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Condition
générale des premières colonies grecques
Le trait qu'il faut marquer avant tout
quand il s'agit des premières colonies grecques ,
c'est que ce sont des cités nouvelles; elles ne dépendent
en rien de la métropole; politiquement leur indépendance
est entière. Le lien qui subsiste entre la cité fille et
la cité mère est un lien religieux. Elle honore comme héros ,
à côté des dieux nationaux, son fondateur (oikisths).
On a soin d'emporter le feu sacré allumé au foyer de la métropole;
on l'entretient soigneusement pendant toute la durée de la migration,
et c'est avec lui qu'on allume le foyer de la cité nouvelle. S'il
vient à s'éteindre, on va le chercher dans la patrie première.
Celle-ci donne ses dieux à la colonie et les formes du culte; Poseidon ,
Apollon
Delphinios, Athéna
sont les protecteurs des douze colonies d'Ionie ,
comme d'Athènes ;
Ephèse
fait des concessions aux cultes lydiens au détriment de ceux de
l'Attique ,
mais on lui en sait très mauvais gré. Strabon
affirme que lorsqu'on rencontre dans deux villes différentes des
cultes identiques, on peut être certain que ces deux villes ont une
origine commune.
Nous avons vu que les colonies ioniennes
furent toutes, à l'origine, gouvernées par des représentants
de la famille royale attique .
Elles avaient naturellement emporté et reproduit les institutions
politiques et sociales de la métropole. On n'invente pas si aisément
un système politique et social; on conserve celui qu'on connaît,
quitte à l'adapter aux conditions de la vie nouvelle. Celles-ci
étaient en effet sensiblement différentes, surtout en Ionie.
Là, se pressaient, sur une petite bande de côtes, douze villes.
Bâties en un temps de luttes, dans les positions les plus faciles
à défendre au bord de la mer, sur des presqu'îles peu
accessibles pour l'ennemi du continent, elles se trouvèrent écartées
des plaines cultivables; l'agriculture, et par suite la propriété
foncière, n'eut pas la même importance prépondérante
que dans la Grèce
continentale. Les colons venus par mer continuèrent par vocation
et par nécessité à s'orienter vers la mer.
L'élément rural fut subordonné
de suite à l'élément urbain. Tandis que sur le continent,
les campagnards groupés autour des châteaux
de leurs rois et des grands propriétaires formaient presque toute
la population, et que les villes ne jouaient qu'un rôle secondaire,
ici ce fut le contraire; les colons, groupés d'abord dans l'enceinte
des villes, y restèrent en plus grand nombre. La vie urbaine fut
naturellement plus intense, et l'évolution politique bien plus rapide.
Les anciennes traditions perdirent leur ascendant; les chefs héréditaires,
dont l'autorité n'était plus appuyée sur la fortune
matérielle et la puissance de fait, virent leur autorité
contestée. Le commerce maritime et l'industrie occupant la majorité
de la population, enrichissant rapidement un grand nombre d'hommes nouveaux,
l'ancienne constitution ne put être conservée.
Quand les membres de l'État sont
agglomérés dans une ville, qu'ils se touchent, il leur paraît
évident que le mieux est de gérer leurs affaires eux-mêmes;
la monarchie traditionnelle n'a pas de raison d'être. Elle disparut
donc; les grandes familles profitèrent d'abord seules du changement,
mais l'aristocratie fut à son tour battue en brèche. La démocratie
ne put s'organiser paisiblement; dans plusieurs villes, on confia à
des arbitres politiques, les Aesymnètes, des pouvoirs extraordinaires
pour réorganiser la constitution. D'autres fois, les titulaires
des magistratures ou les chefs populaires s'emparèrent de la dictature,
l'appuyèrent sur des bandes armées et fondèrent des
tyrannies. Ils s'entendirent avec les princes asiatiques du continent,
et s'entendant avec eux, rendirent constants et étroits les rapports
entre Hellènes et barbares. Dès le VIIIe
siècle av. J.-C., nous trouvons à Milet
des aesymnètes et des tyrans. A ce moment, la monarchie traditionnelle
et la noblesse dynastique possédaient encore le gouvernement dans
la Grèce continentale. On voit combien l'évolution avait
été plus rapide dans les colonies. Elles fournirent les premières
le type de la cité démocratique.
