsi se constitua
contre la puissance arabe, de la Corogne
au cap Creus ,
une chaîne ininterrompue de petits États chrétiens.
La formation du
royaume de Léon.
La division du royaume des Asturies
entre les fils d'Alphonse III, survenant
au moment où Abd-er-Râhman III
montait sur le trône de Cordoue
et donnait au califat une puissance jusqu'alors inconnue ( L'Espagne
musulmane ),
ne pouvait qu'entraver l'oeuvre de la reconquête; cependant, ce démembrement
ne fut que passager. A la mort du roi de Leon, Garcia, son frère,
Ordoño II, comte de Galice, reprit, en effet, la couronne de ce
pays et, après son décès (924),
son cadet Fruela (Froila) arrondit de tous ces États son propre
royaume des Asturies. Ainsi se trouva reconstitué dans toute son
intégrité l'ancien royaume d'Alphonse III, Leon en devint
la capitale, au lieu d'Oviedo.
Union de la Castille
avec le Léon.
Alphonse
IV le Moine, fils d'Ordoño II, succéda bientôt
à Fruela (925 -930).
Après qu'il se fut retiré au monastère de Sahagùn,
Ramire II (930-950)
se signala dans les guerres contre les Arabes; il vengea la défaite
subie naguère par les troupes d'Ordoño II et de son allié
le roi de Navarre
à Valdejunquera, en remportant les sanglantes victoires de Simancas
et d'Alhandega et en s'emparant de Madrid,
qu'il démantela. Ordoño III (950-955)
poursuivit ses succès et porta ses étendards jusqu'à
Lisbonne. Mais à sa mort, commencent de mauvais jours pour le Leon.
Sanche Ier le Gros (955-967)
d'abord détrôné par Ordoño IV, dit le Mauvais,
qu'appuie Fernan Gonzalez, comte de Castille, remonte ensuite sur le trône
avec l'aide des troupes du calife de Cordoue
( L'Espagne musulmane ).
Après lui, son tout jeune fils, Ramire III, règne sous la
tutelle de sa mère Thérèse et de sa tante Elvire,
soeur du couvent de San Salvador de Leon; mais les barons de son royaume,
révoltés, le détrônent et mettent à sa
place son cousin Bermude II (982-994),
sous le règne duquel le royaume de Leon est envahi par les troupes
d'Almanzor.
C'est seulement au début du XIe
siècle que finit cette période, avec le fils et
successeur de Bermude, Alphonse V le Noble,
qui fit contre les Maures, au Portugal ,
une campagne victorieuse marquée par la bataille de Calatañazor
( = la Montagne de l'Aigle) [1002].
Tué devant Vizeu, qu'il assiégeait, Alphonse V eut pour successeur
son fils Bermude III (1027-1037).
Celui-ci, au lieu de poursuivre la lutte contre les Musulmans, voulut agrandir
ses États au détriment de son beau-frère Ferdinand
de Navarre ,
un fils cadet de Sanche le Grand, qui avait épousé la veuve
du comte de Castille Garcia, et avait pris le titre de roi de Castille.
Bermude fut battu et tué, en 1037,
à Tamaron et Ferdinand se fit alors proclamer roi de Castille et
de Leon, réunissant ces deux royaumes sous un même sceptre.
Ferdinand Ier
le Grand et Alphonse VI.
Avec Ferdinand Ier
le Grand (1037-1065),
roi de Castille et de Leon, des Asturies
et de Galice, commencent les grandes conquêtes chrétiennes.
Pour affirmer sa puissance et unifier la législation de ses États,
ce roi réunit le concile
de Coyanza (Valencia de Don Juan [1050]
et, pour s'attirer la sympathie des Léonais, ratifia tous les fueros
que leur avait accordés Alphonse
V. Son frère Garcia, roi de Navarre ,
prétendit lui disputer une partie de ses États, mais fut
vaincu et tué à Atapuerca (1054).
Fueros.
- On désigne ainsi en Espagne les droits et privilèges particuliers
de certaines provinces du Nord, ainsi que les chartes qui les consacrent.
L'origine de ces privilèges remonte aux commencements de la monarchie
espagnole; ils existaient déjà au temps de la lutte des petits
rois de l'Espagne septentrionale contre les Maures,
et paraissent modelés sur les lois des Wisigoths. Le premier des
fueros écrits qui soit connu est celui de Léon qui date de
1020. C'est à Alphonse VI qu'on doit la plupart des fueros les plus
populaires : en 1076, ce prince rédigea le fuero de Sepulveda, qui,
destiné d'abord à l'Estramadure ,
fut ensuite étendu à la plupart des villes de la Castille .
Les provinces basques (Guipuzcoa, Alava, Biscaye
et Navarre )
se montreront, à partir du XIXe siècle, fort attachées
à leurs fueros: excitées par don
Carlos, elles prendront les armes en 1833, pour les défendre
et obtiendront de les conserver.
Laissant la Navarre
à son neveu, Ferdinand concentra toute son activité guerrière
contre les Maures et porta les limites de son royaume jusqu'aux abords
de Séville. La seule erreur politique de ce prince intelligent fut
de diviser son royaume entre ses enfants et de donner la Castille à
l'aîné d'entre eux, Sanche II, le royaume de Leon au cadet
Alphonse, la Galice au cadet Garcia et les seigneuries de Zamora et de
Toro à ses filles Urraca et Elvire. De là, lorsque mourut
sa veuve, doña Sanche, qui avait su maintenir la paix entre ses
enfants, une guerre fratricide à laquelle prit part le célèbre
chevalier castillan Ruy (Rodrigo) Diaz de Vivar ou Cid Campeador ,
et qui se termina par la mort de Sanche II, assassiné au cours du
siège de Zamora (1072).
