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La culture carthaginoise
Les Carthaginois suivaient les coutumes et parlaient la langue des Phéniciens, dont ils tiraient leur origine. Après avoir été une monarchie élective, leur gouvernement était, au moins depuis le Ve siècle, une république oligarchique : deux magistrats suprêmes, appelés suffètes, sortes de consuls, exerçaient le pouvoir exécutif et dirigeaient les affaires de la république. Les suffètes, élus d'abord à vie, semble-t-il, furent ensuite annuels en théorie. Ils partageaient leur pouvoir avec un sénat de trois cents membres,  tous issus des familles nobles, au sein duquel fut créé un conseil de cent membres pour veiller au maintien de la constitution, menacée par le despotisme militaire. Le concours du peuple n'était employé que dans des circonstances extraordinaires, ou en cas de dissentiment entre les suffètes et le sénat. Carthage, à cause de ses richesses et du petit nombre de ses citoyens, ne composait son armée que de troupes mercenaires. 

Comme les Phéniciens, les Carthaginois firent reposer leur prospérité sur leur activité commerciale, aussi bien maritime, que par terre avec l'intérieur de l'Afrique. La religion de Carthage était aussi celle des Phéniciens. Ils révéraient, entre autres dieux, Tanit, Eschmoun, Melqart et Baal Hammon, à qui on immolait des enfants. Les lettres et les arts ont été également cultivés à Carthage; mais quelques médailles, un petit nombre d'inscriptions, et de rares fragments épars dans les auteurs grecs et latins, sont tout ce qui nous reste. 

Organisation politique et militaire

Carthage ne nous est connue que par ses ennemis, les Grecs et les Romains, qui ne se sont pas fait défaut de médire de ses institutions et de ses lois qu'ils n'ont d'ailleurs qu'imparfaitement connues; c'est aussi à leurs calomnies qu'est due la réputation de perfidie (la foi punique) que l'on fit dans l'Antiquité aux Carthaginois. C'est donc à travers le prisme du témoignage infidèle ou incomplet des écrivains grecs et latins que les historiens ont pu essayer de reconstituer la vie intime de la grande cité africaine. De même que Venise au Moyen Âge, Carthage fut une république aristocratique; mais, comme à Tyr, le parti populaire y était turbulent et puissant; en outre, la noblesse y était basée sur la fortune plutôt qu'héréditaire :

« On pense à Carthage, dit Aristote, que celui qui peut exercer une fonction publique doit avoir non seulement de grandes qualités, mais encore de grandes richesses. "
Les fonctions publiques n'étant pas rétribuées, les riches seuls pouvaient les exercer; elles se perpétuaient parfois dans les familles qui réussissaient, en dépit des chances du commerce, à conserver de génération en génération une grande fortune. C'est ainsi que les familles des Magon et des Barca fournirent de père en fils des magistrats et des généraux. Dans l'administration de la république, le parti aristocratique était représenté par deux suffètes et le sénat, le parti démocratique par l'assemblée populaire. Les suffètes (sofetim), que l'on pourrait comparer aux rois de Sparte et aux consuls de Rome, étaient, comme les juges des Hébreux, choisis dans l'aristocratie, mais il fallait que leur élection fût ratifiée par le peuple. Ils présidaient le sénat, et avaient en main l'administration civile; c'est seulement par occasion qu'ils commandaient les armées; la durée de leurs fonctions paraît avoir été d'une année, mais ils étaient rééligibles indéfiniment, car Hannibal fut suffète pendant vingt-deux ans. Après les suffètes, les généraux occupaient le premier rang; le sénat ou le conseil des Cent les nommait; parfois aussi les troupes se permettaient de se choisir un chef dont la nomination devait toutefois être régularisée par le sénat et l'assemblée populaire.
«  Dans la nomination des généraux comme dans celle des suffètes, dit Aristote, les Carthaginois s'attachent à deux choses, au crédit et aux richesses. » 
Maître absolu des opérations militaires, le général en avait aussi la responsabilité personnelle et entière.

