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Les fêtes révolutionnaires
La période de la Révolution française a eu des fêtes de circonstance, célébrées spontanément par le peuple ou décrétées par les pouvoirs constitués, en l'honneur d'événements ou de personnes. Telles sont : la fête du 27 septembre 1789, à l'occasion de la bénédiction des drapeaux de la garde nationale dans l'église de Notre-Dame de Paris; la fête de la Fédération nationale, le 14 juillet. 1790, et ses anniversaires (qui étaient en même temps ceux de la prise de la Bastille) des années 1791, 1792 et 1793; la première fête (funèbre) improvisée au Champ de Mars en mémoire des défenseurs de l'ordre à Nancy, et qui tourna à l'honneur des soldats de Châteauvieux, victimes de Bouillé, le 20 septembre 1790; la pompe funèbre de Mirabeau, le 4 avril 1791; la fête de la translation des restes de Voltaire à Sainte-Geneviève (sic), le 11 juillet 1791; la seconde fête (triomphale) en l'honneur des soldats de Châteauvieux, délivrés des galères par la Législative, fête plutôt tolérée qu'organisée par les pouvoirs publics, le 15 avril 1792 (Collot d'Herbois) et surnommée fête de la Liberté; la fête (funèbre) en l'honneur de Simonneau, maire d'Etampes, ou fête de la Loi, opposée par le parti constitutionnel à la précédente, le 3 juin 1792; la fête (funèbre) en l'honneur des victimes du Dix-Août, le 26 août 1792; la fête de la Liberté en l'honneur de la Savoie affranchie par les armes françaises, le 14 octobre 1792; la pompe funèbre de Michel Le Peletier de Saint-Farjeau, décrétée par la Convention le 22 janvier 1793 et célébrée le 24; la fête du 10 août 1793, décrétée par la Convention le 27 juillet sur les propositions de Lakanal, de Lanthenas et sur le rapport de David : la fête en l'honneur de la reprise de Toulon (10 nivôse an II, 30 décembre 1793); la translation des restes de Marat au Panthéon (5e jour complémentaire an II, 21 septembre 1794); celle des restes de J.-J. Rousseau (20 vendémiaire an III, 11 octobre 1794) ; la fête de la fondation de la République ou des victoires (30 vendémiaire an III, 21 octobre 1792); la fête (funèbre) en l'honneur du général Hoche (10 vendémiaire an VI, 1er octobre 1797); les fêtes en l'honneur de Buonaparte et du traité de Campo Formio (brumaire et frimaire an VI, octobre et décembre 1797); le premier anniversaire du 18 fructidor (4 septembre 1798) et le second (4 septembre 1799); la fête (funèbre) au sujet de l'attentat commis à Rastadt contre les plénipotentiaires français Bonnier et Roberjot (20 prairial an VII, 8 juin 1799); enfin la pompe funèbre en l'honneur du général Joubert (30 fructidor an VII, 16 septembre 1799). Toutes ces fêtes appartiennent à l'histoire générale de la Révolution, ou, lorsqu'elles concernent des individus, constituent l'appendice naturel de leur biographie. Nous ne traiterons donc ici spécialement que des fêtes révolutionnaires instituées par les représentants de la nation ou incidemment par la Commune de Paris, d'après un plan préconçu et avec un caractère fixe, périodique, et perpétuel dans l'intention des promoteurs ou des fondateurs. Des débuts pénibles et contrariés, une chute rapide, tels sont les traits dominants par lesquels se signale cette institution.

Au moment de sa mort, Mirabeau allait prononcer sur l'instruction publique trois discours qui furent publiés par son médecin, Cabanis. Le second discours, « sur les fêtes publiques, civiles et militaires », renferme un projet de décret en neuf articles (Travail sur l'éducation publique trouvé dans les papiers de Mirabeau l'aîné, publié par P.-J.-G. Cabanis, docteur en médecine, etc.; Paris, 1791, in-8, pp. 74 à 107). Le grand tribun, entre autres moyens d'éducation civique, proposait neuf fêtes annuelles, quatre civiles, quatre militaires et une grande fête nationale à la fois civile et militaire, dite fête du Serment ou de la Fédération (14 juillet). Comme elles étaient purement politiques, il les voulait absolument laïques : 

« La sévère majesté de la religion chrétienne ne lui permettant pas de se mêler aux spectacles profanes, aux chants, aux danses, aux jeux de nos fêtes nationales et de partager leurs bruyants transports, il n'y aura désormais aucune cérémonie religieuse dans ces fêtes (article VII). » 
Cette exclusion du christianisme a paru fondée sur des motifs ironiques à Eugène Despois (le Vandalisme révolutionnaire, p. 4, 2e éd.); mais elle peut être considérée aussi comme prudente et respectueuse, sinon au fond même de la pensée de l'orateur, du moins dans son intention de persuader une assemblée fort attachée, dans son ensemble, aux traditions catholiques. Quoi qu'il en soit, c'est à l'Antiquité classique, et surtout aux Grecs, que Mirabeau demandait des exemples, 
« sans tenir assez compte des différences de climat, si favorable en Grèce, si défavorable en France, aux réunions en plein air » (ibid., p. 270);
Ajoutons, en laissant absolument de côté le caractère essentiellement religieux des fêtes antiques, même des Dionysiaques et des Saturnales

L'évêque d'Autun, Talleyrand, peu enthousiaste de sa nature, se montre aussi grand partisan des fêtes nationales : 