-
Doña
Urraca, fille d'Alphonse VI,
et
son époux Alphonse I le Batailleur,
roi
d'Aragon (gravure du XVIIe siècle).
Son frère Alphonse
VI, qui avait fui à la cour du roi maure de Tolède, se
fit alors proclamer roi de Leon et de Castille ,
puis enleva la Galice à Garcia. Ayant ainsi à peu près
reconstitué l'empire de son père, il reprit l'oeuvre de reconquête
sur les Musulmans (1073) et s'empara
notamment de Tolède, en mai 1085.
Ce succès considérable amena la soumission de nombreux chefs
arabes, mais les troupes
almoravides
se vengèrent en infligeant de sanglantes défaites faites
aux troupes chrétiennes, à Roda, à Zalaca (1086)
et à Ucles
(1108), où périt l'infant
Sanche, héritier du trône.
Au temps d'Alphonse
VII, d'Alphonse VIII et de Ferdinand III.
Quand Alphonse
mourut et que sa fille Urraca lui succéda, on put croire que, grâce
à l'union de cette dernière avec le roi d'Aragon, Alphonse
Ier le
Batailleur, une grande partie de l'Espagne
allait se trouver réunie en un seul État. Il n'en fut rien
: le mariage fut, en effet, annulé en cour de Rome et la guerre
civile s'ensuivit entre Castillans et Aragonais. Bien plus, dès
1110,
le fils d'Urraca et de son premier mari Raymond de Bourgogne ,
Alphonse, fut couronné roi de Galice, si bien que le morcellement
de la péninsule Ibérique redevint à peu près
aussi complet que par le passé. Mais Alphonse
VIII s'efforça de le diminuer par la suite, quand il eut succédé
à sa mère en Leon (1126).
Il ne réussit pas au Portugal ,
car il dut, finalement, reconnaître l'indépendance de ce pays
sous le sceptre de son cousin Alphonse
Henriquez (1143). Il ne réussit
pas davantage en Aragon, où force lui fut, à la mort d'Alphonse
Ier,
de se contenter de quelques augmentations territoriales. Les guerres civiles
et les questions de politique intérieure n'empêchèrent
pas Alphonse VIII de profiter de la désunion des chefs arabes pour
étendre sa domination sur la presque totalité de la péninsule,
notamment en Andalousie
et en Estramadure ( L'Espagne
musulmane ).
En 1135,
osant davantage, Alphonse VIII se
fit proclamer empereur d'Espagne
en présence du roi de Navarre ,
du comte de Barcelone ,
du comte de Toulouse et de rois maures alliés, ses vassaux. Aussi
s'étonne-t-on qu'il ait, en mourant commis l'erreur de diviser son
royaume entre ses fils Sanche et Ferdinand, qui héritèrent
respectivement de la Castille et du Leon. Le règne éphémère
de Sanche III le Désiré (1157-1158)
ne s'impose à l'attention que par une irruption des Almohades
en Castille et, en souvenir de la défense de Calatrava
contre les Arabes, par la fondation de l'ordre qui porta désormais
le nom de cette ville. Alphonse IX
(1158-1214)
était encore mineur quand il succéda à son père,
et sept années d'effroyables luttes civiles marquèrent d'abord
son règne. Une fois majeur, Alphonse VIII, qui avait épousé
Éléonore, fille de Henri
II, roi d'Angleterre ,
s'efforça de mettre fin aux troubles qui désolaient son royaume;
il s'allia au roi d'Aragon, put ainsi s'imposer non seulement en Castille,
mais encore en Alava et en Guipuzcoa et même lancer un défi
au souverain des Almohades, Yoûsouf (1194),
qui le mit en déroute complète à Alarcos (1195)
et, en souvenir de cette victoire, édifia la Giralda de Séville.
Toutefois, Alphonse VIII ne tarda pas à prendre sa revanche; lorsque
500000 Musulmans s'avancèrent vers le Nord sous la conduite de Mohammed
Ibn Yoûsouf, il fit appel aux rois de Leon, de Navarre et d'Aragon,
ainsi qu'à de nombreux princes étrangers, obtint des troupes
des communes et groupa l'Espagne
entière contre les Musulmans, tandis qu'une guerre qui fut présentée
comme une croisade
était prêchée par le pape -Innocent
III. Une sanglante bataille se livra, le 16 juillet 1212,
à Las Navas de Tolosa
(province de Jaén), où les Musulmans furent complètement
défaits ( L'Espagne
musulmane ).
Cette victoire donna beaucoup de prestige
dans la chrétienté à la figure d'Alphonse
IX, dont le continuateur fut, non pas le fils, Henri
Ier (1214-1217),
mais le neveu, Ferdinand III. Après avoir uni à sa couronne
le royaume de Leon, celui-ci s'empara de Cordoue
(1236) et conquit tout le Nord de l'Andalousie
(1248), ne laissant plus aux Maures,
réduits à la défensive, que le royaume de Grenade
et quelques territoires en Huelva. Il se disposait à passer en Afrique
quand il mourut (1252). Roi clairvoyant,
intelligent et cultivé, Ferdinand III eut le mérite de ne
pas se consacrer uniquement aux entreprises militaires et d'organiser l'administration
de ses États, tâche d'autant plus difficile qu'il les accroissait
sans cesse. Il donna à son royaume les forces maritimes et militaires
nécessaires pour continuer avec succès la lutte contre les
Maures et pour les expulser complètement de la péninsule
Ibérique.