Le sénat, composé, comme celui de Tyr, de 300 membres de l'aristocratie, représentant les tribus entre lesquelles les citoyens étaient répartis, avait la haute direction de toutes les affaires publiques et il délibérait sur toutes les questions intéressant l'État; il décidait de la paix ou de la guerre. Cette assemblée souveraine était partagée en différentes sections. Une première section de trente membres, réglait l'ordre du jour des délibérations du sénat, préparait les projets de loi. Une seconde section, le conseil des Dix, se composait, comme son nom l'indique, de dix sénateurs chargés d'assister et de contrôler les suffètes dans leur exercice du pouvoir. Cette sorte de conseil des ministres était très puissante, et ce furent ses membres que Malchus fit mettre à mort après avoir forcé les portes de Carthage vers l'an 520 avant notre ère.

A l'époque où les généraux de la famille de Magon devinrent tout-puissants par leur ascendant sur les soldats, le sénat ombrageux créa un nouveau conseil chargé de contrôler la conduite des commandants d'armées :

« La famille de Magon, raconte Justin, menaçant la liberté par sa trop grandi puissance, on choisit parmi les sénateurs, cent juges qui eussent à demander compte de la conduite des généraux à leur retour. » 
Ce conseil des Cent devint permanent et c'est lui que les écrivains grecs appellent gerousia; il avait en quelque sorte la police de l'État comme attributions; il grandit sans cesse en importance, se transforma, comme celui de Venise, en un tribunal d'inquisition et d'oppression tyrannique qui souvent délibérait la nuit dans des réunions secrètes appelées syssities par Aristote; Hannibal eut à lutter contre ce tribunal qu'il parvint cependant à réformer. L'assemblée du peuple se composait non point de tout le peuple, mais seulement des timuques, c. -à-d. des citoyens qui possédaient le degré de fortune auquel était attachée la jouissance des droits politiques. Cette assemblée ne pouvait dans l'origine qu'approuver ou rejeter les propositions que le sénat voulait bien lui faire. Mais elle empiéta petit à petit sur les prérogatives du sénat, finit par avoir des représentants ou des défenseurs dans les assemblées aristocratiques, et ce fut la faction populaire qui maintint longtemps les Barca au pouvoir. Son intervention irrégulière dans les affaires publiques jeta le désordre et la confusion dans l'exercice du gouvernement et ne fit que précipiter la ruine de la république. Une autre cause de la chute de Carthage est le régime égoïste et tyrannique qu'elle imposait à ses colonies. Ne considérant que ses propres intérêts, elle les condamnait à fermer leurs ports aux navires étrangers, et à ne recevoir que de Carthage exclusivement tous les produits extérieurs. Ce monopole enrichit Carthage, mais la rendit odieuse à ses propres colonies : la même raison souleva l'Amérique contre l'Angleterre à la fin du XVIIIe siècle. 
« Rome, dit Heeren, avait assis sa grandeur sur un rocher, tandis que celle de sa rivale roulait sur un sable d'or. »
Sauf dans les moments d'extrême détresse, les citoyens de Carthage ne servaient pas dans les armées. Les Libyens formaient le noyau des forces carthaginoises; ils combattaient à pied ou à cheval, et ils étaient armés de longues piques auxquelles Hannibal substitua des armes romaines, après la bataille de Trasimène. Outre les Libyens, Carthage avait à sa solde de nombreuses troupes de mercenaires. C'étaient surtout des Ibères, des Gaulois, des Numides, des Maurusiens, des nomades d'Afrique. Les Ibères portaient des habits blancs avec des ornements rouges; ils combattaient à pied avec une énorme épée qui leur permettait