 |
Il ne semble pas inutile de
rappeler en préambule de l'histoire de l'art
des systèmes, parmi beaucoup d'autres, proposés par les penseurs
pour servir de direction dans l'étude de son développement.
Nous n'en retiendrons que deux : ceux de Hegel
et de Herbert Spencer, qui ont eu, jusqu'au début
du XXe siècle, une portée
particulière.
Hegel.
ll n'est pas besoin d'admettre le système
de Hegel et sa formule de l'idée qui
se cherche, qui se trouve et qui se dépasse pour penser que sa théorie
de l'évolution artistique est une des
plus belles généralisations et des plus fécondes qui
aient jamais été tentés. Nous n'en exposerons dans
ce résumé que les parties qui intéressent principalement
l'histoire générale de l'art. Nous
nous servirons pour ce travail de l'excellente adaptation de l'Esthétique,
publiée par Bénard (t. I, pages 115 à 300 et passim
de la seconde édit.). On sait que, d'après l'Esthétique
de Hegel, toutes les formes de l'art trouvent leur principe
dans de l'idée qu'elles manifestent et que cette idée elle-même
a besoin, pour s'affirmer véritablement, de se réaliser dans
ces formes. A chaque degré particulier de développement est
donc liée une forme réelle : le perfectionnement de l'idée
comme fond apparaît également comme perfectionnement de la
forme, et l'idée de chaque époque trouve toujours sa forme
convenable et adéquate.
Hegel distingue
dans l'histoire de l'art, trois grandes formes particulières
correspondant à trois moments de l'idée ou à trois
états de civilisation générale. La première
est la forme symbolique; l'intelligence
s'y montre encore impuissante à s'élever au-dessus de la
nature; elle s'épuise en inutiles efforts pour faire exprimer à
la réalité des conceptions vagues et mal définies;
elle gâte et fausse les formes du monde réel qu'elle saisit
dans des rapports arbitraires. Au lieu de combiner, de fondre ensemble
la forme et l'idée, elle n'arrive qu'à un rapprochement superficiel;
elle façonne des images grossières ou monstrueuses de forces
naturelles ou des abstractions morales dépourvues de personnalité.
Le symbolisme est surtout l'art de l'Orient. Puis vient la forme classique.
L'idée, en vertu de sa nature même, ne peut rester dans l'abstraction
et l'indétermination. L'intelligence, principe d'activité
libre, se dégage de ce qui l'environne; en empruntant ses formes
à la nature, elle idéalise la matière, elle arrive
à l'harmonie parfaite de l'idée et de sa manifestation extérieure
à l'équilibre, à l'eurythmie,
à la sereine beauté. C'est l'art de la belle époque
grecque.
Mais l'esprit
ne s'arrête pas à cette forme; il poursuit une satisfaction
plus intime; il se replie sur lui-même; son objet suprême n'est
plus la beauté parfaite et sereine; il spiritualise de plus en plus
son idéal; c'est dans le monde intérieur de la conscience
qu'il cherche et trouve sa véritable unité et sa beauté
idéale. Il brise l'unité de l'art classique,
repousse tout ce qui lui impose une limite et cherche, à travers
toutes les formes, l'expression de ses conceptions intimes, C'est la forme
romantique, et l'art romantique, c'est
d'abord l'art chrétien. Ce qu'il représente avec une infatigable
prédilection, c'est l'histoire d'un Dieu
fait homme, de sa mère et de ses disciples, et des personnages qui
ont participé de l'esprit Saint. Ce Dieu fait homme, supplicié
sur la croix, donne à la souffrance une valeur infinie; l'art s'y
complait et la mort qui, chez les Grecs,
était un simple passage à un autre monde sans effroi, sans
terreurs, prend, dans l'art chrétien, avec l'idée de la damnation
éternelle, une valeur tragique. La nature s'efface, elle se retire
sur un plan inférieur; « l'univers se condense en un seul
point, au foyer de l'âme humaine »; et celle-ci, absorbée
dans la seule pensée de s'unir à son Dieu, fait apparaître
« un héroïsme tout différent de l'héroïsme
antique, un héroïsme de soumission et de résignation
». L'art cherche dès lors l'expression plus que la beauté;
l'histoire du coeur humain devient infiniment plus riche qu'elle ne l'était
dans l'art et dans la poésie antique;
tous les degrés, toutes les phases de la vie, l'humanité
tout entière deviennent la matière inépuisable des
représentations de l'art. Il ne craindra pas dès lors d'admettre
le réel avec ses imperfections et ses laideurs; il s'éloigne
de plus en plus de la libre et calme vitalité, de la jeunesse florissante