-
Ferdinand
III, roi de Castille.
(gravure
du XVIIe siècle).
Le rôle
des ordres religieux militaires.
Au moment de la mort de Ferdinand III,
on pouvait croire que les étendards des sectateurs du Prophète
allaient bientôt cesser de flotter sur la terre d'Espagne ;
plus de deux siècles encore furent cependant nécessaires
pour les en chasser et pour détruire le petit royaume de Grenade.
C'est que les rois chrétiens avaient dû, pour mener à
bien l'oeuvre de la reconquête, acheter à cher prix le concours
des nobles et des villes et leur accorder aux uns et aux autres des privilèges
qui mettaient en péril l'autorité du monarque. Alphonse
X le Sage le constata à ses dépens quand il brigua la
couronne de l'Allemagne
impériale. Mécontents, les barons castillans se liguèrent
avec l'héritier du trône, Sanche, pour chasser leur roi de
ses États, et les Maures profitèrent de cette révolte
pour se soulever en Andalousie .
Sur le point de perdre tout le fruit des conquêtes de ses prédécesseurs,
Alphonse X fit appel aux armées du roi d'Aragon. Ses succès
furent continués par son fils Alphonse
XI, sur le nom duquel la victoire du rio Salado, gagnée sur
les Maures, et la prise d'Algésiras
(1340) jetèrent un vif éclat.
Ses successeurs ne purent ou ne voulurent
pas continuer la lutte contre les Maures du royaume de Grenade;
aussi, l'abandon de la Péninsule ibérique par les Maures
ne fut-il effectué qu'un siècle et demi plus tard, sous le
règne de Ferdinand et d'Isabelle.
Il ne faudrait cependant pas croire que personne alors ne s'intéressa
plus, en Castille, à l'entreprise de la reconquête. Les membres
des trois ordres religieux et militaires, fondés au XIIe
siècle, à l'imitation des célèbres
ordres des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem
et des Templiers ,
ne cessèrent, comme par le passé, de batailler contre les
Arabes et de protéger contre eux la frontière de la Castille.
Convertir, ou plus exactement combattre l'Infidèle, défendre
la foi contre lui, telles étaient les obligations des chevaliers
des trois grands ordres castillans d'Alcantara, de Calatrava
et de Saint-Jacques de Compostelle, ainsi que de l'ordre portugais d'Evora,
qui fusionna, en
1213, avec l'ordre
de Calatrava.
La formation du
royaume d'Aragon.
Le royaume de Castille n'est pas le seul
d'où soit sortie l'Espagne
moderne; à côté de lui et avec lui, l'Aragon a contribué
à sa formation. Ce royaume, dont les origines semblent communes
avec celui de Navarre, se sépara de ce pays à la mort de
l'ambitieux Sanche III le Grand. Ses premiers souverains ne cessèrent
de lutter contre les Maures. Tel fut le cas, en particulier, pour Alphonse
Ier le
Batailleur, qui, profitant de l'union de l'Aragon et de la Navarre
sous son autorité, dévasta toute l'Espagne arabe
et prit Saragosse
en 1118. C'est un quart de siècle
plus tôt, sous le second roi d'Aragon, Sancho Ramirez (1063-1094),
que la Navarre avait ainsi fait corps avec le nouveau royaume et reculé
ses frontières, au nord depuis Saint-Sébastien jusqu'à
la Noguera Ribagorzana, et à l'Ouest jusqu'à l'Èbre.
Pierre Ier
(1094-1104)
y avait encore ajouté Huesca
et les territoires environnants en
1096.
Le fils et successeur de celui-ci, Alphonse
Ier (1104-1134),
gendre d'Alphonse VI de Castille ,
se trouvant sans héritier, laissa son royaume aux deux ordres des
Templiers
et des Hospitaliers
(1134). Les nobles d'Aragon, se refusant
à sanctionner cette disposition, élirent roi son frère,
Ramire II, qui était moine dans un monastère
de Narbonne .
Relevé de ses voeux par le pape, Ramire épousa Agnès
d'Aquitaine ,
dont il eut une fille, Pétronille, puis maria celle-ci au comte
de Barcelone ,
Bérenger IV, et lui laissa aussitôt la couronne pour se retirer
dans son couvent (1137). Ainsi se trouvèrent
réunis sous un même sceptre l'Aragon
et la Catalogne ,
auxquels ne tardèrent pas à s'ajouter au temps de Raymond
Bérenger, qui régna sous le nom d'Alphonse
II, le duché de Provence
et le comté de Roussillon ,
puis, sous Pierre II, le comté
de Montpellier.