de trancher et de percer; les Gaulois étaient armés de grands boucliers et d'épées courtes, à la pointe arrondie; les frondeurs Baléares étaient redoutés de tous les peuples avec lesquels Carthage fut en guerre; les Numides et les nomades, vêtus de peaux de lion ou de panthères, formaient, comme les Arabes dans les guerres d'Afrique de l'époque moderne, d'excellents cavaliers qui fuyaient insaisissables pour revenir sans cesse à la charge. Carthage n'eut des éléphants qu'après la mort d'Alexandre, à l'imitation des rois d'Égypte et de Syrie. Le recrutement de toutes ces troupes se faisait par des sénateurs de Carthage, qu'on envoyait à cet effet dans les contrées les plus lointaines et qui débattaient avec les chefs de troupes indigènes la solde des hommes et des officiers. Avec une pareille armée composée exclusivement d'éléments étrangers et hétérogènes, et avec une organisation politique où prédominait par-dessus tout la jalousie ombrageuse, l'égoïsme, la cupidité et l'aveugle soif de l'or, Carthage ne pouvait échapper au sort qui la menaça dès qu'elle se trouva en présence d'une rivale telle que Rome. Le pouvoir à Carthage est aussi fragile et instable que celui du sénat romain est fort et traditionnel; les éléments de ses armées sont disparates et la solde seule retient tous ces mercenaires dans les rangs, tandis que ce qui distingue les armées romaines, c'est la cohésion, l'unité, et pendant encore longtemps la fidélité à Rome. Carthage étend ses conquêtes pour s'enrichir sans cesse, Rome s'agrandit pour la gloire de dominer. Aussi, remarque Ch. Tissot, Carthage ne fonde pas un Empire proprement dit :
« Au temps de sa plus grande puissance, sa domination s'étend du fond de la grande Syrte aux colonnes d'Hercule, sur une étendue de plus de seize mille stades, mais ne dépasse pas la zone étroite du littoral, ou pour mieux dire, les limites fort restreintes des villes phéniciennes ou puniques placées sous sa suzeraineté. Elle ne possède, en somme, que la contrée qui l'entoure. En dehors des étroites frontières de son territoire propre, elle n'a que des alliés ou des tributaires. C'est la situation qu'indique Diodore lorsqu'il partage les populations africaines en quatre catégories bien distinctes: les Phéniciens habitant Carthage; les Liby-Phéniciens des nombreuses villes maritimes, auxquels les Carthaginois avaient accordé le droit de connubium et qui devaient à ces liens de parenté le nom sous lequel on les désignait; les Libyens, comprenant toute la masse de la population indigène et abhorrant les Carthaginois à cause de la dureté de leur domination; enfin, les nomades, habitant les vastes contrées qui s'étendent jusqu'au désert. »
Ces Liby-Phéniciens dont il vient d'être parlé, formaient la population de nombreuses villes maritimes auxquelles les Carthaginois avaient octroyé le connubium, droit analogue à celui dont jouissaient les Latino-Romains. Ces villes fédérées ou tributaires étaient astreintes à fournir un contingent militaire et une contribution pécuniaire annuelle. On sait que la Petite Leptis (Lemta), par exemple, payait un tribut d'un talent par jour. Ces Liby-Phéniciens étaient soumis aux plus dures conditions, suivant le témoignage de Diodore et de Polybe, et leurs perpétuelles révoltes disent assez la haine que, leur inspirait la domination avare et cruelle de Carthage. Ainsi s'explique comment il se fait que les armées d'Agathocle, de Regulus, de Scipion furent toujours favorisées par les indigènes lorsqu'elles débarquèrent sur quelque point de la côte. Les emporia des Syrtes et les villes de la banlieue même de Carthage accueillirent la domination romaine comme une délivrance.

