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Histoire de la géographie
La géographie au Moyen Âge
[La Terre]
Aperçu
L'Antiquité
Le Moyen Age
Les Grandes découvertes
La géographie moderne

Aperçu
Le Haut Moyen âge marque une stagnation dans les connaissances géographiques, aussi bien dans l'Europe latine que grecque (Byzance). Ce sont surtout les Arabes qui recueillent alors l'héritage de la science antique et le firent prospérer lorsque leur domination s'étendit vers le centre et l'est de l'Asie, et vers les côtes orientales de l'Afrique, étendant ainsi les limites du monde connu. De ce mouvement de découvertes naquit une riche littérature géographique; parmi les géographes Arabes, on cite, Massoudi et Ibn Haukal au Xe siècle; Edrisi (al-Idrisi), au XIIe; Ibn el Ouardy, Hamdoullah, Aboulfeda, El Bakoui au XIVe, et, au XVe, Léon l'Africain, qui appartient presque à la géographie moderne. 

Dans l'Europe chrétienne, la géographie scientifique ne réapparaît pas avant le XIIIe siècle. Jusque là, on se borne d'abord à transcrire des abrégés ou des extraits des géographes latins. Cependant, du côté du Nord, les navigateurs scandinaves étendent les connaissances à des pays peu ou point connus des Romains. Au IXe siècle, les Vikings atteignent l'Islande et s'y installent, puis le Groenland (Xe siècle) où ils s'établissent également, puis encore les côtes du Labrador, de la Nouvelle-Écosse; ils donneront à la plus méridionale des terres découvertes le nom de Vinland (Les découvertes des Vikings; la découverte de l'Amérique ) . 

Au XIIe siècle, des missions furent envoyées par les papes dans les parties extrêmes de l'Asie alors pratiquement inexplorées : du moins, allait-on en connaître la répartition en ses grands traits. Les voyages de Nicolas Ascelin, de Jean du Plan-Carpin, de Rubruquis (1245-1295), firent assez fidèlement connaître la Russie et l'Asie centrale. Ils sont tous surpassés par ceux de Marco Polo, à en croire celui-ci, qui raconta avoir parcouru de 1211 à 1295 toute l'Asie centrale, la Chine qu'il appelait Cathay, visité le Japon, qu'il nommait Zipangu, séjourné à Sumatra, et être revinu par le Sud de l'Asie et l'Afrique. Sa relation, probablement en partie imaginaire mais bien documentée pour le reste, sans cesse citée par Colomb, le confirma dans la confiance qu'il accordait aux longitudes erronées de Ptolémée, et le poussa plus fortement encore à chercher la route des Indes par l'Occident. 

De leur côté, les Majorquins avaient inventé, à la fin du XIIIe siècle, les cartes planes, et les Catalans, rejoints peu de temps après par les Portugais, le disputèrent bientôt en hardiesse et en science nautiques aux républiques italiennes. Au XVe siècle, les Portugais explorèrent les côtes de l'Afrique occidentale et firent entrer la géographie dans l'ère des Grandes Découvertes. 

Dates clés :
982 - Eirik le Rouge découvre le Groenland.

1154 - Edrisi publie sa Géographie

1265 -  Marco Polo, voyage prétendu en Chine

1318 - Portulan de Petrus Vesconte (Visconti).

1325 -  Ibn Batouta commence ses voyages

1375 -  Publication de l'Atlas Catalan.

1459 - Carte du monde de Fra Mauro.