Ce souverain se fit couronner roi par le
pape, à Rome, en 1204, et prit
le premier le titre de « catholique
». Mais ce roi catholique, dont les vassaux hérétiques
du sud de la France
étaient vaincus par les croisés de Simon
de Montfort, ne sut pendant longtemps quel part prendre pour concilier
sa foi et ses intérêts. Enfin, comme Simon de Montfort, devenu
vicomte de Béziers
et de Carcassonne ,
ne voulait pas lui rendre les hommages féodaux,
Pierre
Il se déclara ouvertement pour les Albigeois;
mais il ne tarda pas à se laisser battre et tuer à Muret
(13 septembre 1213), et Simon de Montfort
prit comme otage l'héritier même d'Aragon, Jaime, à
qui d'ailleurs il rendit bientôt la liberté (1214)
sur l'intervention énergique du pape Innocent
III.
Alors commence une longue époque
d'intrigues et de rivalités entre les nobles, tous révoltés
contre le pouvoir royal, qu'ils convoitent. Elle s'étend sur la
minorité de Jaime, qui a pour tuteur le maître de l'ordre
des Templiers ,
Guillem de Monredo, choisi comme régent par les barons d'Aragon
et de Catalogne
réunis à Lérida, et elle se continue pendant tout
le règne de ce souverain. Néanmoins, Jaime put effectuer
sur les Musulmans la conquête des Baléares ,
qui devinrent une terre catalane, conquérir Valence en 1238,
envoyer une expédition de croisés
en Palestine (1269-1270)
et s'emparer de Ceuta
(1273). L'Aragon doit sa prépondérance
politique dans la Péninsule à ce souverain, qui utilisa ses
loisirs à écrire l'histoire de son règne, dicta des
lois sages et fonda des écoles. On doit lui reprocher, toutefois,
d'avoir, comme tant d'autres monarques du temps, partagé son royaume
entre ses deux fils et donné l'Aragon (avec la Catalogne et Valence)
à son aîné, Pierre, et les Baléares à
Jaime. Du moins, en mariant Pierre avec la fille aînée du
roi de Sicile, Manfred, créa-t-il à l'Aragon l'origine de
ses droits sur ce pays et contre-balança-t-il l'effet produit par
le mariage de la duchesse de Provence, à la même époque,
avec Charles d'Anjou.
Le Royaume de
Navarre.
A la mort d'Alphonse
Ier
d'Aragon
(1134), la Navarre
avait repris son individualité propre et s'était déclarée
indépendante sous le sceptre de Garcia Ramon. Dès lors, ce
petit État, enclavé presque entièrement dans les vallées
des Pyrénées occidentales et isolé des «-mécréants-»
par les royaumes plus méridionaux, devient, pendant un siècle
entier, un objet de convoitise pour l'Aragon et pour la Castille; mais
les nobles navarrais ayant, à la mort de Sanche VII, dit le Fort,
élu roi son neveu Thibaut, comte de Champagne
et vassal du roi de France
(1234), ce pays montagneux cessa pour
un temps d'appartenir à l'histoire espagnole. Il ne devait y rentrer
qu'au début du XVe
siècle, par le mariage de la fille et héritière
de son souverain d'alors, l'infante Blanche, avec Jean d'Aragon (1419).
-
Sceau
de Fontarabie (Guipuzcoa), 1297.
Les origines du
Royaume du Portugal (1093-1431).
Tandis que ces événements
se déroulaient dans les pays du Nord et du centre de la Péninsule,
un autre royaume s'était, peu à peu, constitué dans
les parties occidentales de la contrée, dans les plaines qu'arrosent
les fleuves tributaires de l'Atlantique, à leur sortie des défilés
par lesquels ils se frayent, depuis les plateaux, leur chemin vers la mer.
Là, les Maures s'étaient installés exactement comme
dans les pays plus orientaux de la Péninsule, là, face aux
Musulmans, les rois chrétiens de Leon avaient établi plusieurs
seigneurs à qui ils avaient confié la défense des
terres demeurées ou retombées en leur pouvoir, en particulier
celle des pays situés entre le Douro et le Mondego. Vers le temps
où les Normands conquéraient l'Angleterre
et s'établissaient en Sicile, ils trouvèrent un allié
inattendu dans le Capétien -Henri
de Bourgogne ,
arrière-petit-fils du roi de France -Robert
Ier, à
qui Alphonse VI accorda, en 1095,
la main de sa fille Teresa et laissa la faculté d'étendre
ses conquêtes, aux dépens des Musulmans, vers le pays d'Algarve.
Henri profita de cette faculté, combattit victorieusement les Arabes,
leur enleva la ville de Sintra
et prit, après la mort de son beau-père, les titres de comte
et seigneur de tout le Portugal par la grâce de Dieu, que son
fils Henri changea, quelques décennies plus tard, contre celui de
roi.
Force fut alors au roi Alphonse VII de
Castille de reconnaître le fait accompli par le traité de
Zamora.
Dès ce moment, le royaume de Portugal
commença de mener une vie indépendante, au cours de laquelle
s'affirma l'originalité de ses institutions, tandis que ses frontières
empiétaient sur les pays musulmans du Sud. La victoire d'Ourique
(1139), la conquête du royaume
des Algarves, au temps d'Alphonse III
(1248-1279)
constituent les principaux épisodes de cette lutte; les rois chrétiens,
que domina le Saint-Siège
jusqu'à la Convention d'Elvaes (1351),
y eurent pour collaborateurs les Templiers
qui, après la suppression de leur ordre par le pape Clément
V, constituèrent au Portugal, au temps du roi Denis, le «
Père du peuple », le « Roi travailleur » (1282-1325),
la « Milice de Notre Seigneur Jésus-Christ », c'est-à-dire
le célèbre Ordre du Christ.