L'industrie et le commerce

Le commerce des Carthaginois se faisait comme celui des Phéniciens uniquement par voie d'échanges : c'était le simple troc et Carthage ne commença à avoir des monnaies qu'au IVe siècle, pour son commerce avec les Grecs de Sicile. Dans le récit du développement de la puissance de Carthage, nous avons indiqué quelles étaient les principales directions du commerce carthaginois. La grande république africaine était si jalouse de sa puissance maritime et commerciale qu'elle n'hésitait pas à violer le droit des gens pour empêcher la concurrence; elle ne permit jamais à d'autres vaisseaux que les siens de pénétrer dans l'Atlantique dont elle s'arrogea le monopole et l'on raconte qu'un navire carthaginois, suivi par un vaisseau romain, aima mieux s'engager dans une fausse direction et se faire échouer plutôt que de révéler sa route à un rival. Comme Tyr et Sidon, Carthage possédait dans son sein et dans ses environs d'immenses manufactures qui exportaient leurs produits chez les peuples barbares, ou mettaient en oeuvre les matières premières importées de l'extérieur. En Sicile et en Italie, les Carthaginois vendaient surtout des esclaves noirs, de l'ivoire, des métaux et des bois précieux, des pierres fines, des tissus orientaux, et toutes sortes de produits manufacturés; en Espagne, Carthage allait chercher le cuivre, et les mines de Huelva et des environs furent exploitées pour son compte. L'Afrique centrale lui fournissait des défenses d'éléphants, de la poudre d'or et des dattes. Sur la côte occidentale de l'Afrique où elle avait près de 300 comptoirs, elle tenait des marchés où elle échangeait contre les produits du Soudan et du Congo des armes, des poteries, du sel. Enfin, ses navires allaient chercher le cuivre, l'étain et même l'ambre jaune dans les îles Cassitérides, sur les côtes de l'Angleterre et, dit-on, jusque sur les bords de la mer Baltique. L'agriculture était très développée dans la Zeugitane et la Byzacène où les Romains n'eurent qu'à s'installer dans les villas des Carthaginois et des Liby-Phéniciens, au milieu de champs fertiles, couverts d'oliviers, de vignobles et de céréales. Cette contrée fut le grenier de Carthage avant de devenir celui de Rome. Les Carthaginois avaient aussi particulièrement développé l'agriculture en Sardaigne qui, lorsque les Romains s'en emparèrent, était couverte de villas riches et florissantes.

La religion

La religion des Carthaginois et de leurs colonies était celle des Phéniciens : nous n'avons donc pas à y insister particulièrement ici. Elle était polythéiste, et au sommet du panthéon punique composé d'alonim et de baalim nombreux, il y avait une triade divine formée de « Baal Hammon, « Baal le brûlant », ou Moloch, identifié avec Cronos ou Saturne par les Grecs et les Romains, de Tanit, la déesse céleste et lunaire à rapprocher de l'Astarté phénicienne, mais apparamment distincte de celle-ci,  et assimilée à Artémis ou Junon, enfin d'Eschmoun ou Esculape. On honorait aussi d'un culte spécial un dieu-enfant, Joel, le Tammuz-Adonis des Phéniciens, et Melqart assimilé à Héraclès ou Hercule à l'époque classique. Chaque année, Carthage envoyait à Tyr une députation chargée d'aller offrir un sacrifice solennel au dieux temple de Melqart et de consacrer dans ce sanctuaire de la métropole la dîme du butin pris sur l'ennemi. Nous connaissons encore, mais seulement de nom, d'autres divinités carthaginoises : Rabbat-Umma,  « la grande-mère», Baalat-Haedrat « la maîtresse du sanctuaire », Astoret, Illat, Sakôn, Aris, Tsaphon, qui ne sont peut-être que d'autres appellations de Tanit, d'Eschmoun, de Melqart et de Baal-Hammon. A partir du IVe siècle av. J.-C., les rapports constants des Carthaginois avec les Grecs de Sicile, introduisirent certains éléments helléniques dans leur religion. Apollon, identifié à Baal Hammon, eut, sur le forum de Carthage, un temple dont la statue colossale fut transportée à Rome après le siège de l'an 146. Telle fut l'influence de la civilisation hellénique sur Carthage que celle-ci envoya, une fois au moins, des offrandes à Delphes, et Tanit fut assimilée à Perséphone. Voilà pourquoi la tête de Tanit, paraît couronnée d'épis sur les monnaies de Carthage, imitées de celles des colonies grecques de Sicile.