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Jalons
La stagnation du Haut moyen âge

A partir du Ve siècle et pendant plusieurs siècles les travaux géographiques de l'Antiquité semblent n'avoir pas existé (La géographie antique). Les secs abrégés d'Agathémère et de Marcien d'Héraclée, le poème confus de Festus Aviénus, les Notices des provinces ou de l'Empire, les Dictionnaires géographiques de Vibius Sequester et d'Eusèbe, voilà les dernières productions de l'âge romain. Un moine égyptien du VIe siècle, Cosmas Indicopleustès, représente, dans sa Topographie chrétienne, la Terre comme une vaste surface plane entourée d'une muraille (La cosmographie médiévale); il ne peut comprendre la sphéricité de la Terre, et cette opinion lui semble une hérésie et un reste de paganisme. Le dessin joint à son ouvrage est la plus ancienne mappemonde du Moyen âge. Au VIIe siècle appartient une géographie en latin barbare, composée par un anonyme appelé le Géographe de Ravenne, et qui ne sert presque qu'à nous faire regretter tous les ouvrages aujourd'hui perdus qu'il a consultés. Les cartes de cette époque, celle de l'abbaye de St-Gall au VIIe siècle, et la mappemonde en argent que possédait Charlemagne, n'étaient pas sans doute moins barbares que les livres, si l'on en juge par celle qui accompagne un manuscrit de l'Apocalypse conservé à la Bibliothèque de Turin. Cette mappemonde paraît être du IXesiècle; la Méditerranée, qui y est représentée par un parallélogramme régulier, s'étend jusqu'au milieu de la carte, où elle est rejointe à angle droit par une masse d'eau séparant l'Europe de l'Asie, et se réunissant à l'Océan qui entoure la Terre; le Nil y est aussi large que la Méditerranée, et toutes les îles sont de forme carrée et d'une étendue à peu près égale.

Les Byzantins participent à la décadence de la chrétienté, moindre pourtant chez eux qu'en Occident (La vie intellectuelle dans l'Europe latine). Leurs lexicographes résument les travaux antérieurs. L'ambassade envoyée en 569 par le grand khan (Le monde turco-mongol) à l'empereur Justin donne quelques lumières sur l'Asie centrale jusqu'à l'Altaï. Théophylacte Simocatta en perfectionne la géographie. C'était tout un monde, équivalant au monde romain et que celui-ci avait presque ignoré. Le meilleur document géographique byzantin est l'Administration de l'empire de l'empereur Constantin Porphyrogénète, non seulement pour la description de l'Empire, mais pour ses précieuses et amples notices sur les peuples barbares des frontières. Quant aux vues générales, les erreurs accumulées dans la Topographie chrétienne de Cosmas Indicopleustès montrent où en étaient les moines byzantins, se figurant le monde à l'image de l'arche sainte : la Terre était vue comme un rectangle plat.

Les avancées arabes

Au Moyen âge, la philosophie et les sciences s'étaient réfugiées dans les pays occupés par les Arabes. Peuple commerçant  (Le commerce des Arabes au Moyen Âge), ils eurent le goût de la géographie, qu'entretenait le pèlerinage de La Mecque (Islam). Ils eurent donc de remarquables voyageurs. Ajoutez que leur rapide extension sur une très vaste superficie et la formation d'un grand empire eurent, pour conséquence forcée, des investigations précises sur les pays et les peuples soumis. Les Arabes visitèrent peut-être même des contrées encore plus lointaines : le Japon, d'aucuns disent même l'Australie. Parmi leurs voyageurs, il faut citer au Xe siècle Massoudi, qui visita la Perse, l'Inde, l'Afrique, l'Arabie et les décrivit dans ses Prairies d'or; Ibn-Haukal qui est spécialement géographe et a écrit une description physique, politique et statistique de l'empire des califes; Ibn-Fozlân qui visita les pays de la Volga; Al- Birouni qui accompagna Mahmoud le Ghaznévide, en Inde; Ibn-Saïd qui visita l'Afrique; le fameux Ibn Batutah, ce Berbère du XIVe siècle, qui parcourut l'Afrique, l'Asie occidentale, la Russie méridionale, le Turkestan, l'Inde entière, la Malaisie, la Chine et, revenu à Tanger, voulut encore voir l'Espagne et Tombouctou (L'exploration du Sahara). De tous les voyageurs, Ibn Batutah est celui qui a parcouru par terre le plus de chemin. Comme navigateur, on doit nommer Soleiman, qui avait voyagé dans tout le Sud de l'Asie, en Malaisie, en Chine et dont Abou-Zéid publia les voyages. Au total, les géographes arabes pourront ainsi ajouter à ceux de l'Antiquité classique une connaissance plus approfondie de l'Arabie et de l'Iran, des détails plus copieux sur la Malaisie et l'extrême Orient. En Afrique, ils ont pénétré au Soudan, vu Madagascar et les îles Comores. Il est vrai que sur la côte Ouest, ils ne dépassèrent pas le cap Noun. 