« Elles auront pour objet direct des événements anciens ou nouveaux, publics ou privés, les plus chers à un peuple libre; pour accessoires tous les symboles qui parlent de la liberté et rappellent avec plus de force à cette égalité précieuse, dont l'oubli a produit tous les maux des sociétés; et pour moyens ce que les beaux-arts, la musique, les spectacles, les combats, les prix réservés pour ce jour brillant, offriront dans chaque lieu de plus propre à rendre heureux et meilleurs les vieillards par des souvenirs, les jeunes gens par des triomphes, les enfants par des espérances. ».
Que ce rapport signé Talleyrand ait été, suivant un bruit du temps, rédigé par l'oratorien Desrenaudes (E. Maron, Histoire littéraire de la Convention, p. 99), peu importe : il n'en est pas moins édifiant de voir avec quelle conviction l' « éditeur responsable » fait ressortir l'enseignement moral que le peuple ne manquera pas de tirer de ces fêtes : 
« C'est la morale elle-même qui va bientôt ordonner, qui va animer ces fêtes que le peuple espère, qu'il désire et que d'avance il appelle fêtes nationales... Vous ne voudrez pas priver la morale d'un tel ressort; vous voudrez aussi conduire les hommes au bien par la route du plaisir... »
Dans la séance du 2 septembre 1791, Thouret proposa, comme addition aux articles de l'acte constitutionnel, 
« l'établissement de fêtes nationales pour conserver le souvenir de la Révolution française, entretenir la fraternité entre les citoyens, les attacher à la patrie et aux lois ». 
Cette addition fut votée à l'unanimité, en même temps (chose significative) que le principe d'un code de lois civiles communes à tout le royaume. Le but est évidemment de fortifier et d'unifier l'esprit public.

A la Législative, Condorcet passa rapidement sur le projet d'établissement de fêtes nationales dans son plan d'instruction publique. Il n'en méconnaissait pas l'importance.

« Puisque leur action, dit-il ailleurs, existerait indépendamment de la puissance publique, il est bon qu'elle puisse s'en emparer, pour les empêcher de contrarier ses vues. »
Il repousse du reste l'idée de fêter des abstractions, comme la piété filiale, l'union conjugale, le stoïcisme, etc., et n'admet que les fêtes anniversaires dont le sens est toujours net par l'événement qu'elles rappellent. Après le pacifique succès des Suisses de Châteauvieux, Gonchon présente à la barre de la Législative une députation du faubourg Saint-Antoine qui demande au Comité d'instruction publique de s'occuper incessamment de la présentation d'une loi sur les fêtes civiques, « car c'est dans les fêtes que règnent l'égalité, la fraternité ; c'est là que les ennemis de cette égalité ouvriront enfin les yeux à la raison, qu'ils verseront des larmes de repentir-», etc. Cette adresse fut imprimée par ordre de l'Assemblée (séance du 22 avril 1792. Mais de graves événements retardèrent la réponse. Bien qu'une des onze sections entre lesquelles se répartit le comité d'instruction publique de la Législative (11 mai 1792) eût pris le nom de section des fêtes nationales, les procès-verbaux du comité ne permettent guère de constater que l'existence de cette section. Ce fut à la Convention, le 26 juin 1793, que Lakanal présenta un Plan d'éducation nationale au nom du comité d'instruction publique. Les articles 53 à 70 sont consacrés à l'établissement des fêtes nationales, « dans les cantons, les districts, les départements et dans les lieux où l'Assemblée nationale tient ses séances » (article 53). Elles seront de trois sortes : les unes auront rapport aux époques de la nature, les autres à celles de la société humaine, les troisièmes à celles de la Révolution française (article 54). Toutes les fractions du territoire participeront à ces trois catégories de fêtes dont voici d'ailleurs le tableau résumé, d'après le texte révisé et publié le 1er juil., par conséquent définitif (articles 55 à 57) :
 
Cantons
Fêtes naturelles 1. Ouverture des travaux de la campagne.
2. Clôture des travaux de la campagne 
Fêtes sociales 3. Fête de la jeunesse 
4. Fête du mariage 
5. Fête de la maternité 
6. Fête des vieillards 
Fêtes civiques 7. Fête des droits de l'homme 
8. Fête de l'union politique, etc.
9. Fête particulière du canton
Districts
Fêtes naturelles 10. Fête du retour de la verdure
11. Fête du retour des fruits 
12. Fête des moissons 
13. Fête des vendanges ou de toute autre récolte locale 
Fêtes civiques 14. Fête de l'égalité
15. Fête de la liberté   . 
16. Fête de la justice 
17. Fête de la bienfaisance 
18. Fête particulière du district
Départements
Fêtes naturelles 19. Fête du printemps (équinoxiale)
20. Fête de l'été (solsticiale)
21. Fête de l'automne (équinoxiale)
22. Fête de l'hiver (solsticiale) 
Fête sociale 23. Fêtes de la poésie, des lettres, sciences, etc.
Fêtes civiques 24. Fête de la destruction des ordres ou de l'unité (au 17 juin)
25. Fête de l'abolition des privilèges (au 4 août) .
26. Fête particulière du département.
Enfin (art. 58), au siège de la représentation nationale, seraient célébrées, au nom de la République entière, les fêtes :
Fête sociale 27. De la fraternité du genre humain (1er janv.)
Fêtes civiques 28. De la Révolution française (14 juillet) 
29. De l'abolition de la royauté et de l'établissement de la République (sic) (10 août)
30. Du peuple français, au jour où il sera proclamé que la constitution est acceptée

Les frais des fêtes nationales devaient être à la charge de la nation; à une commission centrale, à des bureaux d'inspection des districts, étaient confiés les détails de l'organisation. Les édifices publics, y compris les églises, étaient mis pour la circonstance à la disposition des organisateurs. Spectacles, musique, chants, récitations poétiques, discours publics, danses, évolutions militaires et gymnastiques, tels seraient les éléments essentiels de ces fêtes. Des prix seraient solennellement décernés sur des programmes publiés un an à l'avance, etc. (art. 59 à 78). 

Sieyès était le véritable auteur du plan de Lakanal, dont il fit l'apologie dans le Journal d'instruction sociale (nos 3, 4, 5 et 6). Dès le 30 juin, Hassenfratz dénonçait aux Jacobins « le père du projet, le prêtre Sieyès, dont on connaissait la perfidie »; le «-Tartufe » ennemi de la révolution du 31 mai. Le comité d'instruction publique fit en vain des corrections. Le 2 juillet, Lequinio critiqua le plan comme trop compliqué; il posa ce principe : 

« Pour que les fêtes produisent tout leur effet, il faut qu'elles soient en petit nombre. » 
Il se moqua de la superstition du 1er janvier, et, sur des considérations astronomiques assez superflues, il proposa de fêter le nouvel an à l'époque de l'équinoxe du printemps. Il reprocha au projet de « paganiser la France » ; il s'éleva contre les fêtes particulières des communes, « principe de fédéralisme, germe de la renaissance des corporations ». Il proposa dans son contre-projet seulement sept fêtes nationales, universelles, dans la République : 
1° celle du mariage, à l'équinoxe du printemps; 

2° celle des droits de l'homme et de la fraternité du genre humain (1er mai); 

3° celle de la Révolution (14 juillet); 

4° celle de la liberté (10 août); 

5° celle de l'égalité (2 juin); 

6° celle de l'émulation [concours entre les écoliers, entre les instituteurs, et distributions de volumes de prix] (15 septembre); 

7° celle des viellards (1er novembre). 

