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Les îles fantastiques
L'île des Bienheureux
et les îles Fortunées
Homère avait placé aux extrémités de la Terre, sur les bords de l'Océan, le champ Élyséen, où les dieux admettaient les héros à jouir d'une vie éternelle; séjour délicieux, sans neige, sans long hiver, et sans pluie, mais toujours rafraîchi par la suave haleine du zéphyr. Hésiode vint expliquer à son tour que cette demeure réservée aux héros était aux dernières limites du monde, dans l'île ou les les îles des Bienheureux, contre le profond Océan (Les îles fantastiques). Et Plutarque, mentionnant la rencontre faite par Sertorius, dans un port de la Bétique, de quelques mariniers nouvellement revenus d'un voyage aux îles Atlantides, les décrit, d'après leur rapport, comme cieux îles peu distantes entre elles, éloignées de dix mille stades du continent ibérien, et appelées îles des Bienheureux; jouissant du climat le plus doux et de la plus admirable fécondité; si bien que les Barbares même les regardaient comme étant réellement le champ Elyséen, séjour des bienheureux, célébré par Homère. Cette dénomination d'îles des Bienheureux, constamment retenue par les Grecs, et devenue vulgaire en leurs écrits, est celle que les Latins ont traduite par l'appellation, non moins répandue, d'îles Fortunées.

Dans l'océan Atlantique même les Romains connurent des îles auxquelles il leur plut donc d'appliquer le nom de Fortunées. Pour expliquer l'histoire géographique de cette dénomination, rappelons-nous les riantes images de la mappemonde poétique des premiers Grecs. La peinture des contrées fertiles situées à l'ouest de la Grèce, et la renommée des peuples qui, dans ces régions heureuses, menaient une vie patriarcale, étaient déjà parvenues aux oreilles d'Homère : ce poète plaça à l'occident et dans un lointain obscur, mais pourtant en dedans de l'entrée de l'Océan, l'île enchantée d'Ogygia, où régnait Calypso, fille d'Atlas : voilà donc la première Atlantide. En passant par l'entrée mystérieuse de l'Océan, où les Songes et d'autres fantômes planaient devant la caverne des morts, les héros arrivaient dans l'Elysée, ou l'île des Bienheureux :  voilà le type de toutes les îles Fortunées. 

Lorsque, un ou peut-être deux siècles après Homère, une tempête eut entraîné Colaeus de Samos au-delà des Colonnes d'Hercule, les récits exagérés de ce navigateur sur les charmes de Tartessus, et l'aspect du vase sacré orné de figures des Hyperboréens et des Griffons, déposé dans le temple de Héra, à Samos, exaltèrent encore plus l'imagination si mobile des Grecs, et fournirent à Hésiode (dont on a trop reculé l'âge) une belle occasion pour agrandir le monde poétique d'Homère. Au lieu d'un seul Elysée, nous avons à présent plusieurs îles Bienheureuses, où la terre donne trois fois par an des fruits délicieux. Un roi, Atlas, règne à présent sur une vaste contrée bénie du ciel; et de son union avec la nymphe Hesperis il naît sept filles, nommées, tantôt Atlantides d'après leur père, tantôt Hespérides d'après leur mère. Ces nymphes, douées d'une voix harmonieuse, gardent le jardin aux pommes d'or, près de l'entrée de l'Océan et non loin du séjour d'Atlas. Vis-à-vis, les sombres royaumes du Sommeil et de la Mort servent encore de demeure à divers fantômes, entre autres aux Gorgones , trois soeurs ailées ayant des serpents au lieu de cheveux, et aux Grées, autre trinité de monstres qui se servent d'un seul oeil, d'une seule dent, et qui évidemment ne sont que les Parques sous un autre nom. On sait qu'Héraclès et Persée se rendirent dans ces régions, l'un pour enlever les pommes d'or, l'autre pour tuer Méduse, l'une des Gorgones. Rappelons-nous encore que le Soleil prêta au premier de ces héros son mystérieux vaisseau d'or pour passer dans l'île Erythia, séjour des Hespérides, et que du sang de Méduse ruisselant dans les champs affreux de Kisthène naquit le cheval ailé Pégase. Qu'ils montent donc sur Pégase, ou qu'ils s'embarquent dans le navire d'or, ceux qui recherchent l'emplacement géographique de ces pays fabuleux!