Le grand service rendu par les Arabes fut de conserver la géographie scientifique, qui leur dut même quelques progrès. Ils puisèrent dans les livres grecs, souvent connus d'eux par des versions syriaques. Au IXe siècle, le calife AI-Mamoun fit mesurer un degré du méridien dans le désert de Syrie, entre Rakka et Palmyre, et traduire en arabe la Géographie de Ptolémée, qui devint la grande autorité. Le calife fit lui-même mesurer un arc du méridien; l'opération décrite par Aboul-Féda et par Ibn-Younis fut faite en double; on discute sur la valeur de ses résultats; ils demeurent inférieurs à ceux d'Eratosthène (L'histoire de la géodésie). L'astronome Aboul-Hasan releva dans l'Espagne et l'Afrique septentrionale de nombreuses latitudes et publia une table de 135 positions; par rapport à Ptolémée l'amélioration est frappante : sa plus grande erreur en longitude est de 4°12' au lieu de 18°; la longueur de la Méditerranée est exacte à 52 minutes près au lieu d'une erreur de 19°. Il a fallu cinq siècles encore aux Européens pour faire la même correction. Des tables équivalentes furent dressées pour l'Asie jusqu'à la Chine et l'Afrique du Nord par Nâcir-ed-din (Nasr ed-Din), protégé d'Houlagou, et revues par Ulugh-Bey, prince de Sogdiane, au XVe siècle. La latitude de Samarcande, par exemple, est à peu près juste, la longitude trop orientale de 13°; la latitude de l'observatoire de Maraghah est rigoureusement exacte, la longitude fausse de 6°38' par rapport à Bagdad.

Le monde d'Edrisi.
Ces voyages et ces travaux mathématiques permirent la composition de bons traités géographiques. Le premier fut celui d'Al-lstakhri au milieu du IXe siècle; outre Ibn Haukal (vers 975), nommons Mokadaci (vers 985), El Bekri qui décrivit l'Espagne et l'Afrique (1068). On mentionnera plus tard, au XIIIe siècle, le dictionnaire de Yakoût, la cosmographie de Kazvini, et, au XIVe, la géographie d'Aboul-Féda, etc. Mais, d'ici là, une place particulière revient à Edrisi (1154), qui composa pour Roger II, le roi normand de Sicile, un livre accompagné de 69 cartes. Par delà les connaissances qu'il reflète, cet ouvrage, précieusement conservé à la bibliothèque d'Oxford, est particulièrement révélateur aussi des obstacles épistémologiques auxquels la géographie de cette époque se heurtait, et qui apparaissent par exemple quand on observe le tracé de l'Afrique, sur la carte ci-dessous. Les Arabes, que les moussons portaient alternativement d'une rive à l'autre dans l'océan Indien, savaient aussi profiter des brises journalières et des vents généraux sur les côtes orientales de l'Afrique dont la véritable forme leur était nécessairement bien connue. Massoudi, dans la première moitié du Xe siècle, décrit déjà l'allure vraie de ces rivages; cependant, on est étonné de voir sur la carte, très postérieure, d'Edrisi, le bizarre tracé que cet érudit donne du littoral africain de l'Océan indien.
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Carte d'Edrisi
Le monde suivant Edrisi (1099-1164).