Les colonies, celles d'Ionie
surtout, rendirent un service non moins éminent à la Grèce
en lui servant d'intermédiaire avec les civilisations plus avancées
de l'Orient. Elles profitèrent de tous les progrès réalisés
par celles-ci, les transmirent avec de nouvelles améliorations à
leurs compatriotes, dont toute la vie sociale et économique fut
transformée. Les deux plus considérables acquisitions furent
celles d'un système rationnel de poids et mesures et celle de la
monnaie, empruntés l'un et l'autre aux Mésopotamiens. Contentons-nous
de rappeler son immense importance et la part qui revient dans l'invention
aux Phocéens. Cette cité eut l'idée de se charger
de la frappe de la monnaie et d'en garantir la valeur. Après une
telle invention, dans les cités où le commerce était
la principale ressource, la propriété mobilière devint
absolument prépondérante et il en résulta des conditions
économiques qui ne se sont guère retrouvées que dans
les sociétés modernes. L'égalité civile parut
s'imposer et fut vite proclamée dans ces cités où
la propriété foncière, base ordinaire de l'aristocratie,
était presque négligeable. Plus riches, plus avancées
en civilisation, peuplées d'hommes plus instruits, d'idées
plus larges, les colonies réagirent sur leurs métropoles
et en hâtèrent le développement. Elles eurent dans
la magnifique floraison de la Grèce antique une influence décisive.
Mais ici il convient de faire une part aux colonies de la seconde période,
qui elles aussi prirent bientôt l'avance sur les Hellènes
du continent.
Causes
de l'expansion coloniale des Hellènes
De même que nous avons étudié
les conditions générales d'existence des colonies grecques
de la première période, il nous faut consacrer ici une étude
analogue à celles de la seconde période. Marquons sur-le-champ
une différence essentielle. Les colonies d'Eolie, d'Ionie ,
de Doride
furent créées par des émigrants à la recherche
de nouveaux foyers, sous l'impulsion d'une nécessité urgente;
celles des côtes de Thrace
et d'Hellespont, de la mer Noire, de la mer Adriatique, de Sicile, d'Italie ,
de Gaule, de Cyrénaïque
furent créées en vertu d'un dessein politique, pour l'exploitation
au profit des Grecs
de contrées voisines. Elles sont plus, que les précédentes
le résultat d'expéditions concertées et réfléchies.
Les considérations qui motivèrent ces fondations de colonies
si nombreuses qu'elles frangèrent tout le littoral de la Méditerranée
d'une bande de terre grecque (Barbarorum agris quasi attexta ora graecia,
dit Cicéron), ces considérations
furent très diverses.
D'abord intervint évidemment l'intérêt
commercial, et la part dirigeante qu'eurent dans le mouvement Milet
et Chalcis
suffirait à le prouver. Un très grand nombre de ces colonies
furent et restèrent surtout des entrepôts commerciaux où
les navires faisaient escale, trouvaient un abri et centralisaient le négoce
avec les tribus voisines de l'intérieur. Ceci explique pourquoi
presque partout les colons grecs ne s'avancent pas dans les terres; leurs
villes sont au bord de la mer; ils ne cherchent pas à conquérir
les indigènes, mais à les attirer sur leur marché.
D'autres colonies furent fondées pour donner un débouché
à un excédent de population; tel fut le cas pour la Cyrénaïque ,
pour les colonies achéennes d'Italie; quelques-unes furent fondées
pour se débarrasser d'éléments démocratiques
ou autres dont les réclamations troublaient l'État.
On leur donnait satisfaction en les envoyant
fonder une cité nouvelle, ainsi fut créée Locres.