Les souverains successeurs du « Mestre
d'Aviz
», de Jean Ier, agirent à
cet égard exactement comme les descendants de Henri
de Bourgogne. A peine l'indépendance de leur pays assurée
par la victoire d'Aljubarotta
(1385), et avant même que cette
indépendance eût été définitivement
reconnue par les Castillans au traité de Médina Sidonia (1431),
ils poussaient jusqu'en terre d'Afrique
et prenaient Ceuta sur les côtes du Maghreb (1415),
consolidant ainsi leur long effort pour rejeter les Musulmans hors du Portugal .
Les
royaumes chrétiens aux XIVe
et XVe siècles
Si les rois de Castille durent, malgré
eux, à leur corps défendant, reconnaître l'indépendance
des souverains du Portugal
et renoncer pendant un temps à combattre les Musulmans ( L'Espagne
musulmane );
si, d'autre part, leur histoire, comme aussi celle des rois de Navarre
et d'Aragon, fut pleine d'épisodes tragiques au cours des XIVe
et XVe siècles,
il convient d'en chercher l'explication dans les difficultés suscitées
à ces souverains par leurs propres sujets. Pour assurer le concours
constant de ces derniers contre les Maures, au cours de la Reconquista,
tous avaient dû leur consentir de nombreux et importants privilèges,
les mettant ainsi en état de braver leur propre autorité
et d'en entraver l'exercice.
Les « fueros
» de la Navarre et de l'Aragon.
Dans les vallées des Pyrénées
occidentales, les Basques constituaient l'élément principal
de la population navarraise. Fiers de l'antiquité de leur culture,
de la supériorité qu'ils s'attribuaient sur les autres peuples
de la Péninsule, des privilèges dont ne jouissaient pas les
habitants des royaumes voisins, ces rudes montagnards demeuraient indéfectiblement
attachés à leurs libertés locales ou fueros,
et se montraient toujours prêts à prendre les armes dès
qu'ils se croyaient atteints dans leur indépendance. Il en était
de même en Aragon et en Catalogne, c'est-à-dire dans les deux
parties septentrionales de ce royaume d'Aragon, qui comprenait encore la
région de Valence au sud de la Catalogne. Mais alors que les tendances
des Catalans étaient plutôt démocratiques, celles des
Aragonais étaient nettement féodales. En Aragon, en effet,
jusqu'en
1348, les nobles conservèrent
le droit de se soulever contre le souverain, lorsqu'ils estimaient compromis
le libre exercice de leurs coutumes et de leurs privilèges. Alors,
ils formaient une union qui avait et son étendard de guerre et son
sceau. Le jour où fut supprimé ce véritable abus,
que sanctionnait la coutume à défaut de la loi, le roi d'Aragon
se trouva en présence d'un autre obstacle. Le Justicia, que
les Cortès lui avaient imposé en 1265,
était un véritable arbitre entre le monarque et les puissants
barons du royaume; devant lui, dès qu'un conflit venait à
surgir entre eux, le souverain plaidait sa cause exactement comme ses sujets.
On connaît, par ailleurs, la fière formule dont on a cru à
tort, pendant longtemps, que se servait le Justicia parlant au nom des
nobles, pour répondre au roi quand celui-ci avait, lors de son avènement,
prêté serment entre ses mains de conserver les fueros :
Nous
qui, séparés, valons autant que vous, qui, réunis,
pouvons plus que vous, nous vous faisons notre roi, à la condition
que vous respecterez nos fueros; sinon, non.
Mais, ce qui demeure acquis, c'est que l'obéissance
des Aragonais à leurs
rois n'allait pas sans conditions. Enfin,
c'était encore une garantie pour maintien des libertés locales,
que cette réunion périodique Cortès où les
délégués des trois ordres du royaume d'Aragon votaient,
sous l'influence des grands barons ou ricos hombres, tous les impôts
nouveaux demandés par le monarque.
Nobles et villes
en Castille; les Cortès.
La noblesse était très puissante
en Castille comme en Aragon. Grâce à l'étendue et à
la valeur de leurs propriétés foncières, les principaux
seigneurs jouissaient de revenus égaux, et, parfois même supérieurs
à ceux du souverain. Mais ils n'étaient pas les seuls maîtres
du sol : à côté d'eux les villes étaient riches
et puissantes. Dans les premiers siècles, les agglomérations
urbaines dépendaient des représentants directs du roi (comites,
condes)
ou du seigneur sur les terres desquels elles se trouvaient; d'aucunes,
dites behetrias, jouissaient déjà d'une certaine indépendance
sous la protection (benefactoria) d'un seigneur librement choisi
par l'assemblée des habitants. Quand, au Xe
siècle et plus encore au XIe,
les rois eurent reconquis sur les Maures des territoires importants, il
fallut cultiver, mettre en valeur, défendre et par conséquent
peupler les régions annexées. Afin d'attirer dans ces zones,
de sécurité incertaine, une population plus dense, les souverains
de Castille et de Leon donnèrent aux habitants (vecinos)
des cités nouvellement créées des privilèges
spéciaux (cartas de poblacion, fueros). Ainsi se constituèrent
des communes autonomes leurs assemblées élirent un conseil
(concilium, concejo ayuntamiento), - analogue à l'ancienne
curia
des cités romaines, - dont peu à peu les membres (jurados,
prebostes)
et les chefs (alcaldes) obtinrent des pouvoirs de plus en plus étendus
d'administration, de police et de justice, non seulement sur la ville,
mais sur les faubourgs, sur les villages (aldeas) environnants et
les territoires souvent très étendus qui les entouraient.