Coupé (de l'Oise) et André Duval, qui prirent aussi part à cette discussion, s'accordèrent à critiquer l'abus des fêtes publiques. Le dernier n'en voulait qu'une seule le 10 août.

La question des fêtes, qui en somme n'avait rien de bien urgent, traînait encore lorsque Hébert et ses adhérents de la Convention et de la Commune imaginèrent de donner à leurs opinions athées la consécration d'une fête officielle, qui d'ailleurs devait avoir aussi pour effet de combattre les catholiques, hostiles à la Révolution, sur le terrain de la religion elle-même. La fête de la Raison eut lieu à Notre-Dame le décadi 20 brumaire an II (10 novembre 1793). La Commune et le département y arrivèrent à dix heures, sans accompagnement de force armée. Pour « écarter des yeux presque tout ce qui rappelait la religion catholique, on avait, au milieu, élevé une sorte de montagne qu'à droite et à gauche des draperies reliaient aux piliers, de façon à cacher le choeur et tout le fond de l'église qui, portes ouvertes, apparaissait ainsi large, peu profonde et bien éclairée, comme on le voit par l'estampe grossière, mais frappante, du journal de Prudhomme. » (Aulard.) Au sommet de la montagne, un temple de style grec, avec cette inscription : « A la philosophie »; de chaque côté de la porte, les bustes de quatre philosophes; à mi-côte de la montagne, l'autel et le flambeau de la vérité. Deux théories de jeunes filles habillées de blanc avec des ceintures tricolores vinrent se croiser et s'incliner devant l'autel de la Raison, puis se réunir au sommet de la montagne. Alors sortit du temple, en robe blanche, manteau bleu et bonnet rouge, tenant une pique, une femme qui personnifiait la liberté : probablement Mlle Aubry, de l'Opéra (les noms de MIle Maillard, du même théâtre, de MIle Candeille, et de Mme Momoro, ont également été prononcés). La déesse vint sur un siège de verdure recevoir les hommages des républicains qui entonnèrent l'hymne de M.-J. Chénier (air de Gossec) : Descends, ô Liberté, fille de la Nature!

Puis la Liberté rentra dans son temple après s'être retournée sur le seuil « pour jeter encore un regard de bienfaisance sur ses amis », dont « l'enthousiasme éclata par des chants d'allégresse » et des serments d'éternelle fidélité. 

La Convention, que les meneurs avaient eu soin d'inviter trop tard, eut ensuite à recevoir tout le cortège, figurantes et déesse, et à subir une harangue du procureur de la Commune, Chaumette, qui conclut en demandant que Notre-Dame fût consacrée à la Raison et à la Liberté : le président Laloy prit la peine d'excuser l'Assemblée de son abstention de la fête; la Convention vota la consécration nouvelle sur la motion de Chabot et fit recommencer la cérémonie à sa propre intention. Mais, suivant Durand-Maillane et Grégoire, la moitié des membres s'éclipsèrent. Il n'est pas exact d'ailleurs que la Convention ait fini par déclarer le catholicisme « déchu du culte public » (Michelet). Elle ne fit que suivre timidement le mouvement déchristianisateur, maintint le traitement des prêtres, ne désaffecta nullement en principe tous les bâtiments qui servaient au culte catholique, mais laissa les communes libres de renoncer à ce culte. (C'est ce qu'a fait ressortir Aulard dans un livre où, le premier, il a dégagé de la légende, et l'historique de la fête de la Raison, et l'exposé de ses conséquences immédiates, politiques et religieuses).

La fête de l'Etre suprême.
Cependant Robespierre fit alliance avec les dantonistes, afin de perdre la faction d'Hébert et la Commune elle-même; sur l'institution des fêtes nationales, en particulier, Danton prit la parole le 26 novembre (deux jours après l'institution du calendrier républicain), et le fit en des termes remarquables, si toutefois l'on s'en rapporte au texte du Moniteur :

« Si la Grèce eut ses jeux olympiques, la France solennisera aussi ses jours sans-culottides. Le peuple aura des fêtes dans lesquelles il offrira de l'encens à l'Etre suprême, au maître de la nature : car nous n'avons pas voulu anéantir la superstition pour établir le règne de l'athéisme. » 
La fête, surtout professionnelle d'ailleurs, qu'improvisèrent les élèves envoyés des districts pour apprendre à raffiner le salpêtre, fut un nouveau témoignage de la préoccupation populaire : la Convention se fit représenter à l'épreuve du salpêtre et de la poudre à canon qui eut lieu dans le jardin national (Tuileries) le 30 ventôse an II. Enfin Robespierre aborda « les rapports des idées religieuses et morales avec les principes républicains », et fit voter le décret du 18 floréal au II (7 mai 1794). Robespierre insiste, et dans son discours et dans le dispositif du décret (art. 1, 2, 3, 4, 15), sur le caractère déiste et moral de ces fêtes qui sont faites « pour rappeler l'homme à la pensée de la divinité et à la dignité de son être ». Toutefois, au fond, sa classification ne diffère pas sensiblement de celle de Sieyès. Les fêtes, dit l'art. 5, «-emprunteront leurs noms des événements glorieux de notre révolution » (c.-à-d., précise l'art. 6, du 14 juillet 1789, du 10 août 1792, du 24 janvier 1793, du 31 mai 1793); soit « des vertus les plus chères et les plus utiles à l'homme, soit des plus grands bienfaits de la nature ». Ces deux dernières catégories, d'ailleurs confondues ensemble, constituaient les Fêtes décadaires, parce qu'elles étaient fixées aux jours de décadi, à partir du 20 prairial an Il (Calendrier Républicain). Elles étaient consacrées : à l'Etre suprême et à la nature; au genre humain; au peuple français; aux bienfaiteurs de l'humanité; aux martyrs de la liberté; à la liberté et à l'égalité; à la République; à la liberté du monde; à l'amour de la patrie; à la haine des tyrans et des traîtres (il appartenait bien à Robespierre de fêter la haine!); à la vérité; à la justice; à la pudeur; à la gloire et à l'immortalité; à l'amitié; à la frugalité; au courage; à la bonne foi; à l'héroïsme; au désintéressement; au stoïcisme; à l'amour; à l'amour conjugal; à l'amour paternel; à la tendresse maternelle; à la piété filiale; à l'enfance; à la jeunesse; à l'âge viril; à la vieillesse; au malheur; à l'agriculture; à l'industrie; à nos aïeux; à la postérité; au bonheur.

