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L'art
de l'Antiquité
est étroitement uni à la religion,
dont il dérive.
Egypte.
Nulle part la reltion entre l'art et la
religion n'est aussi frappante qu'en Egypte ,
qui offre un art façonné dès l'Ancien empire
sous la dictée impérieuse de ses croyances. La pyramide
n'est que la maison d'un mort auguste qu'il faut soustraire à toutes
les chances de destruction ou de profanation pour lui garantir la paisible
possession de la seconde vie; les tombeaux des premières dynasties
sont « la maison éternelle », c'est « la bonne
demeure » où le mort est chez lui, entouré d'images
gaies, de représentations familières, société
vivante, dont les actes figurés lui garantissent l'accomplissement
de toutes les cérémonies prescrites, comme de tous les travaux
reproduits sur les parois de la chambre mortuaire, la « jouissance
des moissons, des raisins et du domaine du tombeau ».
Comme les idées religieuses sur
l'autre vie sont une des parties les plus originales des croyances de l'Egypte,
la tombe est d'abord sa création la plus caractéristique,
et sa sculpture
ne doit pas à une autre cause ces qualités merveilleuses
de réalité et de vie qu'elle présente, à une
époque « où la conscience nationale de la Grèce
et de la Judée n'existait pas encore ». Si le sculpteur égyptien
de la Ve dynastie a placé dans le
serdab
des effigies aussi parlantes que celle du scribe accroupi du Louvre
ou du nain Khnoumhotpou du musée du Caire,
c'est qu'elles étaient « le support indispensable du
double, le corps sans lequel l'âme du mort ne pouvait pas subsister
dans l'autre monde » (V. les articles de Maspero
dans les Monuments de l'art antique de Rayet). Comme la première
condition qui s'imposait à l'individu pour rester identique à
lui-même, au delà de la mort comme en deçà,
était de conserver sans y rien changer la forme qu'il avait en ce
monde, le tailleur de pierre se préoccupait par-dessus tout, avec
un scrupule et une gravité imperturbables, de reproduire la ressemblance
jusque dans ses difformités.
Et, si cette sculpture
réaliste ne s'est pas développée comme on s'y attendrait
à voir ses débuts étonnants, si, a partir de la XIIe
dynastie, les clichés s'y multiplient, c'est peut-être qu'il
lui a manqué le principe fécond qui a fait la souplesse et
la beauté de la sculpture grecque, l'anthropomorphisme. Les Egyptiens se
sont fait de leurs divinités des représentations composites,
en suivant une logique qui est aussi celle de leur écriture; ils
les ont peints ou sculptés comme ils ont élaboré leurs
hiéroglyphes
: l'addition de têtes d'animaux sur
des corps humains ressemble plus à une manière d'écrire
qu'à une manière de représenter. Cela a produit un
art qui, dès le départ, se revendiquait comme conventionnel,
c'est-à-dire qui n'est jamais tombé dans les illusions (fécondes,
au demeurant) dont s'est nourri l'art occidental depuis les Grecs
jusqu'au XXe siècle. Cela n'a pas
empêché la force d'invention des artistes égyptiens
: mais on la trouve surtout dans la recherche de l'expression de la majesté
royale. C'est elle qui remplit la décoration des temples en face
de la divinité qu'elle sert et qui la protège; c'est à
rappeler ses exploits et sa piété que sont consacrés
sur les parois des salles les peintures
et les bas-reliefs.
Mésopotamie,
Perse, Levant.
En Babylonie ,
le sanctuaire se dresse au sommet de tours étagées, au revêtement
de briques émaillées de couleurs symboliques. La religion
de l'Assyrie ne présente que des différences de nuances,
mais la société assyrienne est plus active et plus violente;
l'idée de la royauté conquérante et cruelle s'y exprime
avec une force singulièrement persuasive; sur les vastes surfaces
qu'offrent les murailles de briques des palais, dont l'entrée est
gardée par des génies ailés au corps de taureau et
à figure humaine, le sculpteur doit tailler rapidement des bas-reliefs
de conquête et de chasse. Dans leurs figures lourdes et trapues,
partout où le corps apparaît sous les longs vêtements
qui le couvrent, ils accentuent les saillies des muscles, et affirment
le modelé; mais dans la monotonie puissante de leurs représentations
habituelles, ils multiplient surtout, avec une vigueur et une vérité
surprenantes, les effigies d'animaux en mouvement;
comme animaliers, ils sont incomparables.