ou s'était complu l'art classique. Mais à mesure que la foi
s'affaiblit, la personnalité de l'artiste entre en scène
et trouve en soi, comme intérêt essentiel, les vertus qui
découlent de son principe et oh triomphe l'activité humaine;
l'honneur, l'amour, la fidélité, la bravoure, tous les sentiments
et tous les devoirs da la chevalerie romantique; c'est ce que Hegel appelle
le deuxième cercle, le second moment de l'art romantique. Le troisième
est celui de «-l'indépendance
formelle ou extérieure des caractères et des particularités
individuelles-». La personnalité
une fois arrivée à son point extrême de développement,
l'instinct individuel se met au-dessus du sujet; tout va dépendre
de la volonté de l'artiste, de sa fantaisie
et de son talent : il s'érige en maître absolu de toute réalité;
il représente les objets dans leur réalité palpable
et vivante il se plaît aux imitations serviles; l'art n'est plus
autre chose que l'habileté supérieure à représenter
tous les secrets de l'apparence visible sur laquelle se concentra l'attention,
et c'est dans le domaine de l'accidentel que va se déclarer la ruine
de l'art romantique. Et, pour Hegel, arrivé à ce point, les
destinées de l'art peuvent être considérées
comme accomplies.
Herbert Spencer.
C'est par une loi mécanique, la
loi de différenciation, qu'Herbert Spencer
explique l'évolution historique de l'art.
Après avoir posé le principe que tout progrès organique
est un changement de l'homogène à l'hétérogène,
du simple au complexe, il en poursuit l'application au développement
de la vie, de la société, du gouvernement, de l'industrie,
du commerce, du langage, de la littérature
et de l'art (Essais de morale, de science et d'esthétique,
traduits par A. Burdeau, t. I). La peinture
et la sculpture ,
en connexion étroite avec le langage écrit, sont primitivement
des dépendances de l'architecture .
De même que diverses populations archaïques, telles que les
Aborigènes d'Australie, peignent des personnages sur les parois
des cavernes qui sont pour eux des lieux sacrés, les Égyptiens
et les Assyriens décorent de peintures
murales le temple du dieu et le palais du roi, confondus à l'origine.
Cette décoration murale se différencie peu à peu en
peinture et sculpture. Les dessins coloriés
sont gravés en creux assez profond pour que l'objet représenté
se détache dans ses parties essentielles en une sorte de travail
intermédiaire entre l'intaille et
le bas-relief. Puis les espaces entre les
figures coloriées sont enlevés au ciseau et l'on a ainsi
un bas-relief peint. Enfin la figure sculptée se sépare de
même et on a la statue, gardant toutefois
les membres collés au corps et, de la tête au talon, dans
la partie postérieure, un bloc qui est là pour remplacer
l'ancien mur. Le progrès, observe Herbert Spencer, fait en Grèce
les mêmes étapes. La peinture et la sculpture y sont d'abord
unies avec leur mère, l'architecture, et sont également les
servantes de la religion et du gouvernement.
Quand les statues se séparent définitivement des bâtiments
avec lesquels elles faisaient corps, elles restent revêtues de couleurs,
en souvenir des bas-reliefs d'où elles descendent. Et c'est seulement
dans les périodes relativement récentes de la civilisation
grecque que la différenciation entre la peinture et la sculpture
semble être devenue complète.
La même loi se vérifie, selon
Spencer,
pour l'art chrétien. La peinture
et la sculpture
y sont des démembrements de l'architecture
et gardent entre elles des relations d'autant plus étroites qu'elles
en gardent aussi de plus étroites avec leur mère. Elle sont
l'une et l'autre, comme en Egypte
et en Assyrie, «-un instrument de gouvernement
et de religion-»; elles servent à
décorer des tombes dans les églises
ou des palais : elles sont vouées aux légendes sacrées .
Ce n'est que peu à peu et seulement dans les derniers siècles
que la peinture a été divisée en peinture
d'histoire, de paysage, de genre,
de nature morte, etc.; et que «-la
sculpture est devenue hétérogène » par la variété
des sujets qu'elle traite et qu'elle emprunte à la réalité
et à l'idéal. Ainsi, toutes les formes du langage écrit,
de la peinture et de la sculpture ont pour racine la décoration
politico-religieuse des anciens temples ou palais. « Le paysage pendu
au mur, la buste posé sur la console, le numéro du Times
qui est sur la table sont des parents éloignés-».