Si Lakanal avait fait une place, dans son projet, au symbolisme moral, on voit que, dans le décret du 18 floréal an II, il envahit presque toute l'année républicaine. Après la Convention, les jacobins applaudirent à leur tour à la nouvelle institution. La Société populaire des Tuileries se vanta, par un arrêté du 26 floréal an Il (13 mai 1794) d'avoir donné naissance à l'idée des fêtes décadaires, et de les avoir célébrées dès le mois précédent de brumaire, c.-à-d. huit mois avant l'institution officielle de ces fêtes. On voit à quoi, en tout ceci, se réduit la part d'invention de Robespierre. C'est avec des idées ramassées un peu partout qu'il combinait une religion quintessenciée et pédantesque dont il se voyait déjà le grand prêtre. Mais le 9 thermidor suivit de près la fête de l'Etre suprême.

Fêtes décadaires vs. fêtes hebdomadaires.
Les fêtes décadaires faisaient concurrence aux fêtes hebdomadaires du catholicisme. Aux yeux des ennemis de l'Eglise, c'était un avantage. Pour les esprits tolérants, pour tous ceux que préoccupait l'intérêt avant tout populaire des fêtes, c'était un notable inconvénient. Un républicain catholique eût été obligé, par conscience et par civisme, de chômer encore bien plus de commémorations politiques ou de héros que le pauvre savetier de La Fontaine ne chômait de saints. Le 19 fructidor an II (5 septembre 1794), Thibaudeau fit rapporter la partie du décret du 4 frimaire an Il qui consacrait à des fêtes nationales les sans-culottides; et le dernier jour de l'année républicaine, cinquième sans-culottide, fut seul férié (21 septembre 1794). Sept jours après, Merlin de Thionville remit tout en question. N'avait-on pas confondu jusqu'ici la fête nationale avec le spectacle national? Au spectacle, le peuple écoute ou regarde; dans une fête nationale, il doit être occupé lui-même, se divertir et non être diverti, agir en un mot. L'attente d'une foule immense, la contrainte policière, la symétrie obligatoire, l'unité même du spectacle ont nui aux fêtes publiques. De la musique avant tout, et non qui exige le silence, mais qui anime les auditeurs à chanter et à danser; non pas un orchestre, mais un grand nombre d'orchestres se succédant et se répondant tout le long du cortège; enfin une action, un drame populaire. Merlin en donne le plan, en trois actes, sous le titre d'Esquisse de la fête nationale pour célébrer l'anniversaire de l'évacuation du territoire de la République. Ce fut la fête dite de la fondation de la République ou des Victoires (30 vendémiaire an III, octobre 1794).

Le 8 fructidor an III, les administrateurs de la Loire-Inférieure demandèrent que le 1er  vendémiaire fût fêté : 

« Le 14 juillet et le 10 août seront à jamais célèbres. Ils ont donné à la France la liberté et l'égalité. Mais le 1er  vendémiaire lui a donné la République : ce jour est le complément des deux autres : ce sera le jour chéri des Français. »
Cependant le parti anticatholique s'efforçait de donner aux fêtes décadaires un caractère d'hostilité aux dogmes et aux institutions de l'Eglise. Sous le nom de Discours décadaires, le conventionnel Poultier publia des cahiers qui se vendaient douze sous et qui étaient destinés à remplacer et à faire oublier ou mépriser les sermons des prêtres; chaque cahier avait pour texte une des fêtes décrétées par la Convention. Le premier, consacré à l'Etre suprême et à la nature, oppose à « l'homme des prêtres », qui ne fait le bien que par terreur de l'enfer, « l'homme de la nature », qui aime le bien pour lui-même, qui « ne meurt pas, mais s'endort en souriant à tout ce qui l'environne ». Le 1er nivôse an III (21 décembre 1794), Marie-Joseph Chénier essaya de faire substituer les fêtes décadaires, avec sermons civiques, lectures de décrets, chants et danses, aux messes dominicales. Sur un discours de Grégoire, la Convention passa à l'ordre du jour. 

Eschassériaux renouvela cette tentative le 22 nivôse (11 janvier 1795). Il apporte, au nom du Comité d'instruction, quelques idées nouvelles : donner des éloges, au cours de la cérémonie qui devait se célébrer dans chaque commune, au citoyen qui pendant la décade aura fait une belle action, à celui qui aura imaginé quelque industrie nouvelle, aux nouveaux mariés, aux citoyens qui se sont réconciliés; d'autre part, censurer ceux qui se seront fait remarquer par leur éloignement systématique des fêtes décadaires et les priver pendant trois mois de l'assistance aux fêtes et banquets civiques. Lequinio, représentant en mission, appuie cette motion par une lettre circonstanciée, datée de Joinville, le 11 pluviôse an III; il veut qu'on s'empresse d'opposer les solennités nouvelles aux manoeuvres scélérates des prêtres fanatiques qui aveuglent un peuple bon mais ignorant. Le 17 pluviôse (5 février 1795), la Convention vota l'impression du rapport et du projet de décret sur les fêtes décadaires, présentés par Eschassériaux. Les vocables de ces fêtes sont toujours des abstractions : la Nature, l'Amour, la Reproduction des êtres, la Constitution, la Haine des tyrans, la Régénération du peuple français. Mais le décret du 3 ventôse (21 février), sur l'absolue liberté de l'exercice des cultes (que d'ailleurs la République cesserait de salarier, de loger, etc., et se contenterait de protéger et de surveiller), ce décret qui au fond séparait les Eglises de l'Etat, se trouvait, par son principe, en opposition directe avec l'idée d'une religion civique.

