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Organisation
politique et militaire
Carthage
ne nous est connue que par ses ennemis, les Grecs et les Romains, qui ne
se sont pas fait défaut de médire de ses institutions et
de ses lois qu'ils n'ont d'ailleurs qu'imparfaitement connues; c'est aussi
à leurs calomnies qu'est due la réputation de perfidie (la
foi punique) que l'on fit dans l'Antiquité
aux Carthaginois. C'est donc à travers le prisme du témoignage
infidèle ou incomplet des écrivains grecs et latins que les
historiens ont pu essayer de reconstituer la vie intime de la grande cité
africaine. De même que Venise
au Moyen Âge ,
Carthage fut une république aristocratique; mais, comme à
Tyr ,
le parti populaire y était turbulent et puissant; en outre, la noblesse
y était basée sur la fortune plutôt qu'héréditaire
:
«
On pense à Carthage, dit Aristote, que
celui qui peut exercer une fonction publique doit avoir non seulement de
grandes qualités, mais encore de grandes richesses. "
Les fonctions publiques n'étant pas
rétribuées, les riches seuls pouvaient les exercer; elles
se perpétuaient parfois dans les familles qui réussissaient,
en dépit des chances du commerce, à conserver de génération
en génération une grande fortune. C'est ainsi que les familles
des Magon et des Barca fournirent de père
en fils des magistrats et des généraux. Dans l'administration
de la république, le parti aristocratique était représenté
par deux suffètes et le sénat, le parti démocratique
par l'assemblée populaire. Les suffètes (sofetim),
que l'on pourrait comparer aux rois de Sparte et aux consuls de Rome, étaient,
comme les juges des Hébreux, choisis dans l'aristocratie, mais il
fallait que leur élection fût ratifiée par le peuple.
Ils présidaient le sénat, et avaient en main l'administration
civile; c'est seulement par occasion qu'ils commandaient les armées;
la durée de leurs fonctions paraît avoir été
d'une année, mais ils étaient rééligibles indéfiniment,
car Hannibal fut
suffète pendant vingt-deux ans. Après les suffètes,
les généraux occupaient le premier rang; le sénat
ou le conseil des Cent les nommait; parfois aussi les troupes se permettaient
de se choisir un chef dont la nomination devait toutefois être régularisée
par le sénat et l'assemblée populaire.
«
Dans la nomination des généraux comme dans celle des suffètes,
dit Aristote, les Carthaginois s'attachent à
deux choses, au crédit et aux richesses. »
Maître absolu des opérations
militaires, le général en avait aussi la responsabilité
personnelle et entière.
Le sénat, composé, comme
celui de Tyr, de 300 membres de l'aristocratie, représentant les
tribus entre lesquelles les citoyens étaient répartis, avait
la haute direction de toutes les affaires publiques et il délibérait
sur toutes les questions intéressant l'État; il décidait
de la paix ou de la guerre. Cette assemblée souveraine était
partagée en différentes sections. Une première section
de trente membres, réglait l'ordre du jour des délibérations
du sénat, préparait les projets de loi. Une seconde section,
le conseil des Dix, se composait, comme son nom l'indique, de dix sénateurs
chargés d'assister et de contrôler les suffètes dans
leur exercice du pouvoir. Cette sorte de conseil des ministres était
très puissante, et ce furent ses membres que Malchus fit mettre
à mort après avoir forcé les portes de Carthage
vers l'an 520 avant notre ère.
A l'époque où les généraux
de la famille de Magon devinrent tout-puissants
par leur ascendant sur les soldats, le sénat ombrageux créa
un nouveau conseil chargé de contrôler la conduite des commandants
d'armées :
«
La famille de Magon, raconte Justin, menaçant
la liberté par sa trop grandi puissance, on choisit parmi les sénateurs,
cent juges qui eussent à demander compte de la conduite des généraux
à leur retour. »
Ce conseil des Cent devint permanent et c'est
lui que les écrivains grecs appellent gerousia; il avait
en quelque sorte la police de l'État comme attributions; il grandit
sans cesse en importance, se transforma, comme celui de Venise ,
en un tribunal d'inquisition et d'oppression tyrannique qui souvent délibérait
la nuit dans des réunions secrètes appelées syssities
par Aristote; Hannibal
eut à lutter contre ce tribunal qu'il parvint cependant à
réformer. L'assemblée du peuple se composait non point de
tout le peuple, mais seulement des
timuques, c. -à-d. des
citoyens qui possédaient le degré de fortune auquel était
attachée la jouissance des droits politiques. Cette assemblée
ne pouvait dans l'origine qu'approuver ou rejeter les propositions que
le sénat voulait bien lui faire. Mais elle empiéta petit
à petit sur les prérogatives du sénat, finit par avoir
des représentants ou des défenseurs dans les assemblées
aristocratiques, et ce fut la faction populaire qui maintint longtemps
les Barca au pouvoir. Son intervention irrégulière dans les
affaires publiques jeta le désordre et la confusion dans l'exercice
du gouvernement et ne fit que précipiter la ruine de la république.