Tandis qu'à l'Est du bassin du Tigre
et de l'Euphrate, la civilisation puissante des Mèdes,
des Perses s'appropriait , en les modifiant
selon ses conceptions propres, les formes de l'art
égyptien et surtout assyrien et de l'Asie Mineure
(c'est l'influence égyptienne qui dominerait à Suse,
l'influence assyrienne à Ecbatane ,
celle de l'Asie antérieure avec d'importantes réminiscences
égyptiennes à Persépolis),
un peuple se rencontra, à l'époque où l'Egypte et
la Mésopotamie achevaient de développer leur activité
créatrice, qui joua, dans le bassin méditerranéen,
le rôle d'agent de transmission, de courtier maritime.
Plus portés vers le commerce que
vers l'art , établis sur une ligne étroite de plages, les
Phéniciens
propagèrent sur les côtes occidentales, où ni les Egyptiens
ni les Assyriens n'avaient pénétré, les formes de
l'art des bords du Nil et de la vallée de l'Euphrate. Les objets
d'art n'étaient pour eux qu'un article de commerce; ils empruntèrent
tour à tour ou simultanément leurs modèles à
l'Egypte ou à l'Assyrie, sans y mettrre jamais rien de bien personnel;
mais c'est par eux que l'Occident entra en rapport avec l'Orient. Les images
religieuses qu'ils exportaient avec les autres produits de l'industrie
et de l'art, céramique, orfèvrerie,
étoffes, devinrent entre leurs mains, sous le souffle de la culture
grecque, les dieux immortels de l'Olympe
hellénique. En Syrie, en Judée, on retrouve aussi leur influence;
ils fournissent à Salomon des artistes,
des ouvriers et des matériaux pour le temple de Jérusalem;
ils fondent à Chypre ,
en Crète ,
à Rhodes ,
dans les Cyclades ,
en Argolide ,
sur les côtes du Péloponnèse ,
à Cythère ,
sur la côte d'Afrique ,
à Utique ,
à Carthage ,
sur les côtes de l'Italie
méridionale, en Sicile
et en Sardaigne ,
des comptoirs et des établissements qui deviennent des foyers de
civilisation. Les services qu'ils rendirent à l'art furent donc
fort supérieurs à leur propre mérite.
«
Par l'exemple des Sardes, on devine où se serait arrêté
le monde ancien, si Tyr
et Carthage étaient restées seules maîtresses de la
Méditerranée ,
si les Grecs n'étaient pas
entrés en scène vers le VIIIe siècle avant notre ère,
s'ils n'étaient pas venus prendre la suite des affaires de la Phénicie
et proposer aux riverains de la Méditerranée les fictions
merveilleuses de leur poésie, les nobles types de leurs dieux, les
modèles d'un art qui s'émancipait rapidement et, d'années
en années, devenait plus capable de traduire ses idées en
belles formes expressives et heureusement choisies. » (Perrot).
Grèce.
L'idéal humain et héroïque,
centre de la conception artistique en Grèce ,
a, en effet, lentement et profondément modifié las conditions
générales des arts enseignés par l'orient. A l'idéal
oriental, « la Grèce oppose son libre et vivant génie,
agissant, joyeux, familier, couronné de grâce légère
et de paisible harmonie » (Boutmy, Philosophie de l'architecture
en Grèce). On n'a pas à raconter ici l'histoire de l'art
en Grèce, ni à marquer toutes les étapes de son développement
depuis les Xoana primitifs, taillés dans le bois,
jusqu'aux marbres du Parthénon
et d'Olympie,
en passant par les frontons d'Egine. Ce
sont les poètes qui les premiers fixèrent le type des dieux
grecs; ils furent les premiers interprètes de la conscience
et de l'imagination nationales et dégagèrent d'abord les
attributs moraux et physiques de chaque divinité. Les dieux ne sont
plus dès lors des forces naturelles, supérieures et terribles;
ils deviennent peu à peu des êtres concrets, « semblables
aux humains dont ils partagent les passions, mais plus beaux et plus forts
». L'art n'a plus qu'à les revêtir de cette forme humaine,
et le radieux anthropomorphisme hellénique donne naissance à
tout un peuple divinisé. L'étude de la nature dans les statues
d'athlète fournit aux sculpteurs
les éléments de ces créations : la sculpture se transforme
avec une rapidité merveilleuse; les frontons d'Egine révèlent
déjà un art maître de tous ses moyens et qui annonce
les splendeurs du Parthénon. Dès que les types des dieux
sont fixés, l'art les développe avec une infinie variété;
il trouve, avec une fécondité intarissable, les nuances et
les expressions les plus subtiles à la fois et les plus précises
et, sans jamais rien emprunter qu'à la figure humaine, il caractérise
si bien chacune de ces créations qu'un oeil un peu exercé
n'hésite pas aujourd'hui encore à distinguer dans les fragments
mutilés des chefs-d'oeuvre antiques le torse d'un Apollon
d'un torse de Zeus .