Ce dessin paraît vraiment incompréhensible en plein XIIe siècle, à une époque où, depuis au moins quatre cents ans, les marins arabes faisaient régulièrement escale à Mélinde, à Mômbase (Mombasa), dans l'île de Zanzibar et jusqu'à Sofala. Il est impossible qu'ils n'eussent pas constaté dans leurs traversées quelle était la véritable direction des côtes; ils avaient certainement vu le Soleil au tropique du Nord, à l'équateur, même au tropique du Sud, puisqu'ils avaient poussé jusqu'au cap Correntes, où le remous périlleux des eaux les avait effrayés. Ils connaissaient donc à l'Ouest, aussi bien qu'au Nord, la forme générale de l'océan Indien, et c'est d'ailleurs à eux que plus tard Vasco de Gama dut de pouvoir s'orienter facilement vers la côte du Malabar. Du temps d'Edrisi, les marins, les voyageurs, auraient donc pu dessiner assez approximativement le contour oriental du continent africain; mais nombre de savants s'imaginaient, de par leur science même, devoir s'en tenir à l'ignorance d'autrefois : ayant sous les yeux les « tables de Ptolémée », ils acceptaient ce document comme l'expression certaine de la vérité; entre le témoignage des contemporains et les écrits des Grecs, consacrés par le temps, ils n'hésitaient pas.

Dans le sillage des Vikings

Les pirateries des Scandinaves firent connaître l'Europe septentrionale et même un nouveau monde trop tôt oublié (Les découvertes des Vikings). Au IXe siècle, le roi saxon Alfred le Grand nous a conservé les relations de deux Vikings, Wulfstan  et Other. Le premier renseigne le roi sur la Baltique; le second, né près des îles Lofoten, fait le tour de la presqu'île scandinave et reconnaît la mer Blanche, décrivant la Norvège, la Suède, la Laponie, la Finlande. D'autres naviguent au Nord-Ouest, découvrent les îles Féroë en 861, et en 872 l'Islande, à supposer que celle-ci n'ait pas été connue de temps immémorial par les Norvégiens. La colonisation de l'Islande multiplia les navigations dans l'océan Nord-Atlantique et les Scandinaves y trouvèrent successivement d'autres terres. Erik le Rouge s'élance depuis l'Islande en 982 pour aborder au Groenland, bientôt assez peuplé pour être divisé en deux cantons et recevoir un évêque. En 1002, Leif, fils d'Erik, et Björn cinglent au Sud-Ouest, découvrent une île rocheuse qu'ils appellent Helleland, puis une terre basse, Markland, et un pays couvert de vignes sauvages qui lui méritent le nom de Vinland. Le jour le plus court y ayant été observé de 8 heures, on ne peut méconnaître que les Scandinaves ont découvert les côtes au Canada actuel et des États-Unis jusque vers le 42e degré, et, par conséquent, trouvé l'Amérique avant Colomb.

On a beaucoup disserté pour fixer le point le plus méridional atteint par les Vikings en Amérique. Certains auteurs évoquent le site de New-York, d'autres le Mexique. Ce qui est certain, c'est que les Scandinaves ne soupçonnèrent pas l'étendue du continent où ils mettaient le pied. Les contrées  de l'Atlantique-Nord connues des Scandinaves furent révélées au reste de l'Europe par deux Vénitiens, les frères Zeni, qui y firent une expédition en 1387 : la carte (à l'autenticité, il est vrai, contestée) qui accompagna la relation de leur voyage, imprimée seulement en 1558, représente assez exactement les côtes de Danemark et de Norvège, l'Islande et d'autres contrées dont le nom apparaît pour la première fois dans la cartographie, la Frislande (sans doute les Féroë), le Groënland, enfin Estotiland et Drocco, voisins du Vinland, et qui paraissent être Terre-Neuve et la Nouvelle-Écosse.