Enfin, il faut noter, en outre, que le passage du simple au complexe se
manifeste également dans la composition de l'oeuvre d'art. Une statue
ou un tableau moderne est d'un genre bien plus hétérogène
qu'une antiquité. Pour la disposition des plans, l'emploi des couleurs
simples et des tons, la comparaison d'une peinture égyptienne avec
des tableaux modernes rend cette vérité évidente.
La conception est aussi très uniforme dans les oeuvres astiques;
la détermination des types y est absolue, les attitudes des personnages
divins
identiques; et dans l'imitation de la nature, s'il s'agit de représenter
un bois, tous les arbres seront d'égale hauteur et équidistants;
si c'est une scène de pêche, chaque vague, chaque ondulation
de l'eau sera égale à la voisine et les poissons presque
toujours; d'une seule espèce, strictement alignés sous la
surface de l'eau. De même pour la représentation de la barbe,
des cheveux, des crinières d'animaux, etc. Que l'on pense, par opposition,
aux tableaux modernes; que l'on compare une statue égyptienne à
un marbre de l'époque grecque ou de l'école moderne, et «-le
passage de l'homogène à l'hétérogène
nous tombera sous le sens ».
Herbert Spencer
poursuit sa démonstration pour les autres arts,
Il montre comment Ia poésie, la musique
et la danse, unies à l'origine, se différencient
graduellement; comment la loi de différenciation se vérifie
ensuite pour chacun d'eux : toutes les variétés de danses
qui sortent de la danse, le développement des diverses sortes de
mètres, de rimes, de genres poétiques; enfin, pour la musique,
l'évolution de la calebasse et du tam-tam barbare et de la lyre
à trois cordes égyptienne à l'orchestre moderne.
Entre théorie
et pratique.
Ces grandes généralisations,
et toutes celles qui ont suivi depuis, ne sauraient être négligées
par l'historien de l'art, qui n'a pas seulement à
noter des formes et des faits, mais qui doit aussi en rechercher les principes
connus et les causes; mais elles ne seraient pas
sans danger s'il s'en rendait esclave et prétendait les appliquer
systématiquement avec une rigueur absolue de logique. Beaucoup de
faits alors lui échapperaient ou bien risqueraient d'être
faussés pour complaire aux exigences d'une formule. L'oeuvre d'art
est de sa nature trop complexe, l'activité de l'Humain y varie d'une
manière trop personnelle les combinaisons et les réactions
pour qu'on puisse en décomposer avec une précision scientifique
tous les mobiles éléments : au fond de l'analyse on trouverait
toujours un principe irréductible, d'où l'oeuvre d'art
tire son prix le plus précieux, sa valeur la plus subtile, à
savoir la personnalité de l'artiste lui-même, l'activité
humaine, dans ce qu'elle a de plus mystérieux et de plus spontané,
l'intervention de l'Humain, de tel ou tel artiste qui façonne la
matière historique et ajoute sa marque propre, souvent imprévue,
aux traditions, aux idées, aux passions
de sa culture et de son temps. Quand on a défini les caractères
généraux d'une tradition artistique, d'une époque,
d'une civilisation, il reste encore à faire la part de l'individuel.
Léonard
de Vinci, Rembrandt ou Michel-Ange,
tous les artistes d'une même génération ont eu sous
la main les mêmes matériaux; une analyse intime et individuelle
doit expliquer pour chacun d'eux la diversité des produits, montrer
les qualités de vision et d'esprit, de tempérament et d'imagination
d'où sont sorties ses oeuvres; et à mesure qu'on entre plus
avant dans cette analyse, c'est l'artiste que l'on cherche surtout et que
l'on aime à trouver dans l'oeuvre. Vouloir parler d'un grand artiste
sans rechercher et indiquer par quels liens étroits il se rattache
à la civilisation de son temps, est, à vrai dire, impossible,
sous peine de rester dans de sèches énumérations ou
de tomber dans de vagues phraséologies. On n'arrive pas d'ailleurs
pour toutes les époques de l'art à saisir la personnalité
de l'artiste : dans la haute Antiquité ,
et au Moyen âge ,
par exemple, elle se dérobe souvent, et ce sont les causes et les
principes généraux de la forme réalisée qui
seuls apparaissent alors à l'esprit de l'observateur.