Ces villes demeurèrent un temps sous l'autorité royale, qui
y eut souvent un représentant (merino, corregidor),
puis se rendirent complètement indépendantes, s'associèrent
en confréries (hermandades) pour augmenter leur puissance
et souvent prêtèrent l'appui de leurs milices ou, sur les
côtes, de leur flotte, au roi, aux nobles, voire à des princes
étrangers.
-
-
Sceau
équestre d'Alphonse X.
Les fueros s'étendirent peu
à peu à toutes les villes, leur donnant, en termes plus ou
moins différents, une législation de même origine,
que les souverains de Castille s'efforcèrent d'unifier. Alphonse
X, le premier, fit rédiger, dès 1254,
le code municipal de Castille (Fuero castellano ou Libro de los
Concejos). Les seigneurs eux-mêmes, laïques ou ecclésiastiques,
accordèrent ces mêmes fueros aux bourgs placés sous
leur dépendance ou sous leur protection. Les communes constituèrent
donc, de bonne heure, une force sociale, comme la noblesse et le clergé.
Cette situation explique la composition
des Cortès, autrement dit des États généraux
du royaume de Castille. On y distinguait trois ordres ou brazos
: le clergé, la noblesse, qui comprenait les nobles de première
catégorie (ricos hombres) et de deuxième catégorie
(milites, infanzones ou hidalgos),
et enfin les députés des villes (personeros, procuradores);
ces derniers pouvaient formuler leurs doléances, leurs cahiers (cuadernos)
avant de voter l'impôt, mais ne possédaient pas les moyens
de faire obstacle à la royauté, comme en Aragon et surtout
en Navarre.
Le pouvoir royal
en Castille entre 1252 et 1474.
De cette situation les rois profitèrent
de bonne heure, dès le temps d'Alphonse
X le Sage. Non content de déclarer de droit divin la puissance
royale dans le code des Siete Partidas, ce souverain pratiqua le
premier une politique de centralisation administrative; il se réserva
le droit de nommer les magistrats municipaux des grandes villes, et réduisit
le nombre de leurs représentants aux Cortès. Après
les troubles qui suivirent la mort d'Alphonse X, Alphonse
XI, devenu majeur en 1325, reprit
son oeuvre et rétablit l'ordre dans le royaume par une répression
terrible des révoltes, dont les nobles avaient pris l'habitude à
la faveur des guerres civiles qui remplirent les règnes de Sanche
IV, de Ferdinand IV et la minorité d'Alphonse XI lui-même
(1284-1312).
La mort d'Alphonse
XI marque pour la Castille le début de jours très sombres
(1350-1474).
L'intervention de la France
et de l'Angleterre
durant la rivalité de Pierre le Cruel
et de son frère naturel et successeur Henri
de Trastamare, les échecs subis par Jean Ier
dans ses tentatives imprudentes pour annexer le Portugal
à ses États héréditaires (bataille d'Aljubarotta ,
1385)
ont, en effet, porté des coups funestes à la monarchie castillane;
la noblesse s'empressa d'en tirer avantage. De là, au temps de Jean
II, prince faible et indécis, à qui son père, Henri
III, avait laissé un État en pleine anarchie, la sentence
de mort imposée à ce monarque contre son favori Alvaro
de Luna; de là, en 1465,
la déposition de l'indigne Henri IV à Avila
et le coup de pied symbolique donné par un seigneur au mannequin
qui figurait ce souverain; de là, enfin, le refus d'obéir
à la fille de ce roi, de cette Jeanne qu'ils appelaient la Beltraneja
(du nom du favori Beltran de la Cueva, qu'ils prétendaient être
son père) et la proclamation de la jeune soeur de Henri IV, Isabelle,
comme héritière de celui-ci (traité de Guisando, 1468).
Peu après (1469), et avant même
la mort de son frère - car Henri IV ne décéda qu'en
1474
- Isabelle épousait, à Valladolid, Ferdinand d'Aragon, prince
un peu plus jeune qu'elle, mais déjà réputé
pour l'intelligence et pour l'habileté qu'il montrait au milieu
des difficultés que traversait le royaume, dont lui-même était
l'héritier présomptif.
Le royaume d'Aragon
entre 1276 et 1478.
Depuis le moment où Jaime Ier
avait fait de son fils Pierre III le roi de l'Aragon (1276),
ce pays avait passé par de très grandes vicissitudes. Il
avait, au dehors, brillé d'un très vif éclat; les
conquêtes de Pierre III, qui étendit le protectorat de l'Aragon
sur la Tunisie
et soumit la Sicile, tragiquement libérée par les Vêpres
siciliennes de la domination angevine ;
celles de son frère et successeur Jaime II (1291-1327),
qui porta ses armes jusqu'en Méditerranée orientale et fit
pour un temps du duché d'Athènes
une province du royaume d'Aragon; l'intervention des successeurs de ces
souverains dans les affaires des pays riverains de la Méditerranée
occidentale (en Sardaigne, à Naples
et jusque dans le duché de Milan )
donnèrent un très grand prestige aux souverains aragonais.