Dans les inscriptions puniques, Tanit est souvent qualifiée Rabbat Tanit « la grande Tanit », ou Tanit Pené Baal, « Tanit la face de Baal». EIle était la divinité poliade de Carthage et elle tenait le premier rang dans le panthéon, même avant Baal-Hammon. Dans le traité d'Hannibal avec les Grecs, elle est appelée le génie (deimôn) de Carthage. Elle a pour symbole le croissant lunaire. Baal-Hammon, le grand dieu de toute la Libye, est parfois figuré sous la forme d'un vieillard dont le front est orné de cornes de bélier, et cet animal accompagne souvent la statue du dieu. Diodore décrit comme il suit la statue colossale du temple de Baal-Hammon :

« Elle était de bronze, avec les bras étendus en avant et abaissés; ses mains, dont la paume était en dessus, étaient inclinées vers la terre, afin que les enfants qu'on y plaçait tombassent immédiatement dans un gouffre plein de feu. »
La triade carthaginoise est représentée sur les stèles puniques par une sorte de triangle muni à sa partie supérieure de protubérances qui ressemblent à une tête et à deux bras étendus c'est sans doute la transformation d'un bétyle conique, tel que le culte phénicien nous en offre des exemples. On la figure aussi sous la forme de trois cippes (petits ex-votos) placés côte à côte, celui du milieu dépassant un peu en hauteur ses deux acolytes.

Comme les Phéniciens, les Carthaginois admettaient, nous disent les auteurs romains, les sacrifices d'enfants. Ces immolations barbares se seraient renouvelés chaque année devant la statue de Baal-Hammon. Après avoir rappelé la férocité des Carthaginois envers leur prisonnier Regulus, Valère Maxime raconte qu'à Carthage on immolait des prisonniers de guerre à l'occasion de la cérémonie du lancement d'un navire ou lorsqu'on devait entreprendre une expédition maritime. Ces sacrifices humains, sortes de baptême des vaisseaux, s'accomplissaient en faisant écraser les malheureux entre la carène du navire et la jetée du port. Ces pratiques supposées auraient persisté même pendant la domination romaine à Carthage et n'auraient disparu que sous l'action du christianisme.

La littérature

Les Carthaginois avaient une littérature considérable qui a presque entièrement péri. Après la prise de la ville par les Romains en 146, la bibliothèque fut répartie entre les différents princes africains, alliés de Rome, qui parlaient ou comprenaient la langue punique. Une exception toutefois fut faite pour le traité de Magon sur l'agriculture et l'économie rurale, qui fut emporté à Rome et traduit en latin par Decimus Silanus. Cette traduction même est perdue en grande partie; mais tous les auteurs romains qui traitent d'agronomie, Caton, Pline, Columelle, parlent de l'ouvrage de Magon  (La botanique dans l'Antiquité); ils en font les plus grands éloges et ils en citent des passages qui justifient cette réputation. Carthage eut un philosophe, Hasdrubal, qui alla étudier en Grèce sous le nom de Clitomaque; elle eut aussi des historiens nationaux dont Salluste consulta les écrits dans la bibliothèque du roi Hiempsal : il ne nous en reste que quelques citations en traduction latine. La relation officielle du voyage de Hannon sur la côte orientale de l'Afrique, avait été gravée sur une colonne dans le temple de Baal Hammon ; elle nous a été conservée en entier dans une version grecque, et de nombreux savants modernes se sont exercés à la commenter. Le périple d'Himilcon, sur les côtes européennes de l'Atlantique, ne nous est parvenu qu'en de misérables fragments traduits et insérés dans le poème latin de Festus Avienus.

