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C'est au printemps
de l'année 1794 que Robespierre essaya
de réaliser, par la fête et le culte
de l'Etre suprême, les théories néo-chrétiennes
de son maître Jean-Jacques Rousseau qui,
dans le Vicaire savoyard, avait fondé sa religion sur la
croyance en Dieu et en l'immortalité de
l'âme et, dans le Contrat social, avait
présenté ces dogmes comme indispensables pour être
bon citoyen ou sujet fidèle. C'était là, selon Rousseau,
une « profession de foi purement civile » et non pas une religion
nationale exclusive : mais il ajoutait aussitôt (Contrat social,
chap. VIII) :
«
Sans pouvoir obliger personne à les croire [ces dogmes], le souverain
peut bannir de l'Etat quiconque ne les croit pas : il peut les bannir,
non comme impies, mais comme insociables. »
Aussi la religion que Robespierre chercha
à établir, en épurant et en simplifiant le christianisme,
fut-elle une véritable religion d'Etat, exclusive et intolérante.
Déjà le 1er frimaire an II,
du haut de la tribune des Jacobins transformée en chaire, il avait
lancé l'anathème à l'athéisme,
c.-à-d. au mouvement hébertiste du culte de la Raison et
à la tentative de déchristianisation violente, qui avait
été provoquée beaucoup moins par des vues philosophiques
que par la nécessité de combattre le clergé uni aux
émigrés et à l'étranger contre la Révolution.
Comme ce culte de la Raison était généralement déiste,
Robespierre n'eut pas à heurter de front l'opinion pour faire réussir
la réaction qu'il méditait. Quand l'échafaud l'eut
délivré, d'abord du voltairien Hébert, puis de son
rival Danton, qui n'avait adhéré
au projet de culte de l'Etre suprême que du bout des lèvres
et comme à un expédient de défense nationale, il fit
annoncer à la Convention par son, ami Couthon (17 germinal) le projet
d'un culte national de l'Etre suprême. Le 18 floréal, lui-même
vint lire à la Convention son grand rapport sur les idées
religieuses et morales, dans lequel il insistait habilement sur la nécessité
de rassurer l'Europe
effrayée et scandalisée par le mouvement de déchristianisation,
et, par un décret rendu séance tenante, le peuple français
« reconnut l'existence de l'Etre suprême et l'immortalité
de l'âme ».
La première fête en l'honneur
de l'Etre suprême fut fixée au 20 prairial suivant (8 juin
1794). Un arrêté du comité de Salut public du 23 floréal
débaptisa les temples de la Raison en temples de l'Etre suprême
et ordonna que, pendant un mois, le rapport et le décret du 18 y
seraient lus publiquement chaque décadi. Par ses discours et ses
réquisitoires, l'agent national de la Commune, Payan, contribua
à préparer l'opinion parisienne au nouveau culte, et d'innombrables
adhésions arrivèrent, de tous les points de la France ,
à la Convention.
La fête du 20 prairial, dont le plan
avait été réglé minutieusement par David, eut
lieu par un temps radieux. La veille au soir, toutes les maisons, riches
et pauvres, avaient été ornées, d'une manière
uniforme, de branches d'arbres, de fleurs, de drapeaux tricolores. Au Champ
de Mars ,
appelé Champ de la Réunion, on avait élevé
une montagne avec rochers, grottes et ronces. Au jardin des Tuileries ,
sur l'emplacement du bassin, on voyait une statue colossale de l'athéisme,
avec cette inscription : Seul espoir de l'étranger. A midi,
toutes les sections, les autorités et le peuple sont réunis
devant les Tuileries et les yeux se tournent vers le balcon du pavillon
de l'Unité par où la Convention doit paraître pour
se rendre sur un amphithéâtre en planches. Vers une heure
les conventionnels font leur entrée, revêtus du costume des
représentants en mission et ayant à leur tête leur
président de quinzaine, Robespierre,
en habit bleu barbeau et en culotte de nankin. Il tient à la main,
comme chacun de ses collègues, un bouquet d'épis de blé,
de fleurs et de fruits. II prononce un discours assez bref, on entend un
hymne
de Désorgues : Père de l'univers, suprême intelligence,
exécuté par les artistes de l'Opéra. Robespierre prend
une torche et met le feu à la statue
de l'athéisme qui, en disparaissant, laisse voir une statue de la
Sagesse, « montrant du doigt le séjour de l'Etre suprême
», et l'orateur prononce un second discours. Ses paroles, empreintes
des idées de
Rousseau, furent fort admirées
et lui valurent les éloges enthousiastes de Boissy d'Anglas et de
La Harpe. Le cortège se mit ensuite en
route pour le Champ de Mars, où la cérémonie s'acheva
en grande pompe. Pendant le trajet, Robespierre marcha en tête, à
quelques pas en avant du cortège. Il eut l'air d'un grand pontife,
d'un dictateur, et quelques-uns de ses collègues, futurs thermidoriens,
l'apostrophèrent à ce propos en termes injurieux.
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Fête
de l'Être suprême au Champ de Mars (8 juin 1794).
Tableau
de Pierre-Antoine Demachy.
Le culte de l'Etre suprême eut lieu
avec éclat dans tous les départements, mais il ne fut presque
partout que la continuation du culte de la Raison, avec d'autres formules.
Malgré Robespierre, le mouvement de
déchristianisation continua, et on ne put obtenir l'uniformité
orthodoxe dans la célébration de la religion décrétée.
Cette religion eut beau se montrer intolérante et sanguinaire (Chaumette
et Gobel furent envoyés à l'échafaud comme impies),
elle ne put triompher ni de la philosophie
ni du christianisme. Le peuple, amusé
d'abord par des cérémonies
brillantes et nouvelles, resta indifférent, et le culte de l'Etre
suprême ne fut presque partout que celui des fonctionnaires et d'une
partie de la bourgeoisie. La Convention, la comité de Salut public
et surtout le comité de Sûreté générale
ne prirent pas ce culte au sérieux. II fut un des griefs des thermidoriens
contre Robespierre. Quand celui-ci eut disparu de la scène politique,
le culte de I'Etre suprême, qui déjà s'était
confondu avec le culte de la patrie, tomba presque dans l'oubli. La Convention
le supprima en quelque sorte par omission, quand elle rendit le décret
du 3 brumaire au IV qui établissait sept fêtes
nationales, parmi lesquelles il n'y avait pas de fête de l'Etre suprême.
(F.-A. Aulard). |
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