L'oracle
de Delphes
intervint plus d'une fois pour conseiller ce remède; les Parthéniens
de Sparte ,
nés de l'union entre Achéens et Doriennes, furent ainsi conduits
en Italie
où ils fondèrent Tarente (708); c'est un meurtrier banni
de Corinthe
qui dirigea la colonisation de Syracuse ;
les oligarques de Mégare
conservèrent longtemps leur prépondérance en écoulant
vers les colonies les gens de tempérament indocile et aventureux;
au besoin on faisait intervenir un dieu auquel l'on consacrait le dixième
de la population; ce dixième allait fonder au nom du dieu une colonie
nouvelle.
La
fondation d'une colonie
Nous sommes assez exactement renseignés
sur la manière dont on s'y prenait pour fonder une colonie grecque
du VIIIe
au VIe siècle
avant notre ère. La première chose était de s'assurer
le concours des dieux. Cicéron affirme
qu'aucune colonie grecque n'a été installée en Eolie,
en Ionie ,
en Sicile, en Italie ,
sans qu'on ait pris l'avis de l'oracle
de Delphes ,
de celui de Dodone
ou d'Ammon .
La divination
a tenu une trop grande place dans la vie politique des Hellènes
pour qu'il y ait lieu de mettre en doute cette assertion. Il faut remarquer
qu'en s'adressant à un oracle, non seulement on recevait des conseils
émanés d'une autorité supérieure à l'humanité,
mais on s'adressait aussi à des gens très bien informés.
Ces oracles ,
celui de Delphes surtout, furent les institutions centrales et dirigeantes
du monde hellénique dans la période de colonisation. Perpétuellement
il y affluait des pèlerins et des gens d'affaire venus de tous les
coins de la Méditerranée. Les prêtres, qui eux-mêmes
n'étaient pas étrangers aux affaires, se trouvaient donc
fort bien renseignés sur les chances de succès des émigrants
et les avantages de tel ou tel choix. On sait combien ils blâmèrent
les colons de Chalcédoine
d'avoir préféré s'établir sur la rive asiatique
du Bosphore ,
au lieu de s'emparer du magnifique emplacement où plus tard s'éleva
Byzance.
Une fois pourvu de la réponse de
l'oracle ,
on réunissait les colons. Parfois c'était une fraction de
la population qui émigrait, d'autres fois on les recrutait individuellement.
On publiait des proclamations, on apposait des affiches pour informer les
citoyens qu'on organisait une colonie et les inviter à donner leurs
noms aux magistrats chargés de dresser la liste des émigrants.
Nous avons conservé des inscriptions relatives à la fondation
de la colonie athénienne
de Bréa, sur la côte de Thrace ,
pour laquelle on recruta ainsi les colons par voie d'engagement volontaire,
mais seulement dans les classes pauvres de la cité (Thétes
et Zeugites). Dans certains cas on formait les listes de colons sans consulter
les intéressés; à Théra on décida que
pour coloniser l'île de Plateia (d'où l'on partit pour Cyrène ),
chaque famille qui avait plusieurs enfants mâles en désignerait
par le sort un sur deux. Dans une foule de cas on adjoignait aux colons
originaires de la cité qui prenait l'initiative de l'expédition
des émigrants étrangers, soit d'une cité voisine,
soit de toute une contrée, ou même quiconque voulait s'enrôler.
Nous avons vu les Chalcidiens embarquer ainsi, pour fonder leurs cinquante
colonies, des aventuriers de tout pays. Il fallait toutefois prendre quelques
précautions; tantôt on excluait nominativement les étrangers
qui viendraient de pays hostiles; tantôt on réservait aux
seuls nationaux le droit de cité dans la nouvelle colonie.
Lorsqu'on avait ainsi recruté les
colons, il restait à organiser le gouvernement. Le chef de l'expédition,
fondateur de la ville (oikisths),
était désigné, en général d'accord avec
l'oracle .
Lorsque la ville colonisatrice était elle-même une colonie,
l'usage invariable était qu'elle s'adressât à sa métropole
qui lui donnait le chef de la nouvelle ville. Un trésorier était
adjoint. On emmenait en outre des prêtres ,
des devins, souvent on désignait d'avance les magistrats qui répartiraient
le sol entre les arrivants. Tous ces préparatifs une fois achevés,
on indiquait aux émigrants la date du départ. Lorsqu'ils
ne possédaient pas de ressources suffisantes, le trésor de
la métropole y subvenait par l'allocation de provisions de route
(efodion)
et d'armes.