Nous ne nierons pas que l'histoire d'Heraclès Tyrien, très souvent répétée même par les historiens et les géographes, ne soit une allégorie orientale sous laquelle un poète phénicien aura dépeint les navigations audacieuses de ses compatriotes, et leurs conquêtes dans l'Eldorado de ces siècles reculés. Mais comme le périple d'Hannon prouve que, du temps même d'Hérodote, les Carthaginois n'avaient pas encore découvert les îles Canaries, il est évident qu'on ne doit pas chercher à appliquer à ces îles les vagues peintures d'un Hésiode et de ses contemporains, dans lesquelles le nom d'Erythia permet seulement d'entrevoir quelque trace de l'existence de la célèbre ville de Gades, qui en était voisine. 

Même après que la relation d'Hannon a pu être connue en Grèce, nous ne trouvons qu'un seul et faible indice qui pourrait rappeler les îles Canaries : c'est le passage dans lequel Pindare dit "que près des îles des Bienheureux on voit nager sur le paisible Océan des fleurs d'or". Image qu'on pourrait rappor ter à ces plaines verdoyantes et fleuries qui, formées par des plantes marines, flottent à la surface de l'Océan, et qui arrêtèrent la navigation des Carthaginois.

Une tradition, différente de celle d'Homère et des Phéniciens, se répandit en Grèce après la fondation de Cyrène et les voyages d'Hérodote. On apprit que les Egyptiens désignaient sous le nom d'îles Fortunées ces cantons fertiles, semés dans les vastes déserts de la Libye, et qu'on nomma depuis oasis. Les Grecs de Cyrène ne manquèrent pas de s'emparer de l'idée des Egyptiens; et ayant découvert sur la côte, d'ailleurs si aride, de la grande Syrte, quelques terrains où la chaleur et l'humidité réunies entretenaient une brillante végétation, ils leur donnèrent le nom de Jardin des Hespérides. C'est là que l'oranger et le citronnier, en étalant aux yeux des Grecs leurs fruits dorés, leur rappelèrent les pommes d'or qu'Héraclès avait été chercher dans l'occident fabuleux des poètes. Scyllax place ce jardin des Hespérides sur les bords de la mer; Strabon en fait un oasis de l'intérieur; et Pline dit avec raison que « la fable vagabonde a transporté ce nom en cent lieux divers. » 

Les traditions se confondirent et se mêlèrent ensemble ; tantôt les nymphes Hespérides furent transformées en Amazones , et on transporta dans le Pont-Euxin l'île Erythia ou Pourprée; cette île, autrefois colorée des rayons du soleil couchant, le fut maintenant par les clartés naissantes de l'aurore, tantôt les Hespérides suivaient le sort de leurs voisins, les Hyperboréens; on donna à leurs îles le surnom d'Hyperboréennes, et on y plaça les mines d'étain de Cornouailles. Que les amateurs de fausses antiquités emploient ces îles voyageuses comme ils l'entendent ; qu'un Rudbek les joigne à son Atlantique lapone, et qu'un Oviedo y voie le pays des Amazones dans l'Amérique méridionale; nos lecteurs, s'ils ont bien suivi le fil de cette histoire, n'auront pas besoin qu'on leur fasse remarquer l'absurdité de ces hypothèses, et , avec Pline, ils renverront les Hespérides au pays des mythes.

Il en est de même des Gorgones, dont la contrée, nommée Kisthéné par Eschyle, fournit au faux Orphée le modèle de ses îles des Erinnyes ou des Furies. Quand on se rappelle la chevelure de serpents et les mains de fer attribuées aux Gorgones, on sentira combien cette confusion des deux mythes était facile. Peut-être l'île Poena (île Punique) de Ptolémée n'est-elle qu'une nouvelle apparition de ces îles des Furies, dont la mystérieuse barque des Argonautes douée de la faculté de parler, conseilla aux héros quelle portait d'éviter la fatale approche. Xénophon de Lampsaque a comparé ces îles mythologiques avec le pays des Gorilles, trouvé par Hannon (Le périple d'Hannon).