Mais l'invasion d'une flotte ennemie, en 1418 , détruisit ces colonies des Vikings de l'Amérique, et le monopole du commerce avec l'Islande et le Groenland que s'était arrogé la couronne de Norvège enleva à l'Europe la connaissance de ces découvertes. Le souvenir de ces terres du Nord-Ouest se conserva, mais n'eut pas d'influence apparente sur la découverte de l'Amérique qui fut le résultat de calculs cosmographiques. Ce n'étaient pour les Scandinaves que quelques terres de plus dans la mer du Nord. Il est même probable que Colomb, dans son voyage en Islande, en 1477, n'en eut aucune connaissance, puisque, au lieu de se diriger vers le Nord-Ouest, où il eût été certain de trouver des terres, il alla au Sud jusqu'aux Canaries, et de là vers le Sud-Ouest, dans les parallèles de l'Inde, dont il se flattait de toucher les extrémités.

Nouveaux horizons

Après les Scandinaves, deux autres peuples firent faire à la géographie des progrès dont les fruits ne furent pas perdus; ce sont les Italiens et les marins de la côte orientale d'Espagne, Catalans et Majorquins. Les Croisades rapprochèrent  aussi les Européens des Orientaux, et plus tard, Albert le Grand, Roger Bacon et Vincent de Beauvais allaient être en Europe les rénovateurs de la géographie. Mais, avant d'en parler, il faut rappeler la renaissance du grand commerce  (Le commerce au Moyen Âge) et les voyages politiques ou commerciaux accomplis au XIIIe siècle dans l'Asie centrale et orientale où régnaient alors les souverains mongols, qui venaient de soumettre la plus grande partie de l'Asie et avaient détruit l'empire des Califes. Ces voyages procurèrent aux Européens une connaissance de l'Asie presque égale à celle des Arabes.

Aventures en Tartarie.
Le premier de ces voyages  fut celui des ambassadeurs envoyés par Innocent IV aux chefs mongols du Kiptchak et de l'Iran (1245). Jean du Plan-Carpin a rédigé la relation de ce voyage poursuivi jusqu'à Karakoroum, refait en 1248 par le père André, en 1253 par Ruysbroek (Rubruquis), envoyé de saint Louis. Les maîtres de l'Asie centrale souhaitaient favoriser le commerce et les négociants vénitiens profitèrent de leurs bonnes dispositions pour parcourir toute l'Asie : ce sont les Polo, les frères Matteo, Niccolo et le fils du dernier, Marco. Les premiers, partis du comptoir vénitien de Tana, près de l'embouchure du Don, passèrent au Nord; de la Caspienne, de l'Aral, gagnèrent Bokhara, puis, selon le récit qu'en fera Marco Polo, la Chine où Koubilaï leur aurait fait bon accueil (1254-69). Ils repartirent de Venise en 1271, emmenant le jeune Marco Polo, passèrent par le Badakchan, Khotan, le désert de Gobi

Le jeune Marco Polo aurait été le protégé de Koubilaï qui lui aurait confié de hautes fonctions. C'est ainsi, affirmait-il, qu'il put  étudier à fond la cour mongole et la Chine, non seulement la géographie administrative et les moeurs, mais la géographie économique. Marco Polo serait revenu par mer, visitant Sumatra, l'Inde, la Perse et l'Arménie (1295). La relation qu'il publia de son voyage, véritable jusqu'à un certain point, fit entrer dans le domaine de la géographie positive le Turkestan, la Mongolie, la Chine, l'Indochine, la Malaisie jusqu'aux Moluques (îles des Épices), l'Inde. Les renseignements donnés d'une part sur le commerce de l'Inde qui s'étendait de l'archipel malais à Madagascar et à la mer Rouge, d'autre part sur Cipangu (le Japon) furent la cause déterminante des grandes découvertes géographiques du XVe siècle occasionnées par la recherche de routes maritimes vers ces pays enchanteurs; les Portugais y arrivèrent en tournant l'Afrique; Colomb le voulait en venant par l'Ouest. La relation de Marco Polo sera pendant plusieurs siècles la base de la géographie de l'Asie. 