Les
rapport des colonies avec la métropole
«
Les Grecs
unissaient à un degré qu'on ne rencontre chez aucun autre
peuple un désir insatiable de pénétrer dans les régions
les plus lointaines avec le patriotisme le plus fidèle. Ils emportaient
partout leur patrie avec eux. Le feu allumé au foyer de la cité,
les images des dieux de leur race, les prêtres et les devins issus
des anciennes familles accompagnaient les citoyens en route pour l'étranger.
Les divinités protectrices de la métropole étaient
invitées à prendre part au nouvel établissement où
l'on aimait à tout reproduire, citadelle, temple, places et rues,
sur le modèle de la ville natale. D'après les idées
des Grecs, ce qui constituait la cité, ce n'était pas le
sol et les constructions qu'il portait, mais les citoyens. Par conséquent,
là où habitaient les Milésiens il y avait une Milet .
C'est pour cela qu'on transportait volontiers à la colonie le nom
de la métropole, ou le nom de quelque bourgade appartenant au territoire
de la métropole qui avait fourni un contingent notable de colons.
» (E. Curtius, Histoire grecque, trad. Bouché-Leclercq,
t. I, p. 575.)
La colonie grecque est une cité neuve
fondée à l'image de la métropole, voilà ce
qu'on ne saurait oublier sans méconnaître le caractère
fondamental de toute cette histoire; on voit combien cette conception diffère
de celles qu'appliquèrent les peuples européens dans l'oeuvre
de la colonisation moderne. Les Grecs
cherchaient moins à créer des exploitations au profit de
la cité mère que des êtres politiques nouveaux. Il
y eut quelquefois entre la colonie et la métropole des traités
réglant d'avance les rapports; nous avons conservé celui
de Bréa, mais il s'agit d'une colonie athénienne de date
récente. Il est vraisemblable que les grandes colonies, fondées
en un temps où on n'écrivait guère, ne furent liées
par aucun traité, mais par les coutumes. C'est un pacte de ce genre,
une tradition constante qu'invoquent les Corinthiens dans leur différend
avec Corcyre
au début de la guerre du Péloponnèse .
La colonie était autonome; elle n'était pas sujette de la
métropole, même pas vassale, sauf exception; elle se gouvernait
et s'administrait elle-même. Corinthe
tenta de modifier cet usage et de fonder à son profit un véritable
empire colonial; elle nommait les magistrats supérieurs de Potidée
et fit de grands efforts pour conserver la haute main sur Corcyre, mais
sans y parvenir. Toutes ces villes d'outre-mer conservaient pour la grande
patrie un respect filial. Ce n'était pas un sentiment vague et inactif,
mais une solidarité étroite, parfaitement comparable à
celle qui persiste entre les membres séparés d'une famille.
Les colonies restaient soigneusement fidèles aux usages et aux cultes
de leurs ancêtres; elles cherchaient dans les familles de la métropole
des prêtres, des magistrats. Le scoliaste de Thucydide
déclare que le grand pontife était ordinairement choisi de
cette manière. Par des ambassades et des sacrifices, la colonie
participait aux fêtes de la métropole. Elle en accueillait
les citoyens avec déférence; ils avaient droit aux places
d'honneur dans les temples et au théâtre. Si la patrie première
était en danger, elle pouvait compter sur le secours de ses colonies
même après des siècles, celles-ci ne se soustraient
guère à ce devoir. Réciproquement elles invoquent
à l'occasion le secours de la métropole.
«
De même, dit Diodore de Sicile, que des
enfants maltraités se réfugient près de leur père,
de même les villes opprimées ont recours à leurs métropoles.
»
Toutefois les conflits d'intérêts
pouvaient amener des ruptures et la guerre du Péloponnèse
en offre maint exemple (Corcyre
et Corinthe ,
Amphipolis
et Athènes ).