Les Phocéens ayant, vers la cinquante-septième olympiade, ouvert au commerce des Grecs l'occident de l'Europe, tous les mythes géographiques, les îles Fortunées, les Gorgones et les Hyperboréens que Persée avait visités en chemin, furent repoussés dans les espaces inconnus. Platon en renouvela le souvenir par son conte moral de l'Atlantide. Aristote paraî réellement avoir appris que les carthaginois venaient de découvrir dans l'Océan occidental une île considérable, belle et déserte; mais cette découverte, défigurée par Diodore, a dû être perdue, puisque Polybe, envoyé à la recherche des établissements carthaginois, n'eut aucune nouvelle d'une île semblable.

La première connaissance certaine qu'on eut des îles situées à l'ouest ne date que des derniers temps de la république romaine. Sertorius, réfugié en Espagne avec un parti de Romains, fut informé qu'à dix mille stades de la Libye (on voulait sans doute dire de l'Ibérie), il se trouvait deux îles agréables, riches en productions naturelles, et qui, dans leur sein tranquille, lui offraient une nouvelle patrie. Plutarque assure que ces îles atlantiques étaient regardées par les habitants comme l'Elysée ou l'île des Bienheureux, chantée par Homère. Mais les Guanches, habitants des Canaries, lisaient-ils les poèmes grecs? C'est à quoi le bon Plutarque n'a guère pensé. Ce furent donc les Romains, et non pas les Canariens, qui donnèrent aux deux îles de Sertorius le nom de Fortunées.

Vingt ans après, Statius Sebosus recueillit à Gades tous les renseignements qu'on avait sur les îles occidentales. Le roi Juba fit de nouvelles recherches sur cet archipel qui ne dut donc qu'à des traditions mythologiques le nom d'îles Fortunées. Mais ce nom usurpé n'en eut pas moins de célébrité; on attribua aux îles Atlantiques tous les avantages et tous les charmes dont la mythologie avait orné les îles des Bienheureux. Voici comment Horace, le poète le plus philosophe les peignit aux Romains, fatigués de guerres civiles :

"Vous, leur dit-il, vous qui avez du courage, cessez des plaintes stériles; voguez loin des rivages d'Etrurie : l'Océan qui ceint le monde nous est ouvert; cherchons ces riches campagnes, cherchons ces îles bienheureuses où la terre, sans culture, rend, chaque année d'abondantes moissons; où la vigne, sans être taillée, fleurit toujours; où l'olivier n'offre jamais de vaines espérances; où la figue mûre orne toujours son arbre; là, le miel distille du creux des chênes, et l'onde limpide bondit en murmurant sur les flancs des montagnes; là , les chèvres viennent d'elles-mêmes s'offrir à la main qui les trait, et la brebis caressante rapporte des mamelles toujours pleines : point de contagion parmi les troupeaux; point de chaleurs funestes au bétail; l'ours n'y vient point le soir gronder autour de la bergerie; la terre n'est point sillonnée par d'énormes vipères. Combien d'autres avantages nous y attendent! Nous n'y verrons ni les champs innondés par des pluies immodérées, ni le blé tendre desséché par un vent brûlant; le roi des immortels y tempère l'une et l'autre saison. Car sachez que les mortels n'y ont point encore introduit leurs vices; les Argonautes n'y abordèrent point; l'impudique Médée n'y porta point ses pas; ni l'infatigable Ulysse, ni les navigateurs phéniciens n'ont tourné leurs voiles enflées vers ce rivage, que Jupiter réserve aux hommes vertueux. »
C'est ainsi que la poésie triompha de la vérité et maintint sur les cartes le nom d'un pays de féerie. L'imagination, qui avait, pendant des siècles, cherché à l'occident le séjour d'une félicité inconnue sur la terre, orna de tous ses rêves le pays le plus occidental qu'on eût découvert; et les mythes vagabonds furent obligés de s'arrêter où finissait le monde ancien. (C. Malte-Brun).
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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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