Enfin, la technique de l'art,
l'ensemble des procédés, les matériaux mis en oeuvre
ont aussi une grande importance. L'architecte
a-t-il à sa disposition du bois, des briques
ou de la pierre; le sculpteur du granit,
du marbre ou des pierres tendres, les caractères de la forme, le
style changent aussitôt. Les formes puissantes de l'architecture
égyptienne ne sont pas moins dues à la constitution géologique
du pays, aux prodigieuses carrières qui fournissaient des pierres
résistantes, hautes d'assises et de longue portée, qu'à
la religion et à l'histoire
culturelle en général des Egyptiens. Sans doute, tous les
matériaux peuvent se prêter à des combinaisons très
différentes; la pierre a pris sous les mains de l'artiste et la
volonté de l'architecte les formes les plus variées; mais
si chaque matière laisse une certaine liberté d'invention,
il est tel système de construction auquel, en vertu même de
sa nature, elle se refuse absolument. La brique, d'autre part, n'aurait
jamais donné les salles hypostyles de l'architecture égyptienne,
ni le temple grec avec ses architraves
posant sur des colonnes espacées,
tandis que « les habitants du Latium ,
pays de tufs légers et de pouzzolane, étaient prédestinés
à l'emploi de la voûte et des supports compacts et massifs
» (E. Boutmy, Introduction à un cours d'histoire d'architecture
comparée). Par une conséquence logique, le principe de
décoration est intimement lié à la nature des matériaux;
la brique appelle la décoration plaquée; l'architecte qui
construisit à Rome
le temple du dieu Rediculus, en brique, dut remplacer par des pièces
moulées en terre cuite les caissons, les moulures, les profils et
les ornements de la pierre. Avant donc d'expliquer ou de juger un art par
ses principes et ses règles, il convient d'abord d'étudier
la nature des matériaux dont il disposait.
Les procédés et les recettes
d'atelier, l'emploi ou l'abus qu'on en fait, sont aussi en connexion étroite
avec le développement et le déclin des écoles. A un
autre point de vue encore, l'historien doit se préoccuper des influences
qui s'exercent d'un pays et d'une école sur une école et
sur un pays voisin ou éloigné; l'histoire de l'art
est une série d'actions et de réactions continues; l'art
grec subit l'influence de l'art égyptien
et assyrien; l'art romain, celle de l'art grec; l'art chrétien prend
ses premiers modèles dans l'art païen dont il transformera
si profondément les formes pour les plier aux exigences de son culte
et aux besoins de ses croyances. L'art arabe s'inspirera de l'art
byzantin, l'art japonais de l'art indien, etc.; il n'y a donc rien
d'absolu dans les divisions pourtant nécessaires qu'il faut établir
dans une histoire générale de l'art. Ces divisions sont celles
de l'histoire des civilisations elle-même.
Si l'on ne considère que l'art
occidental (dans lequel on inclura l'art égyptien
et l'art arabe), le premier groupe comprend l'Antiquité ;
le second, le Moyen âge ,
dont les limites sont assez difficiles à fixer, et qui se prolonge
dans le Nord de l'Europe jusqu'en plein XVIe
siècle, alors que s'est déjà levé sur l'Italie,
depuis plus de cent ans, l'aurore du grand mouvement qui forme la troisième
période et auquel on a donné le nom de Renaissance .
Ensuite, on comprend sous la dénomination générale
d'art moderne, au sens large, la période qui va du XVIIe
au XIXe siècle, et à partir
de laquelle l'inspiration individuelle de l'artiste, réagissant
contre les traditions néo-classiques, s'émancipe définitivement
pour chercher, au milieu des racines des anciennes écoles, dans
des combinaisons de formes et avec des inspirations inégales, l'expression
de sentiments nouveaux, d'aspirations souvent aussi confuses que passionnées
et qui trouvent dans la peinture
de l'époque romantique et surtout
dans la musique une langue merveilleusement
appropriée et suggestive. Enfin, on parlera d'art moderne, au
sens étroit, et d'art contemporain pour désigner l'art
dont les débuts remontent, grosso modo, au début du
XXe
siècle
et qui se poursuit jusqu'à nos jours.
Par ailleurs, il faut placer dans un groupe
spécial et distinct parce qu'ils ne sauraient trouver une place
logique dans les séries que nous venons d'indiquer, d'une part les
arts de l'Orient (Chine ,
Inde ,
espace arabo-musulman, etc.), et d'autre part les arts de l'Afrique ,
de l'Océanie et de l'Amérique précolombienne, et que
l'on désigne communément sous les noms d'arts premiers.
(André Michel). |
|