Mais lorsqu'on étudie les rapports de ces princes avec leurs sujets,
quel contraste!
Pour apaiser les révoltes des nobles
et des villes de l'Aragon, Pierre III doit, malgré ses tendances
absolutistes, accorder de nombreux privilèges aux unes et aux autres.
Après lui, son fils aîné, Alphonse
III, doit consentir aux conditions que lui impose l'Union des nobles
et renoncer à agir contre aucun membre de cette même union,
sans le consentement des Cortès et du Justicia. Seul, Pierre
IV le Cérémonieux (1336-1387)
sut réagir avec succès contre les empiétements des
seigneurs; après bien des vicissitudes, il parvint à supprimer
définitivement l'Union des nobles, abusivement constituée
dès le temps de Pierre III, mais n'hésita, pas, en échange
de cet abandon, à étendre les fueros en tant qu'ils n'étaient
pas contraires aux prérogatives royales. Aussi, un peu plus tard,
pour reconquérir une partie du pouvoir, dont les avait dépouillées
Pierre IV, les Cortès imposèrent-elles leurs conditions à
l'infant de Castille, Ferdinand, le vainqueur d'Antequerra, sur lequel
elles portèrent leur choix à Caspe ,
en juin 1412, après la mort
de Martin Ier, décédé
deux ans auparavant. Ce souverain ne fit guère que passer sur le
trône et ne put pas, par conséquent, regagner le terrain perdu
par la royauté depuis la mort de Pierre IV. Son fils, Alphonse V
le
Magnanime ou le Sage (1416-1458),
ne le tenta même pas. Laissant l'Aragon en proie aux guerres civiles,
il ne se montra soucieux que d'agrandissements territoriaux en Italie ,
à Naples et à Milan, et de l'essor des lettres et des arts.
Aussi son nom figure-t-il parmi ceux des princes protecteurs des choses
de l'esprit. En mourant, Alphonse V laissa les États de Naples à
son fils bâtard Ferdinand, et ceux d'Espagne ,
de Sicile et de Sardaigne à son frère Jean, alors souverain
de la Navarre par suite de son mariage, dès 1419,
avec Blanche, héritière présomptive de la couronne
de ce pays.
Démêlés
de Jean II avec Don Carlos de Viane.
On sait quel esprit individualiste survit
aujourd'hui encore dans les vallées pyrénéennes de
la Navarre, et combien leurs habitants sont fidèles à leurs
vieilles coutumes. A la fin du Moyen âge ,
ils y étaient attachés davantage encore, et se montraient
profondément jaloux de leur indépendance. Aussi le jour où,
après la mort de Blanche et contrairement à ses volontés
testamentaires (1441), son époux
Jean d'Aragon prit le titre de roi de Navarre, le mécontentement
fut-il profond dans le pays. Il ne se manifesta pas toutefois tant que
don Carlos, prince de Viane, né en 1421
du mariage de Jean et de Blanche, demeura lieutenant général
du royaume de Navarre; mais, le jour où (1450)
Jean rendit le gouvernement de l'Aragon à son frère Alphonse
V revenu d'Italie ,
et reprit lui-même le pouvoir dans ses propres États, don
Carlos contesta à son père le titre de roi de la contrée.
Battu à Eibar, en 1451, avec
ses montagnards qu'assistaient les Catalans, il fut jeté en prison
par le vainqueur. Carlos de Viane, libéré un peu plus tard,
se révolta encore par deux fois; il venait de se réconcilier
avec son père, tout au moins en apparence, et d'en obtenir quelques
concessions, quand il mourut mystérieusement en 1461.
Cette mort amena une révolte de
la Catalogne, qui se déclara indépendante, mais qui finit
par rentrer dans l'obédience de l'Aragon (1472),
grâce à l'intervention du roi de France -Louis
XI, à qui fut cédé le Roussillon pour prix de
ses bons offices. Quant à la Navarre, toujours frémissante
sinon absolument soulevée contre l'autorité du roi d'Aragon,
elle revint à Éléonore, l'épouse du comte de
Foix
et la fille cadette de Jean II, qui avait, pour obtenir cette couronne,
fait empoisonner sa soeur aînée Blanche, femme du roi Henri
IV de Castille.
Ces sombres drames de famille montrent
bien quelle violence persistait encore en Navarre, comme, d'ailleurs, dans
les autres contrées pyrénéennes, au milieu du XVe
siècle;
ils expliquent pour leur part les difficultés que Jean II rencontra
dans l'exercice du pouvoir royal dans ses vastes États. Ils permettent
aussi de comprendre certains traits du caractère de son fils Ferdinand
V, qui proclamé dès 1468,
par les trois États réunis à Saragosse,
roi de Sicile et héritier d'Aragon. monta sur ce dernier trône
en 1479, cinq ans après avoir
commencé de collaborer, avec sa femme Isabelle,
au gouvernement des royaumes de Castille et de Leon.