Le décret sur l'organisation de l'instruction publique, définitivement adopté le 3 brumaire an IV (25 octobre 1795), maintient les fêtes nationales, mais elles sont réduites à sept : celle de la fondation de la République (1er vendémiaire); celle de la jeunesse (10 germinal) ; celle des époux (10 floréal) : celle de la reconnaissance (10 prairial) ; celle de l'agriculture (10 messidor); celles de la liberté (9 et 10 thermidor) ; celle des vieillards (10 fructidor). Chants patriotiques, discours civiques, banquets fraternels, jeux propres à chaque localité, distribution de récompenses, tel en est le programme général : l'ordonnance en appartenait aux administrations municipales, sauf pour la fête du 1er vendémiaire qui, dans la ville où siégeaient les pouvoirs publics, était réglée par le Corps législatif. Les fêtes décadaires furent maintenues, sans aucun caractère d'obligation toutefois. Depuis le décret du 7 fructidor an III, les sans-culoitides avaient pris le nom de jours complémentaires. Les commémorations du 14 juillet, du 10 août, du 21 janvier, du 31 mai se trouvaient, du moins implicitement, abrogées, mais le Directoire fit revivre le décret du 18 floréal an II en ce qui concernait les trois premières.

Après l'assassinat du député Féraud et le discours funèbre prononcé par Louvet, Thibaudeau profita de l'émotion générale pour proposer en l'honneur de la mémoire des Girondins, une fête des martyrs de la liberté, qui serait célébrée le jour anniversaire de leur exécution (31 octobre). Au lieu de renvoyer, comme d'habitude, cette proposition au Comité d'instruction publique, la Convention la vota sur-le-champ en principe, sauf par le comité à régler le cérémonial (14 prairial). Boissy d'Anglas proposa (2e jour complémentaire de l'an III, 18 septembre 1795) de réunir cette fête funèbre à celle de la fondation de la République, sans oublier les victimes des massacres de septembre, etc. Mais pouvait-on rire et pleurer le même jour? fit observer Guyomard. Le Comité d'instruction publique fit adopter la date du 3 octobre (11 vendémiaire). Ce jour-là tous les députés siégèrent en costume, un crêpe noir au bras et, dans le moment même où grondaient les sections royalistes, ameutées
contre les décrets de fructidor, la Convention interrompit à deux reprises son ordre du jour pour écouter un morceau funèbre et un hymne aux martyrs de la liberté exécutés par le Conservatoire national de musique. Au bas de la tribune était placée une urne funéraire couverte de crêpes et de couronnes; sur le socle on lisait :

« Ils ont recommandé à la patrie leurs pères, leurs épouses et leurs enfants. Aux magnanimes défenseurs de la liberté, morts dans les prisons ou sur les échafauds, pendant la tyrannie. »
L'hymne ne parlait que des vingt-deux Girondins. Hardy fit observer que la « tyrannie décemvirale » avait fait 47 victimes : sur la liste qu'il lut et qui fut imprimée au procès-verbal, on ne lit pas le nom de Danton

Dans la séance du 23 thermidor an III (10 août (1795), Gamon, après avoir célébré l'anniversaire du Dix-Août, glorifié la mémoire des Girondins et flétri celle de Robespierre, avait fait la motion suivante : 

« La Convention décrète que, le jour où la Constitution sera mise en activité, il sera célébré dans toute la République la fête de la réconciliation générale des Français. » 
Le sang de vendémiaire fumait encore qu'il la renouvela (17 vendémiaire an IV, 9 octobre 1795). Mais Lecomte répondit que « jamais les républicains n'avaient été divisés entre eux ; prétendait-on les réconcilier avec les infâmes royalistes? » Roux ajouta que l'union des Français ne pouvait être attendue que du règne des lois : « Souvenons-nous, ajoutat-il, de la farce ridicule du baiser Lamourette. » Bref, la Convention passa à l'ordre du jour.

Le Directoire exécutif prit une suite d'arrêtés en exécution des lois de la Convention sur les fêtes nationales et sur les fêtes décadaires : celles-ci tantôt délaissées, tantôt remises en honneur suivant l'acuité de la lutte contre le catholicisme militant. En l'an IV, il avait cru pouvoir transférer aux 9 et 10 thermidor la commémoration du 14 juillet  et du 10 août : les Cinq-Cents présentèrent des observations, et, à la suite de leur résolution du 8 thermidor les Anciens votèrent la loi du 10 thermidor an IV, qui réinstituait formellement les fêtes nationales annuelles Lui 26 messidor (14 juillet) et du 23 thermidor (10 août). 

L'arrêté du 17 germinal an IV (7 avril 1796), considérant que les circonstances imposaient l'économie et ne permettaient pas de donner aux fêtes réglées la pompe et l'éclat qu'elles devaient recevoir par la suite, établit pour la Fête des époux une cérémonie très simple. Les municipalités auront à rechercher les personnes mariées qui, par quelque action louable, auront mérité de servir d'exemple à leurs concitoyens, et celles qui, déjà chargées de famille, auront adopté un ou plusieurs orphelins. Leurs noms seront inscrits et proclamés le jour de la fête; elles recevront des couronnes civiques, de la main du vieillard qui viendra à la tête de la plus nombreuse famille.
 « Les jeunes époux qui se seront unis pendant le mois précédent et la première décade de floréal seront invités à la fête et feront partie du cortège. Les épouses y paraîtront vêtues en blanc, parées de fleurs et de rubans tricolores. »

La loi du 23 nivôse an IV rappelant l'art. 6 de la loi conventionnelle du 18 floréal an III, régla, pour le 1er pluviôse (21 janvier 1796), la célébration de l'anniversaire « de la juste punition du dernier roi des Français », laquelle eut également lieu en l'an V, en l'an VI et en l'an VII. 

