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La Bibliothèque d'Alexandrie

La Bibliothèque d'Alexandrie est la plus fameuse bibliothèque de l'Antiquité. Elle fut fondée par Ptolémée Soter ( mort en 283 av. J. C.), dans le quartier d'Alexandrie appelé Bruchion. Suivant quelques auteurs, Zénodote d'Éphèse, précepteur des enfants de Ptolémée Soter, fut le premier intendant de la bibliothèque. Sous Ptolémée Philadelphe, fils et successeur de Ptolémée Soter, elle avait déjà pris un immense accroissement, si toutefois l'on peut s'en rapporter à Josèphe
« Démétrios de Phalère, intendant de la bibliothèque de Ptolémée Philadelphe, dit cet historien, travaillait avec un soin extrême et une curiosité extraordinaire à rassembler de toutes les parties du monde les livres qui lui en semblaient dignes, et qu'il croyait devoir être agréables au roi. Un jour que ce prince lui demanda combien il en avait déjà, il répondit qu'il en avait environ deux cent mille, mais qu'il espérait en avoir, dans peu de temps, jusqu'à cinq cent mille (Antiquités judaïques, t. XII, c. 2, traduction d'Arnaud d'Andilly). »
Cette magnifique collection fut augmentée par les successeurs de Ptolemée, entre autres par Évergète II, qui s'y prenait de la manière suivante : il faisait saisir tous les livres qui étaient apportés en Égypte, les envoyait au Musée d'Alexandrie, où des copistes les transcrivaient; puis il donnait les copies aux propriétaires, et gardait les originaux. Il emprunta des Athéniens les oeuvres de Sophocle et d'Eschyle, les fit transcrire avec le plus grand soin; et, pour dédommager les propriétaires de la perte des originaux qu'il conserva, il leur fit cadeau des copies et de 15 talents. 

Cette célèbre bibliothèque compta, au dire d'Aulu-Gelle et d'Ammien Marcellin, jusqu'à 700,000 volumes  : 400.000 volumes étaient placés au Bruchion, et 300.000 dans le Sérapéum.

« Lorsque la bibliothèque du Bruchion eut atteint le chiffre de 400,000 volumes, on songea à former, dans un autre endroit, une bibliothèque supplémentaire. Les livres nouveaux furent donc réunis dans le temple de Sérapis, et atteignirent, à la longue, le nombre de 300,000. Le Bruchion ayant été incendié lorsque César se rendit maître d'Alexandrie [47 av. J.-C], les 400 000 volumes qu'il renfermait périrent dans les flammes, et il ne resta plus que les 300,000 volumes du Sérapéum. Mais, dans, la suite, cette dernière bibliothèque s'augmenta de toute celle des rois de Pergame, dont Antoine fit présent à la reine Cléopâtre, et elle subsista ainsi jusqu'au règne de Théodose. » (Gérard, Essai sur les livres dans l'Antiquité, 1840).
En 390, le patriarche d'Alexandrie Théophile, que Gibbon appelle « un homme audacieux et pervers, et l'ennemi perpétuel de la paix et de la vertu, toujours affamé d'or et altéré de sang, » voulut abolir l'idolâtrie dans son diocèse (Histoire de l'Egypte chrétienne). Après une lutte sanglante entre les païens et les chrétiens, lutte à laquelle mit fin un décret de Théodose, le temple de Sérapis fut détruit de fond en comble, et la magnifique bibliothèque qui y était annexée fut entièrement pillée et dispersée. Aussi vingt ans plus tard, l'historien Orose s'écriait-il avec douleur (l. VI, c. 15 ) : 
« Nous avons vu vides les armoires où étaient les livres qui ont été pillés par les hommes de notre siècle! »
Rien n'autorise à supposer que la bibliothèque d'Alexandrie ait été reconstituée après cette époque. Pourtant, en 640, la ville d'Alexandrie fut prise par les Arabes, et, suivant une opinion populaire qui a eu ses partisans, les vainqueurs livrèrent aux flammes la bibliothèque de cette ville. Nous allons discuter la valeur de cette tradition avec quelques développements.