Mais où se marque surtout la déférence que les colonies
conservaient pour la cité de leurs ancêtres, c'est dans l'appel
qu'ils font à ses conseils dans leurs graves crises politiques.
Ceci est d'autant plus remarquable que l'évolution politique et
sociale des colonies fut plus rapide qui celle de l'Hellade; il y a loin
de ce respect filial des colons grecs pour la tradition conservée
dans leur cité d'origine, au dédain qu'affectera plus tard
la jeune Amérique
pour la vieille Europe ...
Après la chute du régime pythagoricien,
les colonies de la Grande-Grèce
s'adressent à la pauvre Achaïe ,
moins peuplée tout entière que l'une seule de ces grandes
cités, pour lui demander des institutions stables; plus tard encore
Syracuse
fait appel à Corinthe pour le même objet.
«
On ne saurait imaginer, dit E. Curtius, rien de plus salutaire pour les
deux parties à la fois que cette solidarité de la métropole
et de la colonie, l'une empruntant à la jeune cité de quoi
ranimer sa vigueur, l'autre remplaçant ce qui lui manque en fait
de traditions locales et d'histoire par un attachement fidèle à
la cité mère. Pour tout ce qui concerne le droit sacré
et les prescriptions religieuses, les colonies ont fait preuve d'une grande
fidélité aux vieilles coutumes. C'est même chez elles
que, çà et là, s'est le mieux conservé le legs
du passé. On retrouve par exemple à Cyzique
la forme primitive du calendrier
religieux ionien et les noms des tribus supprimées à Athènes
par Clisthènes. »
La fidélité témoignée
par les colonies grecques à leurs traditions n'empêcha pas
la formation en un grand nombre de points de populations métissés,
intermédiaires entre les Hellènes et les peuples colonisés;
les Ioniens ,
qui étaient peut-être déjà le produit d'une
fusion analogue, se montrèrent surtout disposés aux unions
mixtes. Au Nord de la mer Noire naquit le peuple scytho-hellénique
dont Anacharsis fut le plus célèbre
représentant; Hérodote nous parle
des Gélons, barbares hellénisés, qui, refoulés
dans les plaines de la Russie
méridionale, continuèrent d'y vivre à la mode hellénique,
et à adorer Dionysos .
La légende d'Euxène montre les Phocéens procédant
de même à Marseille; en Cyrénaïque
se créa une population gréco-libyenne. Enfin, dans les ports
d'Égypte
naquit cette population demi-hellénique des Levantins, qui peuple
encore les ports de la Méditerranée orientale. Nous avons
dit comme les Italiens
s'hellénisèrent vite; de même une partie des Sicules.
Ces éléments étrangers formèrent certainement
une partie de la population des grandes colonies grecques, et leur présence
rend compte des destinées politiques de celles-ci.
Le
régime politique des colonies grecques
Ce que nous avons dit de la vie politique
des colonies de la première période s'applique aussi bien
à celles de la seconde. Elles continuèrent l'histoire de
leurs métropoles. Elles en acceptèrent l'organisation politique
et sociale à l'origine monarchique ou oligarchique, et Platon
fait observer qu'alors même que les colons étaient des émigrants
qui avaient quitté leur ville natale, victimes des défauts
de sa constitution et des discordes qui en résultaient, ils veulent
cependant par habitude se soumettre aux lois qui ont fait leur malheur.
Mais les colonies renfermaient des éléments bien plus défavorables
à la cause conservatrice que leurs métropoles. Ayant au contraire
de celles-ci trop peu de citoyens et trop de terres, elles se montraient
peu jalouses de leur droit de cité, disposées à
le conférer volontiers : souvent le noyau primitif des colons comprenait
des gens venus de cités, de régions différentes, n'ayant
nullement cette étroite solidarité de cultes et de traditions
qui s'imposaient dans les cités de l'Hellade. Il résulta
de là que les colonies ont eu une croissance infiniment plus rapide
que leurs métropoles. Quelques-unes sans doute ont plutôt
retardé comme celles du Bosphore cimmérien
( Crimée )
où surgit au IVe
siècle une famille héroïque que Curtius compare
aux Pélopides, comme ses tombeaux ressemblent à ceux de Mycènes.