La fête de la Victoire.
La Fête de la reconnaissance et des victoires, appelée couramment fête de la Victoire, fut réglée par l'arrêté du 1er prairial an IV (20 mai 1796). Elle fut célébrée le 10, au Champ de la Réunion (Champ de Mars). Sans insister ici sur les détails purement descriptifs, signalons, d'après le programme, les dispositions qui rendent le mieux compte de l'esprit de cette cérémonie : 

« Du moment où le Directoire, précédé de sa garde et accompagné des ministres, sera rendu à la place qui lui est destinée, la garde nationale en activité, divisée en quatorze camps représentant les quatorze armées, et portant chacune un drapeau distinctif, commenceront les évolutions. A chacun de ces corps sera joint un certain nombre de vétérans invalides ou soldats blessés avec attention de les mettre dans le corps représentant l'armée à laquelle ils ont été blessés. Les soldats blessés ou vétérans, conduits par des officiers et accompagnés du drapeau de leur armée respective, monteront vers le Directoire, qui couronnera les drapeaux. » 
Au « banquet républicain » qui termina la fête fut chanté un hymne de Lebrun, musique de Catel, dont voici le refrain :
Enivrons, mes amis, la coupe de la gloire
D'un nectar pétillant et frais.
Buvons, buvons à la victoire,
Fidèle amante du Français.
Les fêtes d'un caractère plus pacifique et d'un esprit plus réellement républicain étaient aussi l'objet de la sollicitude directoriale. Nous citerons comme exemple la Fête de l'agriculture. L'arrêté du 24 prairial an IV (12 juin 1796), signé Carnot, président, est précédé de considérants remarquables : 
« Si l'agriculture est le premier des arts, c'est surtout dans une république, assise sur un vaste territoire, qu'elle seule peut assurer la liberté d'un peuple, et le soustraire à la dépendance des peuples voisins. Elle est la source première et inépuisable de la prospérité publique et de la richesse nationale; en substituant les jouissances vraies de la nature aux besoins factices du luxe et de l'oisiveté, elle maintient la simplicité et la pureté des moeurs; enfin, l'oubli des honneurs publics que mérite l'agriculture est une marque certaine de l'esclavage et de la corruption d'un peuple. » 
Le dispositif règle ainsi le cérémonial : dans chaque canton, à quelques pas devant l'autel de la patrie, on placera une charrue ornée de feuillages et de fleurs et attelée de boeufs ou de chevaux. Dans les communes où l'on pourra se procurer un char, il suivra la charrue et sera surmonté d'une statue de la Liberté. Devant la charrue se placeront vingt-quatre laboureurs d'élite, tenant d'une main un des ustensiles du labourage, de l'autre un bouquet d'épis et de fleurs. Le meilleur et le plus honnête laboureur, proclamé par la municipalité, prendra place à côté du président. La garde nationale accompagnera le cortège. A un signal donné, les laboureurs et les citoyens armés feront l'échange momentané des ustensiles de labour et des fusils. Au son des fanfares et des hymnes, le président enfoncera dans la terre le soc de la charrue et commencera un sillon. La fête sera terminée par des danses. 

C'est dans le même esprit de sensibilité vertueuse que l'arrêté directorial du 27 thermidor an IV régla la fête de la vieillesse... dont les enfants devaient être le principal ornement. A Paris, divers théâtres réservèrent des places aux vieillards couronnés. On joua OEdipe à Colonne, on revit le Devin du village de, J.-J. Rousseau, auquel furent ajoutés des couplets et une scène de circonstance (10 fructidor an IV, 27 août 1796). 

Mais la fête essentiellement politique, à laquelle se rattachaient toutes les autres, était celle du 1er vendémiaire. Dans la séance du 28 thermidor an IV (15 août 1796), Marie-Joseph Chénier lut aux Cinq-Cents un rapport sur le mode de célébration de l'anniversaire de la fondation de la République. Mercier, pour ne pas faire dater l'ère républicaine « du temps ou l'on vouait à la mort les Lavoisier et les Condorcet », demanda qu'elle fût reportée au jour de la mise en activité de la constitution de l'an III. C'était précisément aller à l'encontre de cette constitution même. Aussi la date du 1er vendémiaire fut-elle maintenue sur la proposition de Doulcet. Rouzet, le 6 fructidor an IV (23 août 1796), demanda qu'à l'occasion de cette fête, tous les actes et toutes les procédures pour délits politiques pendant la Révolution fussent brûlés solennellement : heureusement pour l'histoire, cette motion ne passa point. C'est le ministre de l'intérieur Benezech qui, le 20 septembre, régla pour Paris la fête du surlendemain (1er vendémiaire an V). Sur le Champ de Mars fut dressé un segment du Zodiaque, surmonté du signe de la Balance. A trois heures après midi, une salve d'artillerie annonça le commencement de la fête. Le Soleil, sous la figure d'Apollon, assis sur un char attelé de douze chevaux, entouré des Heures et suivi des Saisons, chacune sur un char, s'avança dans l'arène. Seconde salve lorsqu'il arriva devant le signe de la Balance. Au même instant, les emblèmes de la royauté, placés entre le char et le tertre central du Champ de Mars, s'écroulèrent et laissèrent voir, sur un fût de colonne, la statue de la République française appuyée d'une main sur un talsceau, et montrant de l'autre la statue de la Liberté. Hymne « à grand choeur », proclamation des poètes et des musiciens qui par leurs talents avaient concouru à l'éclat des fêtes nationales, course à pied, course à cheval, course des chars, « exercices à cheval autour du cirque par le citoyen Franconi, illumination de l'Ecole militaire, feu d'artifice dans l'île des Cygnes, orchestres et danses populaires, telles furent .les réjouissances qui terminèrent la première fête de la République. La Reveillère-Lépeaux, président du Directoire, y prononça un discours : d'Italie, du Rhin, il n'arrivait alors que de glorieuses nouvelles. 