« Les Carthaginois, dit Philippe Berger, avaient l'habitude de graver dans leurs temples, sur des colonnes ou sur des plaques de marbre ou de bronze, le récit de leurs expéditions lointaines. Tite-Live nous a conservé le souvenir de la grande inscription bilingue, phénicienne et grecque, qu'Hannibal avait déposée dans le temple de Junon Lacinienne, près de Crotone, et qui contenait le récit de ses campagnes lors de la deuxième guerre punique. Hannibal, d'ailleurs, était versé dans les sciences grecques et phéniciennes, et avaient composé des ouvrages dans les deux langues. Ce n'est pas le seul exemple d'un homme d'État écrivain que nous ait légué l'histoire de Carthage. Les lettres y étaient fort en honneur, Carthage avait ses savants et ses bibliothèques. La littérature des Carthaginois portait l'empreinte de leur esprit tout entier dirigé vers les connaissances pratiques. Ils avaient beaucoup écrit sur la géographie; Aristote, Salluste et Servius mentionnent aussi des livres d'histoire écrits en langue punique. Enfin, leurs traités sur l'agriculture avaient une grande renommée. Le plus célèbre était celui du général Magon, qui fut traduit quatre fois en latin, dont la première par ordre du sénat romain, puis aussi en grec; celui d'Hamilcar avait été également traduit en grec. Ces ouvrages ont servi de base aux travaux de Virgile et de Columelle. » (Ph. Berger, La Phénicie).
En fait de monuments qui nous ont conservé la langue de Carthage, il nous reste les légendes des monnaies, malheureusement bien peu variées, et les inscriptions puniques recueillies au nombre de plusieurs milliers, soit sur le sol même de Carthage, soit dans les pays soumis à la domination carthaginoise. Ces textes sont en général des ex-votos à Tanit et à Baal-Ammon, la rédaction en est courte, très formulaire et la nomenclature onomastique en est très pauvre ; ils sont tous recueillis et commentés dans le Corpus inscriptionum semiticarum, publié par les soins de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Mentionnons encore la comédie de Plaute, intitulée Paenulus (= le petit Carthaginois), dans laquelle se trouvent transcrites en latin des phrases de la langue punique. Les philologues constatent que le carthaginois ne différait du phénicien proprement dit que par quelques particularités grammaticales.

Les arts et les monuments

Les Carthaginois, hommes de négoce, ne se préoccupèrent sans doute jamais beaucoup des beaux-arts autrement que pour en colporter les produits ou s'approprier les oeuvres de sculpture qu'ils rencontrèrent en pays conquis. Il n'y a pas, à proprement parler, d'art carthaginois et l'histoire ancienne n'enregistre pas un seul nom d'artiste, en quelque genre que ce soit, qui soit né ou qui ait fleuri à Carthage. Les Phéniciens déjà, presque exclusivement courtiers de commerce, se sont bornés, dans leurs produits manufacturés, à copier les oeuvres de l'art ou de l'industrie de l'Égypte ou de l'Assyrie. Carthage, colonie phénicienne, fit comme sa métropole : ses vaisseaux semèrent à profusion, sur tous les rivages méditerranéens, les produits de l'Égypte, de l'Assyrie, de la Grèce ou bien des oeuvres bâtardes sorties des ateliers de la Phénicie ou des siens propres. Mais dans les oeuvres qu'on peut lui attribuer, l'imitation égyptienne ou phénicienne est si flagrante, qu'on pourrait les appeler des contrefaçons, car elles ne se distinguent des modèles que par les différences qui caractérisent une copie, parfois maladroite, mais aussi très souvent très soigneusement exécutée, laissant penser que Carthage disposait de très bons artisans. (A19).

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