D'autres voyageurs d'Europe, moines, aventuriers, trafiquants, visitèrent également les îles et les péninsules méridionales de l'Asie, les pays, alors mystérieux « où croît le poivre», épice si nécessaire à cette époque, vu la mauvaise qualité des viandes, souvent corrompues, dont on se nourrissait d'ordinaire, et dont il fallait déguiser le goût. Citons quelques-uns de ces voyages : ceux de l'Arménien Haïtoun (1254, rédigé en 1307), de Ricold de Montecroce, de Monte Corvino (1289-1306). Au XIVe siècle s'organise un trafic régulier vers Chambalik (Pékin); les relations se multiplient; la plus goûtée fut celle de Mandeville encombrée de fables; la plus instructive est celle du marchand florentin Balducci Pegoletti (1336). Les missionnaires prirent aussi la route de Chine et contribuèrent à la faire connaître; le plus illustre est le franciscain Oderico de Pordenone (1316-31). L'ambassade espagnole de Clavijo auprès de Timour-lenk (Tamerlan) à Samarcande (1403-96) et le voyage du Vénitien Niccolo Conti furent très instructifs. Conti visita en détail l'Inde, puis l'Indochine, la Malaisie, la Chine méridionale (1424-49).

Dans une autre direction, les Européens du Moyen âge avaient acquis d'utiles informations dans l'Afrique septentrionale; soit qu'on eût mis à profit celles des Arabes sur le Soudan ou Nigritie (c'est-à-dire le Pays des Noirs), soit qu'on eût noué des relations avec les chrétiensd'Éthiopie, les limites des connaissances étaient pour les Européens celles que nous avons indiquées pour les Arabes, donc sensiblement plus reculées que pour l'Antiquité romaine (La géographie antique). Au XVe siècle, on les dépassa par mer. 

La renaissance cartographique.
Il nous faut encore dire quelques mots de la cartographie du Moyen âge et des notions scientifiques qui rendirent possibles les grandes découvertes. Le XIIIe siècle vit la renaissance des études géographiques. Roger Bacon répète les assertions de l'école aristotélique sur la sphéricité de la Terre et ses trois quarts inconnus; l'ouvrage encyclopédique de Vincent de Beauvais reproduit les géographes latins. On ébauche quelques cartes. Ces premiers essais sont laborieux. Les religieux qui seuls savent quelque chose discutent pour savoir s'il est orthodoxe de figurer la Terre habitée par un rectangle ou par un cercle (La cosmographie médiévale). On préfère le cercle parce que la Bible a dit le cercle terrestre, et nous voici revenus au disque homérique (Homère) entouré par l'Océan. Au centre est Jérusalem; la moitié orientale est attribuée à l'Asie à l'Est de laquelle on place volontiers le paradis terrestre (que Colomb ira chercher de ce côté); la moitié occidentale, séparée de la première par le Tanaïs et le Nil, est coupée par le milieu, la grande mer (Méditerranée) divisant l'Europe de l'Afrique. Cette conception rudimentaire avait pour elle l'autorité de saint Augustin

Quand la géographie redevint laïque, cela ne suffit plus, et on revit des cartes dignes de ce nom et capables de rendre quelques services aux commerçants. Au XIVe siècle, l'usage du compas magnétique (inventé dès 1182 et perfectionné par Pierre de Maricourt en 1269) est général. On s'en sert pour dresser des cartes. C'est d'abord la Méditerranée qui intéresse les commerçants. Les Croisades avaient donnée de l'essor aux marines de Venise, de Gênes et de Pise, et avaient fait faire de rapides progrès à la cartographie de la région. Les neuf cartes marines du Génois Visconti, datées de 1318, et conservées à la Bibliothèque de Vienne, donnent, avec des formes assez justes et des proportions généralement observées, la Méditerranée, le Pont-Euxin et l'Ouest de l'Europe. 