Les
Rois catholiques
Ferdinand
d'Aragon ,
petit-fils du roi de ce pays et lui-même roi de Sicile, avait épousé,
en 1469,
Isabelle,
soeur du roi Henri IV de Castille
et héritière de la couronne. A la mort de Henri IV, la princesse
et son mari furent déclarés conjointement souverains de Castille,
los
Reyes, comme on les appelle (1474);
une courte guerre avec le roi du Portugal
qui soutenait les droits de la Beltraneja, fille de Henri IV, supposée
bâtarde, se termina à l'avantage d'Isabelle et de Ferdinand,
et en 1474 ce dernier hérita
de la couronne d'Aragon. Ils avaient alors sous leur autorité la
plus grande partie de l'Espagne ;
une guerre de dix ans contre les Maures du royaume de Grenade
(1482 à 1492)
leur donna ensuite toute l'Andalousie
et acheva l'oeuvre de la reconquête
du pays sur les Musulmans ( L'Espagne
musulmane );
cette même année, Christophe Colomb
ouvrait à leur ambition les immenses contrées du Nouveau-Monde ,
et les deux souverains catholiques ,
tout à leur fanatisme ,
s'enorgueillissaient d'avoir chassé près, de 200 000 Juifs
de la Péninsule. L'Espagne avait ainsi à peine ébauché
son unité qu'elle intervint dans la politique européenne
dont jusqu'alors elle s'était tenue à l'écart; ce
fut à propos des guerres d'Italie ,
à propos des droits de la couronne d'Aragon sur Naples et les Deux-Siciles .
Ferdinand, qui, au traité de Narbonne en 1493,
s'était allié, moyennant la cession du Roussillon ,
à
Charles VIII, organisa contre celui-ci
la Sainte Ligue et envoya le fameux Gonzalve de Cordoue
rétablir sur le trône de Naples son parent, Ferdinand II (1496).
Un partage qui eut lieu peu après la mort de ce dernier entre la
France
et l'Aragon
ne pouvait durer; une longue guerre s'ensuivit.
En même temps que l'Espagne
se mêlait ainsi à la politique européenne
par la guerre, elle s'y immisçait par une alliance entre Philippe
le Beau, fils de l'empereur Maximilien, et Jeanne, la fille de Ferdinand
et d'Isabelle. Ce mariage causa bien
des chagrins à la reine de Castille ;
elle avait perdu son fils Jean qui donnait de belles espérances,
une fille mariée au roi du Portugal ,
et cet autre enfant donnait déjà des signes de cette aliénation
d'esprit qui lui a valu dans l'histoire le nom de Jeanne la Folle. La reine,
qui avait montré une énergie sans faille au siège
de Grenade,
qui avait compris et soutenu Colomb, qui, par
une habile administration, avait réprimé la turbulente noblesse
de ses États, mourut en 1504.
Par testament, elle laissait la couronne de Castille à sa fille
Jeanne, et, dans le cas où elle ne pourrait gouverner, la régence
à son mari Ferdinand jusqu'au jour de la majorité du prince
Charles, le fils de Jeanne et de Philippe le
Beau. Ferdinand se saisit aussitôt de la régence, mais
il était mal vu des Castillans qui appelèrent Philippe le
Beau; celui-ci accourut et Ferdinand, dépouillé de la régence,
partit pour l'Italie ,
ne conservant l'autorité que sur les États de la couronne
d'Aragon .
Philippe, cependant, mourut subitement en 1506
et les grands confièrent la régence au cardinal Ximenez de
Cisneros. Celui-ci réprima les séditions et les révoltes
des grands, et, quand Ferdinand revint de Naples exercer une seconde fois
la régence de son petit-fils, il n'eut que peu d'efforts à
faire pour pacifier le pays et laissa le pouvoir à Ximenez. Cet
habile ministre, de 1508 à 1517,
commença les expéditions en Afrique
avec l'espoir de convertir par la force les Maures, tandis que Ferdinand
guerroyait et intriguait en Italie contre Louis
XII. En 1515, un an avant de mourir,
ce monarque heureux et perfide eut encore la bonne fortune de conquérir
la Navarre, et c'est ainsi qu'il laissa à son petit-fils Charles
les domaines d'Aragon et de Castille, soit toute l'Espagne, plus les conquêtes
récentes en Italie, en Afrique et au Nouveau-Monde
(1516).
Le règne de Ferdinand
d'Aragon
et d'Isabelle de Castille ,
los
reyes catolicos, n'a pas été marqué seulement
par les conquêtes qui ont doublé l'étendue de l'Espagne
et ouvert à ce pays de brillantes destinées; il a vu aussi
s'accomplir des événements intérieurs qui ont donné
à la nation son caractère moderne et qui ont notablement
influé sur son histoire. L'indépendance des grands a été
réduite par des mesures législatives, et le pouvoir leur
a été enlevé par la création des conseils :
Consejo
de Indias, Consejo supremo de la guerra, Consejo de Aragon. Les grands
ordres militaires de Santiago, Calatrava ,
furent désormais sous la dépendance du roi et incorporés
avec leurs vastes domaines à la couronne. Les assemblées
nationales ou Cortès se virent à peu près réduites
au rôle de législateurs; les lois furent refondues et la justice
réorganisée. Une institution particulière, la Sainte-Hermandad,
eut pour objet d'assurer la sécurité des personnes et devint
entre les mains du roi une arme puissante. Tout tendait, en un mot, à
l'établissement du pouvoir absolu. Dès lors commença
à fonctionner avec une rigueur incroyable le tribunal de l'Inquisition
qui devait couvrir l'Espagne de bûchers .
Le développement de l'esprit monarchique et de l'intolérance
religieuse, du goût des aventures et du mépris du travail
régulier, apparaissent déjà nettement. (HGP). |
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