Ceci se passait aux confins extrêmes du monde hellénique;
c'est là un cas exceptionnel.
La règle générale,
c'est que les colonies furent plus vite dégagées de la tradition
que les cités de l'Hellade continentale; au contact de l'étranger
la faculté d'observation fut plus excitée, on eut plus d'idées,
on fit plus d'expériences. C'est dans les colonies que s'élaborèrent
toutes ces magnifiques avancées intellectuelles et artistiques qui
ont fait à la Grèce
une place unique dans l'histoire. Une cause essentielle de cette avance
prise par les colonies fut leur plus grande richesse. Les émigrés
étaient en général des hommes plus audacieux, plus
actifs que la moyenne de leurs concitoyens; établis non dans le
coin de terre où ils étaient nés, mais en des places
choisies, où toutes les ressources étaient plus considérables,
la pêche meilleure, les champs plus fertiles, les produits plus abondants
et de qualité supérieure, enrichis par le commerce, ils eurent
une vie plus large et plus opulente. Le luxe, condition presque indispensable
de l'art, au moins d'un art raffiné, fut exceptionnel dans les villes
de l'Ionie
et de la Grande-Grèce. Nous avons déjà montré
comment la prépondérance de la fortune mobilière,
assez instable de sa nature, devait amener rapidement la déchéance
de l'aristocratie héréditaire, basée sur la propriété
foncière.
Ceci est aussi vrai des colonies achéennes
et doriennes de l'Occident que des colonies ioniennes ;
quoique l'esprit dorien fût bien plus conservateur et que les grandes
familles achéennes eussent des qualités et un prestige exceptionnels.
La démocratie prévalut. Le peuple ne voulut plus être
régi par des coutumes dont la connaissance complète était
l'apanage de classes sacerdotales ou privilégiées ; il refusa
d'en subir l'arbitraire et réclama des lois écrites. Pittacus
à Lesbos ,
Zaleucus à Locres, Charondas à
Catane
sont les plus anciens législateurs qui aient rédigé
un code et une constitution. Dans les colonies de la Grande-Grèce
se fit l'extraordinaire expérience morale et sociale des pythagoriciens.
Il n'y a peut-être pas d'autre exemple d'une réforme aussi
profonde inspirée de vues abstraites. Le gouvernement de l'État
par les philosophes échoua totalement; mais il fallait des esprits
bien avancés pour qu'il ait pu même être essayé.
En général, les colonies grecques finirent par aboutir à
la tyrannie; appuyée tantôt sur la foule démagogique,
tantôt sur les capitalistes, tantôt sur l'alliance des princes
barbares, la tyrannie fut relativement douce. Les Grecs
continentaux passèrent d'ailleurs par les mêmes étapes
que leurs cousins des colonies, plus lentement puisque la démocratie
ne fut prépondérante chez eux qu'au Ve
et au IVe siècle,
la tyrannie au IIIe
siècle.
Les clérouchies
athéniennes.
Quand la république athénienne
avait conquis un territoire dont la possession lui paraissait importante,
elle asservissait ou expulsait les vaincus et établissait à
leur place des citoyens athéniens .
Appliqué d'abord à Chalcis ,
ce système le fut ensuite aux cités alliées et vassales
qui s'insurgeaient; c'étaient surtout les propriétés
des aristocrates hostiles à la démocratie athénienne
qui en faisaient les frais. C'étaient en revanche les pauvres de
la métropole qui en profitaient et s'enrichissaient ainsi aux dépens
des ennemis. Voici la liste des clérouchies athéniennes au
Ve
siècle, d'après E. Curtius (trad. Bouché-Leclercq)
:
Clérouchies
instituées par assignations faites à diverses époques,
notamment en 509 et en 453,
sur les territoires de Chalcis
et d'Eretrie; Scyros, clérouchie en 470-469;
Eïon, en 469; assignations probables
sur la côte de Thrace ,
enlevée aux Thasiens, en 412;
Naxos ,
en 453; assignations dans la Chersonèse
de Thrace ,
en 453 et 448;
à Lemnos, entre 451 et 448,
assignations qui constituent les clérouchies Myrina et Hephaestia;
Andros ,
en 450 ; Oreos (Hestiaea) en Eubée ,
en 446; Imbros ,
en 443; Egine, en 431;
Potidée dans la Chalcidique ,
en 429; confiscations et assignations
à Lesbos, en 426, sur les territoires
de Mitylène ,
Antissa, Eresos, Pyrra; Torone (?) dans la Chalcidique, en 422
; Scione dans la Chalcidique, en 424; Mélos, en 415; Bréa
(vers 444), Thurioi (443) et Amphipolis
(437), sont des colonies proprement
dites, qui, peuplées d'éléments divers, ne font pas
partie de la cité athénienne.