Les cartes, les portulansde la Méditerranée dressés par les pilotes italiens, provençaux, catalans, mahonais et majorquains étaient en fait fort nombreux, et les cartes parvenues jusqu'à nous font ressortir ce fait étrange : d'un côté la précision vraiment étonnante du dessin, de l'orientation, des distances et de tous les détails des côtes, de l'autre les erreurs grossières dans la direction des fleuves et des montagnes, dans l'évaluation des distances terrestres. Regardez la carte ci dessous de Jean de Carignan datant de l'an 1200 environ : tout est ignorance en dehors du tracé remarquablement exact des bassins se succédant du détroit de Gibraltar aux monts du Caucase, bien connus, grâce à la multiplicité des traversées qui avaient été effectuées en tous sens.
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Carte de Carignan
Europe et Méditerranée d'après Jean de Carignan (ca. 1200).
Les deux tracés, celui de la carte de fond (canevas de Mercator) et celui de
la carte de Jean de Carignan, dont les terres émergées sont recouvertes d'un grisé
de hachures, ont été superposées en prenant Lisbonne et l'angle sud-oriental
de la Méditerranée comme repères.

Par une singulière bizarrerie, le progrès de la connaissance des livres eut certainement pour conséquence un recul dans l'art de la navigation. La foi réellement religieuse qu'éveillaient les oeuvres des anciens devait créer des superstitions et, très souvent, substitua des idées fausses, tirées de l'antique, à des connaissances déjà précisées par les observateurs du Moyen âge. Ainsi, lorsque les oeuvres de Ptolémée se trouvèrent, sous leur forme primitive, dans les mains des géographes et des navigateurs au commencement du XVe siècle, la Méditerranée reprit sur les cartes une forme incorrecte qui se perpétua même sur les portulans et dans les atlas jusqu'au commencement du XVIIIe siècle.

Mais à cette époque paraissent aussi les mappemondes, cartes générales du monde. Le Vénitien Marino Sanudo (Sanuto?), proposant, en 1321, une croisade commerciale pour arracher le commerce des Indes au soudan d'Égypte, accompagna son livre (Secreta Fidelium Crucis) d'une carte qui faisait connaître les pays dont il parlait; elle a été reproduite par Bongars dans ses Gesta Dei per Francos. Ce sont encore des Vénitiens, les frères Pizigauli, qui publièrent en 1367 une grande mappemonde (aujourd'hui à Parme), où les formes sont déjà exactes, les détails nombreux et disposés avec sagacité. Viennent ensuite la mappemonde catalane de 1375; puis celle de Fra Mauro, peinte au monastère San Michèle de Murano (près de Venise), de 1459 probablement. Cette carte nous montre les montagnes et les fleuves de l'Ethiopie dessinés avec une précision relative. 
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Carte de Fra Mauro
Carte du monde d'Après Fra Mauro (milieu du XIVe siècle).
L'original de la carte de Fra Mauro a un diamètre de 0,675 m; le Sud en haut.
La représentation ci-dessus est orientée suivant l'usage actuel et simplifiée.

Une autre carte, d'origine catalane, construite en l'an 1375, prouve que les relations existaient déjà entre Barcelone et la Maurétanie; on y lit les noms de Biskra, du Touât, de Tombouctou et de quelques autres endroits; les routes des caravanes y sont tracées et les Touareg sont représentés à méhari et la face voilée (L'exploration du Sahara). Des écrits du temps parlent de voyages faits au delà du désert jusque dans la Soudanie. Bien supérieures en précision à ces cartes générales étaient les cartes marines, les portulans que l'on publiera en grand nombre aux XIVe et a XVe siècles. Les républiques maritimes de l'Italie et Majorque furent le centre de ces travaux; la nomenclature, l'exactitude mathématique annoncent l'âge moderne. Pour la mer Noire, les portulans n'ont été surpassés qu'en 1816

Le contraste est grand entre ces oeuvres et les traités de géographie dont les érudits puisent les matériaux dans les écrits antiques. La publication de Ptolémée (impr. 1475, les cartes en 1478), celle des autres géographes, Pline (1468), Strabon (1469), Mela (1471), etc., efface les compilations dont on s'était longtemps contenté. On revient après dix siècles d'ignorance aux cartes graduées et à la géographie mathématique.