Le premier auteur qui ait parlé de l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie par les Arabes, est Abd-Allatif, médecin arabe de Bagdad, mort en 1231, c'est-à-dire 591 ans après cet événement. Il se borne à dire : 
« Au-dessus de la colonne des piliers est une coupole supportée par cette colonne. Je pense  que cet édifice était le portique, où enseignait Aristote et, après lui, ses disciples, et que c'était là l'académie que fit construire Alexandre quand il bâtit Alexandrie et où était placée la bibliothèque que brûla Amrou-ben-Alas avec la permission d'Omar. »
Nous ne nous arrêterons pas à discuter ces phrases, qui renferment presque autant d'erreurs que de mots. Passons au récit plus circonstancié d'Aboul-Faradj, qui mourut évêque d'Alep en 1286. Voici comment il s'exprime dans le premier livre de son Histoire dynastique :
« Jean le Grammairien vivait encore lorsqu'Amrou-ben-Alas se rendit maître de la ville d'Alexandrie. Il vint trouver Amrou, qui, sachant que c'était un homme savant, lui fit un accueil distingué, et l'ayant entendu discourir sur la philosophie, qui était encore inconnue aux Arabes, il en fut extrêmement étonné. Jean était assidu auprès de lui, et ne le quittait pas. Il dit un jour à Amrou :
« Vous vous êtes emparé de tous les revenus d'Alexandrie, et vous avez disposé de toutes les richesses qui s'y sont trouvées. Je ne m'oppose point à ce que vous preniez tout ce qui peut vous être utile; mais pour ce qui ne saurait vous être d'aucune utilité, il serait plus à propos de nous l'abandonner. - Quelles sont, lui demanda Amrou, les choses dont vous avez besoin? - Ce sont, lui répondit Jean, les livres de philosophie qui sont dans le trésor des rois. »
Amrou lui dit qu'il ne pouvait en disposer sans la permission de l'émir Al-Moumenia-Omar-ben-Alkattab. Il en écrivit donc à Omar, et lui fit part de la demande de Jean. La réponse qu'il reçut d'Omar était conçue en ces termes : 
« Quant aux livres dont vous parlez, si ce qu'ils contiennent et conforme au livre de Dieu (le Coran),  ce livre les rend inutiles : si, au contraire, ce qu'ils renferment est opposé au livre de Dieu, nous n'en avons aucun besoin. Donnez donc ordre de les détruire. » 
(Traduction de l'arabe, par Silvestre de Sacy).
En conséquence, Amrou-ben-Alas les fit distribuer dans les bains d'Alexandrie et les fit brûler dans leurs foyers; ils furent consumés dans l'espace de six mois.

Cette dernière phrase nous permet déjà de relever une inexactitude commise par tous ceux qui citent le passage d'Aboul-Faradj. Ils prétendent (entre autres Gibbon) « que les volumes ayant été distribués aux quatre mille bains de la ville, le nombre des livres se trouva si grand que six mois suffirent à peine pour les consumer tous. » 

Aboul-Faradj ne parle nullement des quatre mille bains d'Alexandrie, et il ne nous semble pas logique de vouloir évaluer la quantité des volumes d'après le temps qu'on mit à les brûler; un très petit nombre de livres, si l'on s'en était servi rarement, aurait pu facilement durer au moins aussi longtemps. D'ailleurs, le papier et le parchemin ne devaient guère être bons qu'à allumer le feu destiné à chauffer les bains; ils auraient été peu utiles pour l'entretenir. Mais occupons-nous d'une difficulté plus grave.

Nous avons vu qu'en 390, c'est-à-dire 250 ans avant la prise d'Alexandrie par les Arabes, l'unique bibliothèque publique qui resta encore dans la ville avait été complètement pillée et détruite. Or, depuis cette époque on ne trouve dans aucun écrivain aucun mot qui puisse faire supposer que jamais on ait reformé à Alexandrie la moindre bibliothèque, ce qui ne doit pas étonner, puisque, durant ce laps de temps, la littérature et la philosophie païennes furent partout proscrites, au point que Justinien fit fermer les écoles d'Athènes. En outre, les revenus de l'empire byzantin, sans cesse absorbés par les guerres civiles et étrangères, ne permettaient pas aux empereurs de porter leur attention sur d'autres bibliothèques que celles de Constantinople. Nous pouvons donc supposer que s'il existait encore en 640, ce qui est plus que douteux, quelque bibliothèque à Alexandrie, ce ne pouvait être qu'une collection fort peu considérable, et probablement composée uniquement de livres chrétiens, dont la perte mériterait peu d'exciter nos regrets.

Maintenant, en supposant pour un instant qu'il y eût en effet une bibliothèque considérable à Alexandrie, comment expliquer le silence que les écrivains grecs, chrétiens ou arabes, antérieurs à Aboul-Faradj, ont gardé sur sa destruction par les musulmans? Comment, par exemple, Eutychius, patriarche melchite d'Alexandrie et historien arabe de la fin du IXe siècle, aurait-il oublié un fait si important dans sa relation détaillée de la prise d'Alexandrie, lui qui était né en Égypte et qui y passa sa vie? Ne devait-il pas être mille fois mieux informé qu'Aboul-Faradj, qui vivait sur les confins de la Médie et écrivait plus de six siècles après cet événement? On peut donc affirmer que le récit d'Aboul-Faradj, répété, il est vrai, par des écrivains qui lui sont postérieurs, doit être rejeté complétement.