Toute la souplesse de l'art grec et de sa dialectique, tous ses efforts,
jusqu'à l'époque de la perfection, ont eu pour objet de créer
le type idéal de chaque dieu.
«
Le Zeus de Phidias, la Héra
de Polyclète ne sont pas des chefs-d'oeuvre isolés; ils résument
le travail de plusieurs générations. Si dans la suite l'art
ne s'asservit pas à des formules, s'il conserva même après
les créations des maîtres toute sa liberté, il respecta
néanmoins une sorte de type canonique, qui reste fixé pour
chacune des divinités. » (Maxime Collignon, la Mythologie
figurée de la Grèce).
Le temple en Grèce
n'est que l'enveloppe de la statue divine qui en est l'âme; il se
dresse sur les promontoires ou au-dessus de la cité, découpant
dans la splendeur de la lumière les lignes harmonieuses et mesurées
de ses profils, montrant de loin aux voyageurs le sanctuaire où
s'abrite la divinité protectrice, aux citoyens la demeure de la
déesse poliade. Chaque cité, en effet, dans ce pays où
le réseau serré des montagnes avait ménagé
à chaque groupe humain des compartiments séparés,
chaque cité a ses dieux particuliers, ses institutions, ses moeurs,
et aussi son école d'art et ses artistes. Le néo-classicisme
l'a singulièrement méconnu et trahi en le figeant en formules
stéréotypées et en modèles immuables. Jusque
dans la décadence, il garde dans les écoles de Pergame ,
de Rhodes
et de Tralles une grande vitalité : Alexandre
étendit jusqu'au désert africain, et au delà de l'Iaxarte
et de l'Indus, la civilisation des Grecs, et fonda, sur les ruines de l'empire
des Perses, de nouvelles formes de
gouvernement et des nationalités nouvelles.
Rome.
Quand les Romains
pénètrent à leur tour en Grèce et dirigent
sur Rome
de longs convois de statues enlevées aux acropoles
et aux hippodromes des villes helléniques, ils subissent docilement
son intluence :
Graecia
capta forum victurem cepit, et artes
Intulit
agresti Latio.
jusque-là, en effet, Rome avait compté
plus d'ingénieurs que d'architectes
et d'agriculteurs soldats que d'artistes. La cuture étrusque ,
sensuelle et cruelle, ne lui avait guère légué que
des formules, des rites et des superstitions;
elle avait porté son principal effort sur les travaux d'utilité
publique, la politique, le droit et la conquête
:
Excudent
alli spirantia mollius aera,
Tu
regere imperio populos, Romane, memento.
Une fois en contact avec l'art de la Grèce ,
Rome l'imita lourdement et le dénatura pour se l'assimiler. Elle
ne fit guère de création originale que dans l'architecture
: sa statuaire, où le portrait tient la première place, mais
qui eut aussi, sous l'empire, des fabriques do portraits, ne fut le plus
souvent qu'une médiocre imitation de la sculpture
grecque. Ses monuments publics, ses amphithéâtres
et ses bains « étonnèrent longtemps par leurs grandes
ruines les imaginations des hommes », qui vécurent sur le
sol italien après le renversement définitif de la civilisation
et de la religion antique. La puissante organisation de l'empire fit pénétrer
jusqu'aux limites du monde connu les formes de l'art gréco-romain,
de plus en plus dégénéré, il est vrai, mais
d'où sortit l'art du Moyen âge ,
lentement transformé sous l'action de principes et d'éléments
nouveaux. (André Michel). |
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