La fête du 1er vendémiaire.
La fête du 1er vendémiaire an V fut célébrée aussi à Milan, sous la présidence de Bonaparte et de sa femme. La Liberté y était représentée par une jeune femme vêtue à la grecque, et agitant un drapeau tricolore : autour de cette déesse vivante « folâtraient six jeunes garçons, ornés de guirlandes, de fleurs et de feuillages, et portant des emblèmes de la liberté victorieuse, de la tyrannie vaincue, de la coalition foudroyée. » Les vaincus fêtaient ce qu'ils croyaient être « la première année de leur république lombarde et italique ». En l'an VI, le 18 messidor (6 juillet 1798), le Directoire fit adresser aux départements une circulaire du ministre de l'intérieur « sur le but auquel doivent tendre les fêtes nationales ». Le même jour fut réglée la fête du 26 messidor (14 juillet), où furent exécutés par le Conservatoire, l'Hymne à la Patrie et l'Hymne du 14 juillet. Merlin, de Douai, comme président du Directoire, prononça un discours dont l'idée générale était : « Au 14 juillet, le peuple français voulait la liberté, l'égalité; donc il voulait la République. Les dangers courus, les victoires remportées doivent l'y attacher encore plus étroitement. » Cependant, depuis le 18 fructidor an V (4 septembre 1797), dont l'anniversaire devint aussi une fête, la République ne se maintenait que péniblement.

En dehors de Paris, les fêtes décadaires étaient fort négligées. Le ministre de l'intérieur Benezech adressait, en 1797, une instruction détaillée aux commissaires du pouvoir exécutif près les administrations « Que celles qui n'ont vu dans les fêtes nationales que des cérémonies frivoles ou précaires sortent de leur erreur et célèbrent désormais avec intérêt et attachement pour la Constitution des fêtes qu'elles célébraient avec indifférence et pour obéir à la loi. » L'institution ne visait à rien moins qu'à « éterniser l'existence des principes politiques ». Ainsi plus la forme du gouvernement paraissait menacée par les progrès incontestables alors de l'opinion royaliste, plus aussi se multipliaient les efforts du monde officiel pour restaurer et faire vivre cette éphémère religion politique, dont le dogme et le culte étaient à la merci des événements. 

« Les hommes ne savent pas, avait pourtant écrit Voltaire, qu'il faut séparer toute espèce de religion de toute espèce de gouvernement. » 
A Paris même, les fêtes devenaient purement officielles; l'ensemble de la population s'y montrait indifférent. Le 5 frimaire an VI, un arrêté du bureau central de la ville de Paris, approuvé par l'administration centrale de la Seine, ordonne : « qu'aucune marchandise autre que des comestibles ne pourra, les jours de fêtes nationales et les décadis, être exposée en vente dans les rues, places, halles et marchés, soit en échoppes, soit en étalages mobiles; qu'aucun marchand en boutique ne pourra ces mêmes jours exposer aucune montre ni étalage de marchandises faisant saillie sur la voie publique » ; interdit aux maçons, charpentiers, etc., tout travail sur la voie publique où leurs matériaux peuvent être déposés en vertu de permissions ; met à l'amende les contrevenants comme embarrassant la circulation et les prive de leurs permissions ou licences (25 novembre 1797). Les progrès de la Théophilanthropie ne tardèrent pas à se traduire par des délibérations et des mesures législatives. Bonnaire déposa un projet relatif à la célébration du décadi, le 28 messidor an VI (16 juillet 1798). Gauthier (du Calvados), Heurtaut-Lamerville, Duplantier (de la Gironde), Briot, Creuzé-Latouche, Lucien Bonaparte prirent part à la discussion : les deux derniers, dans un esprit plus libéral que républicain, s'indignèrent de la proposition incidente de Briot, proscrivant le repos du dimanche. « A Rome, s'écria Lucien Bonaparte, avez-vous entendu dire qu'on ait forcé une secte à travailler le décadi  » Ce qui fâchait le plus les partisans des fêtes décadaires, c'était de voir les boutiquiers du Palais-Royal fermer le dimanche, eux qui ne l'avaient jamais fait sous l'ancien régime. « Etaient-ils devenus plus dévots? » demandait Duviquet. La discussion ne fut close que le 5 thermidor (23 juillet). Par la loi du 46 thermidor an VI (3 août 1798), les décadis et les jours de fêtes nationales sont des jours de repos dans la République; les autorités constituées, leurs employés et ceux des bureaux au service public, vaquent les jours énoncés, sauf le cas de nécessité et l'expédition des affaires criminelles; les écoles publiques, ainsi que les écoles particulières et pensionnats des deux sexes, vaquent les mêmes jours. Les administrations feront fermer les établissements d'instruction où l'on ne se conformerait pas aux dispositions du présent article. Les écoles publiques ainsi que les établissements particuliers d'instruction ne peuvent vaquer aucun autre jour de la décade que le quintidi, sous peine de fermeture. Les significations, saisies, contraintes par corps, ventes et exécutions judiciaires, n'ont pas lieu les jours affectés au repos des citoyens, à peine de nullité. Les ventes à l'encan ou au cri publics sont proscrites ces mêmes jours sous peine d'une amende de 25 à 300 F. Les exécutions criminelles sont suspendues. Les boutiques, magasins et ateliers sont fermés (sauf les ventes ordinaires de comestibles et d'objets de pharmacie) : la récidive à cette obligation légale est passible d'amende et de 10 jours (au plus) d'emprisonnement. Ne seront autorisés que les étalages propres à l'embellissement des fêtes, les travaux publics urgents spécialement désignés par les corps administratifs et ceux qu'exigeraient dans les campagnes les semailles et les récoltes.

La loi du 13 vendémiaire an II avait limité les vacances des administrations, tribunaux, agents ou fonctionnaires publics aux décadis ; la loi du 2 frimaire an Il avait aboli l'ère vulgaire pour les usages civils; la loi en forme d'instruction du même jour (§ 6) portait :

« Les caisses publiques, les postes et messageries, les établissements publics d'enseignement, les spectacles, les rendez-vous de commerce, comme bourses, foires, marchés; les contrats et conventions; tous les genres d'agences publiques qui prenaient leurs époques dans la semaine, ou dans quelques usages qui ne concorderaient pas avec le nouveau calendrier, doivent désormais se régler sur la décade, sur les mois et sur les jours complémentaires. C'est aux bons citoyens à donner l'exemple dans leurs correspondances publiques ou privées et à répandre l'instruction sur tout ce qui peut faire sentir les avantages de cette loi salutaire. C'est au peuple français tout entier à se montrer digne de lui-même en comptant désormais ses travaux, ses plaisirs, ses fêtes civiques, sur une division du temps créée pour la liberté et l'égalité, créée pour la Révolution même qui doit honorer la France dans tous les siècles. » 
Le calendrier républicain devait « faire oublier jusqu'aux dernières traces du régime royal, nobiliaire et sacerdotal ». 