Le territoire confisqué et destiné
à être partagé entre les colons athéniens était
mesuré par des géomètres et divisé en lots
équivalents suffisants pour qu'une famille puisse y subsister. Ces
lots étaient ensuite répartis par la voie du sort outre les
Athéniens, d'où le nom donné aux colons (klhroucoi).
Ceux-ci étaient recrutés par voie d'engagement volontaire;
nul n'était contraint d'accepter, le tirage au sort n'ayant lieu
qu'entre les Citoyens qui se présentaient eux-mêmes. Naturellement
c'étaient surtout des pauvres, car il semblait pénible de
s'éloigner de la patrie, et de renoncer à l'exercice de ses
droits de citoyen. Quelquefois cependant on autorisa les clérouques
à rester à Athènes en faisant exploiter leurs lots
par des fermiers. Ce fut le cas pour Lesbos où les 2700 clérouques
athéniens furent seulement superposés aux insulaires qui
restèrent sur leurs terres et payèrent seulement aux colons
une somme annuelle de deux mines. Dans ce cas, il n'y a pas eu réellement
fondation de colonie.
Le fait essentiel c'est que les clérouques,
tout en formant une cité nouvelle, ne cessaient pas d'être
citoyens de la cité mère, ceci les différencie des
habitants des colonies ordinaires. Ils conservent le nom d'Athéniens;
leurs biens (sauf ceux qu'ils possèdent en qualité de clérouques)
figurent dans la liste des propriétés attiques. Quand ils
se trouvent à Athènes ,
ils exercent tous les droits civiques, prennent part aux délibérations
de l'assemblée. Ils sont justiciables des tribunaux athéniens,
sont soumis au service militaire avec toute ses charges, aux liturgies,
etc.
Néanmoins la cité habitée
par les clérouques n'est pas une simple possession athénienne,
elle forme un état distinct, état vassal, il est vrai, dans
la dépendance politique de la métropole. Les affaires judiciaires
graves sont jugées à Athènes ;
les clérouques pendant la guerre servent souvent au milieu des Athéniens
sur leurs navires, sous leurs généraux. La cité mère
contrôle les actes législatifs de sa clérouchie; elle
y expédie des inspecteurs (epimelhtai)
souvent même nomme les prêtres et les magistrats. Enfin elle
s'est réservé une portion du domaine de la colonie qui appartient
à l'État athénien, est affermée à son
bénéfice et dont les revenus sont affectés aux dieux.
Ajoutons enfin que les clérouchies athéniennes n'eurent qu'une
existence éphémère; victimes de la guerre du Péloponnèse,
les colons furent expulsés après la défaite d'Athènes;
rétablis sur certains points, ils ne purent se maintenir après
la ruine de l'empire athénien.
Vie
intellectuelle et artistique
La part des colonies d'Asie et d'Italie
dans la vie intellectuelle et artistique de la Grèce
est trop considérable pour qu'on puisse l'étudier ici; ce
serait la moitié de l'histoire de l'art, de la littérature,
de la philosophie ,
des sciences helléniques. Contentons-nous de rappeler une fois de
plus que l'initiative appartint aux colonies et que la conception rationnelle
du monde fut élaborée en Ionie
d'où vinrent aussi les premiers idéalistes.
(GE). |
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