Incursions dans l'Atlantique.
Génois et Portugais, à l'instar des Arabes, commencèrent au XIVe siècle à pénétrer dans les eaux atlantiques, certainement guidés dans leurs recherches par les souvenirs de l'Antiquité phénicienne, grecque et latine. Des marins génois, dont on ignore le nom, découvrirent le groupe d'îles le plus rapproché de l'Europe, et la terre la plus grande de cet archipel reçut d'eux l'appellation de Legname, traduite plus tard par les Portugais en celle de Madeira, « futaie », maintenant imméritée. A la même époque, c'est-à-dire au milieu du XIVe siècle, toute la traînée des Açores avait été trouvée par d'autres Génois; une carte de 1351 indique déjà toutes les îles, dont l'une, San Zorzo, était désignée d'après le patron de la république ligure, tandis qu'une autre terre, la Terceira actuelle, est dite Brazi ou Brasi - d'après une ou plusieurs plantes de teinture -, appellation mystérieuse qui ne cessa de voyager sur les cartes dans la direction de l'ouest, jusqu'à ce qu'elle servit à désigner fixement la moitié occidentale du grand continent sud-américain. Quant aux Canaries, plus rapprochées de la terre d'Afrique et du reste maintenues dans la mémoire des hommes grâce aux écrits des Anciens, elles avaient été certainement retrouvées avant cette époque, au moins dans la première moitié du XIVe siècle. une expédition génoise, probablement antérieure à l'an 1341, parle des Canaries comme de terres «-redécouvertes » récemment.

Aucune carte de cette époque n'a une plus haute valeur que l'Atlas Catalan publié par Abraham Cresques en 1375; l'Europe y est représentée avec détails, particulièrement dans le Sud-Ouest; le lac Issikoul, dans l'Asie centrale, y est figuré; mais ce qui est surtout curieux, c'est la représentation des côtes occidentales d'Afrique, où l'on trouve le cap Bojador, les Açores, Madère sous le nom analogue d'Isola di Legname (île des forêts), et les Canaries, longtemps avant les voyages des Portugais et de Béthencourt, à qui l'on attribue ces découvertes : le mérite en revient aux Majorquins et aux Catalans. 

Terminons en notant qu'à cette même époque, le vieux continent est loin d'être oublié et l'on continue d'en perfectionner la connaissance, on s'emploie aussi à en décrire chacun des ports de l'Atlantique, comme en prélude au grand assaut de l'Océan qui se prépare. Tel est, par exemple ce travail du pilote Pierre Garcie qui a entrepris, à partir de 1483, la rédaction d'un ouvrage intitulé :

« Grand routier et pilotage et enseignement pour ancrer tant ès portz, havres que aultres lieux de la mer [...] tant des parties de France, Bretaigne, Angleterre, Espaignes, Flandres et haultes Almaignes ».
Garcie, dit Ferrande, comme son nom l'indique, évidemment d'origine espagnole, demeurait en Vendée au port de Saint-Gilles-sur-Vie, et les renseignements qui suppléèrent à sa propre expérience lui venaient surtout des pilotes des ports compris entre Honfleur et « tout Brouage ». Ce précieux document, dû aux « maistres experts du noble, très subtil, habile, courtoys, hasardeux et dangereux art et mestier de la mer-», fut réédité en de très nombreuses éditions françaises et anglaises; pendant près de deux siècles, aucun livre du même genre, en aucun idiome, ne vint le remplacer. (C.P. / E.R. / G.E.).


Emmanuelle Tixier du Mesnil, Henri Bresc , Géographes et voyageurs au Moyen Age, Presses Universitaires de Paris 10, 2010. 2840160668
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