Cherchons maintenant ce qui a pu donner lieu au récit d'Aboul-Faradj. Dans le Dictionnaire bibliographique d'Hadi-Khalfa, écrivain du XVIIe siècle, on peut lire (prolégomènes) :

« Dans les premiers temps de l'islam, les Arabes ne cultivaient aucune autre science que l'étude des décisions légales contenues dans leur code, leur langue et la médecine. Leur éloignement pour les sciences avait pour but de conserver la pureté de leur croyance et des dogmes fondamentaux de l'islam, et d'empêcher que l'étude des connaissances cultivées par les anciens peuples n'y introduisit quelque affaiblissement, et n'y portât quelque atteinte, avant que cette religion fût solidement affermie. On dit qu'ils poussèrent le scrupule si loin, qu'ils brûlèrent les livres qui leur tombèrent sous la main, dans les pays dont ils firent la conquête. »
On trouve ensuite dans le même ouvrage, à l'article de la Science philosophique, le passage suivant tiré d'un auteur arabe du VIIIe siècle :
« Ibn Khaldoun, dans ses Prolégomènes historiques, s'exprime ainsi : Quand les musulmans eurent conquis les provinces de la Perse, et que plusieurs des livres de cette nation furent tombés en leur pouvoir, Saad, fils d'Abou-Wakkas, écrivit à Omar pour lui demander la permission de les transporter chez les musulmans. La réponse d'Omar fut-
« Jetez-les dans l'eau; car, si ce qu'ils contiennent est capable de diriger vers la vérité, Dieu nous a dirigés par quelque chose de bien supérieur à cela; si, au contraire, ce qu'ils renferment est propre à égarer, Dieu nous en a préservés. »
On jeta donc ces livres dans l'eau et dans le feu, et ainsi périrent les sciences des Perses (Relation de l'Egypte d'Abd Allatif, trad. Silvestre de Sacy). »
Voilà donc un historien arabe du VIIIe siècle qui raconte des livres des Perses ce qu'Aboul-Faradj a raconté cinq siècles plus tard de la bibliothèque d'Alexandrie. Seulement c'est Saad et non Amrou qui demande conseil au calife Omar, dont la réponse est identique dans les deux cas. Et notons au passage qu'il semble que Ibn Khaldoun lui-même ait fait une exception pour les ouvrages grecs - du moins si l'on en croit la dernière phrase de ce texte   :
« Les philosophes, dit Ibn Khaldoun, ont été en très grand nombre parmi les hommes; ce qui ne nous est point parvenu des travaux faits sur les sciences est plus considérable que ce qui a été transmis jusqu'à nous. Que sont devenus les ouvrages scientifiques des Perses qu'Omar ordonna d'anéantir lors de la conquête de leur pays? Où sont ceux des Chaldéens, des Syriens, des Babyloniens? [...] Où sont ceux des Égyptiens qui les ont précédés? Les travaux d'un seul peuple sont venus jusqu'à nous; je veux parler des Grecs. »
Quoi qu'il en soit le récit d'Aboul-Faradj apparaît bien comme calqué sur celui de l'historien de Tunis, et il nous semble hors de doute qu'il s'est passé en Orient ce qui a eu lieu si souvent, pendant le Moyen âge, en Occident, où les chroniqueurs adoptaient sans scrupule, en les altérant quelque peu, les traditions des peuples voisins. Donc les faits allégués par Aboul-Faradj ne reposent sur aucune base solide.

Les bibliothèques qui avaient rendu Alexandrie fameuse entre toutes les villes du monde, avaient dû laisser de vagues souvenirs dans l'esprit des populations de l'Égypte. Seulement, les circonstances qui avaient anéanti ces riches collections du temps de César et de Théodose devaient avoir été promptement oubliées. Or, et ceci est un fait connu de tous ceux qui ont un peu étudié les traditions populaires, les peuples ne se souviennent, la plupart du temps, que de la dernière catastrophe qu'ils ont éprouvée, et c'est à elle qu'ils rapportent tous les événements antérieurs dont la cause ne leur est plus connue. Ainsi, allez demander aux populations de certaines parties du midi de la France d'où proviennent les ruines qui s'élèvent dans leurs campagnes et les débris qu'ils trouvent en labourant leurs champs; ils les attribuent, sans hésiter, aux Sarrasins, dont les invasions ont complètement effacé dans leur esprit le souvenir de la domination romaine. Il a dû, pour le fait qui nous occupe , se passer quelque chose d'analogue : les historiens cités plus haut, ne sachant comment expliquer la disparition de la célèbre bibliothèque d'Alexandrie, ont probablement, en l'attribuant aux Arabes, adopté une tradition qui avait cours de leur temps; il ne leur est certainement pas venu dans l'idée de s'inquiéter si les sectateurs de Mahomet avaient pu détruire des collections qui déjà longtemps avant eux avaient cessé d'exister.

Nous n'avons fait aucune mention des auteurs postérieurs à Aboul-Faradj, car leur témoignage ne peut avoir aucune valeur. (Ludovic Lalanne).

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