L'arrêté du Directoire du 14 germinal an VI (3 avril 1798), rendu en exécution des lois susdites, oblige les administrations municipales des cantons ruraux et des communes de 5000 âmes et au-dessus, de régler leurs séances sur la décade; les commissaires du Directoire exécutif dénonceront celles qui tiendraient compte du dimanche et autres fêtes catholiques; elles peuvent d'ailleurs siéger les décadis. Mêmes règles imposées aux juges de paix; - à la tenue des marchés : « les marchés au poisson ne doivent pas avoir de rapport avec les jours d'abstinence désignés par l'ancien calendrier »; - à l'époque des foires; - aux jours de bourse; - à l'ouverture des écluses; - aux départs et retours des messageries publiques de terre et d'eau; - aux ateliers et chantiers publics (sauf le congé facultatif du quintidi après midi); - aux caisses publiques; - aux grandes parades militaires et exercices de gardes nationaux; - aux directions de spectacles, bals, feux d'artifices; - aux affiches et même aux écriteaux annonçant les maisons à louer; - aux baux de location; - aux journaux et ouvrages périodiques, même à ceux qui à la date ancienne ajoutent les mots vieux style, « ainsi qu'il a été indécemment pratiqué jusqu'à ce jour ». Des sanctions légales sont d'ailleurs appliquées à toute contravention. Ainsi, sur les fêtes décadaires, la Convention n'avait eu recours qu'à la persuasion; le Directoire met en jeu la force publique.

Le 6 thermidor an VI (24 juillet 1798), les Cinq-Cents votent un bulletin décadaire et adoptent le projet de résolution de Bonnaire et Thiessé qui fixait la célébration des mariages au chef-lieu de canton et aux décadis : le même jour, il devait être donné connaissance aux citoyens des naissances, décès, reconnaissances d'enfants nés hors mariages, actes d'adoption et divorces ayant eu lieu pendant la décade, ce qui n'excluait pas (bien entendu) les registres d'état civil municipaux. 

En l'an VII, le Directoire continue à exciter le zèle civique des municipalités : la longue circulaire du ministre de l'intérieur François de Neufchâteau (17 ventôse an VII, 7 mars 1799) insiste particulièrement sur la fête de la jeunesse, imitée des ephébées  athéniennes. Le ministre recommande de ne pas oublier « la replantation des arbres de la liberté qui n'auraient pas été plantés dans les fêtes précédentes ou qui auraient péri » (cf. loi de la Convention du 3 pluviôse an II). 

« Quelle époque plus convenable peut-on choisir à cet effet que celle d'une fête où l'élite de la jeunesse sera elle-même chargée de planter cet arbre chéri, dont les progrès futurs rappelleront aux citoyens l'image attendrissante de la fête nationale où il aura été planté [...]. Tout homme ayant un coeur sensible, tout digne amant de sa patrie, ne pourra passer devant cet arbre sacré, ne pourra voir de loin ses rameaux sans éprouver un doux tressaillement. Tous les ans l'arbre verdira et avec lui croîtra l'amour de la liberté qui doit fleurir ainsi que lui sous l'égide de la Constitution. Heureux les jeunes gens pour qui la Révolution s'est faite, etc. » 
Ainsi, les circulaires administratives, au lieu de rappeler purement et simplement les lois antérieures et leurs sanctions, prennent un ton bucolique et sentimental, un style fleuri dans lequel se glissent des réminiscences de Virgile. - Le 19 germinal (8 avril 1799), un message des directeurs appelle l'attention des Cinq-Cents sur les fêtes décadaires. C'est par l'influence qu'exercera cette belle institution qu'on obtiendra la réunion des cours et que la morale universelle sera substituée aux préjugés et au fanatisme. Mais, jusqu'à présent, la célébration des fêtes décadaires n'a guère opposé aux habitudes monarchiques qu'une force d'inertie : il faut encore lui imprimer une force d'action positive. La théocratie connaissait bien toutes les ressources de ce système : dans les fêtes religieuses, elle parlait à l'imagination, au cour, à tous les sens.
 « Il faut faire pour la vérité ce que l'erreur faisait pour assurer son empire : il ne s'agit que de donner aux habitudes une autre direction. » 
(En effet, il ne s'agissait que de cela !) Le Directoire concluait avec, une logique contestable que les fêtes n'ayant pas pris dans les chefs-lieux de canton, il fallait en étendre l'obligation à toutes les communes, autoriser à cet effet les municipalités « à consacrer à ces fêtes les édifices ci-devant destinés au culte, » créer et salarier des inspecteurs et ordonnateurs communaux, transformer les fêtes patronales des villages en fêtes locales et champêtres. Tous ces nouveaux projets s'écroulèrent à la suite du coup d'Etat parlementaire des 27 floréal et 30 prairial an VII (16 mai, 18 juin 1799), L'ex-directeur La Revellière-Lépeaux, qui, déjà, s'était compromis et même ridiculisé à bien des yeux par sa complaisance pour les Théophilanthropes et qui s'était toujours principalement occupé des fêtes nationales et décadaires, perdit toute influence et fut même mis en accusation. Les échecs d'Egypte et de Lombardie n'étaient d'ailleurs pas faits pour soutenir un enthousiasme de plus en plus factice. Dans son exposé général du 12 fructidor an VII (29 avril 1799), Briot demandait entre autres réformes urgentes la suppression de toutes les fêtes nationales autres que celles du 14 juillet, du 10 août, du 21 janvier  et du 1er vendémiaire. Ces fêtes demeurèrent en honneur sous le Consulat et ne furent abrogées que par l'Empire. (H. Monin).
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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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