Une autre cause de la chute de Carthage
est le régime égoïste et tyrannique qu'elle imposait
à ses colonies. Ne considérant que ses propres intérêts,
elle les condamnait à fermer leurs ports aux navires étrangers,
et à ne recevoir que de Carthage exclusivement tous les produits
extérieurs. Ce monopole enrichit Carthage, mais la rendit odieuse
à ses propres colonies : la même raison souleva l'Amérique
contre l'Angleterre à la fin du XVIIIe
siècle.
«
Rome, dit Heeren, avait assis sa grandeur sur un rocher, tandis que celle
de sa rivale roulait sur un sable d'or. »
Sauf dans les moments d'extrême détresse,
les citoyens de Carthage
ne servaient pas dans les armées. Les Libyens
formaient le noyau des forces carthaginoises; ils combattaient à
pied ou à cheval, et ils étaient armés de longues
piques auxquelles Hannibal
substitua des armes romaines, après la bataille de Trasimène.
Outre les Libyens, Carthage avait à sa solde de nombreuses troupes
de mercenaires. C'étaient surtout des Ibères, des Gaulois,
des Numides ,
des Maurusiens, des nomades d'Afrique. Les Ibères portaient des
habits blancs avec des ornements rouges; ils combattaient à pied
avec une énorme épée qui leur permettait de trancher
et de percer; les Gaulois étaient armés de grands boucliers
et d'épées courtes, à la pointe arrondie; les frondeurs
Baléares
étaient redoutés de tous les peuples avec lesquels Carthage
fut en guerre; les Numides et les nomades, vêtus de peaux de lion
ou de panthères, formaient, comme les Arabes dans les guerres d'Afrique
de l'époque moderne, d'excellents cavaliers qui fuyaient insaisissables
pour revenir sans cesse à la charge. Carthage n'eut des éléphants
qu'après la mort d'Alexandre, à
l'imitation des rois d'Égypte
et de Syrie. Le recrutement de toutes ces troupes se faisait par des sénateurs
de Carthage, qu'on envoyait à cet effet dans les contrées
les plus lointaines et qui débattaient avec les chefs de troupes
indigènes la solde des hommes et des officiers. Avec une pareille
armée composée exclusivement d'éléments étrangers
et hétérogènes, et avec une organisation politique
où prédominait par-dessus tout la jalousie ombrageuse, l'égoïsme,
la cupidité et l'aveugle soif de l'or, Carthage ne pouvait échapper
au sort qui la menaça dès qu'elle se trouva en présence
d'une rivale telle que Rome. Le pouvoir à Carthage est aussi fragile
et instable que celui du sénat romain est fort et traditionnel;
les éléments de ses armées sont disparates et la solde
seule retient tous ces mercenaires dans les rangs, tandis que ce qui distingue
les armées romaines, c'est la cohésion, l'unité, et
pendant encore longtemps la fidélité à Rome. Carthage
étend ses conquêtes pour s'enrichir sans cesse, Rome s'agrandit
pour la gloire de dominer. Aussi, remarque Ch. Tissot, Carthage ne fonde
pas un Empire proprement dit :
«
Au temps de sa plus grande puissance, sa domination s'étend du fond
de la grande Syrte aux colonnes d'Hercule, sur une étendue de plus
de seize mille stades, mais ne dépasse pas la zone étroite
du littoral, ou pour mieux dire, les limites fort restreintes des villes
phéniciennes ou puniques placées sous sa suzeraineté.
Elle ne possède, en somme, que la contrée qui l'entoure.
En dehors des étroites frontières de son territoire propre,
elle n'a que des alliés ou des tributaires. C'est la situation qu'indique
Diodore
lorsqu'il partage les populations africaines en quatre catégories
bien distinctes: les Phéniciens habitant Carthage;
les Liby-Phéniciens des nombreuses villes maritimes, auxquels les
Carthaginois avaient accordé le droit de connubium et qui
devaient à ces liens de parenté le nom sous lequel on les
désignait; les Libyens, comprenant toute la masse de la population
indigène et abhorrant les Carthaginois à cause de la dureté
de leur domination; enfin, les nomades, habitant les vastes contrées
qui s'étendent jusqu'au désert. »
Ces Liby-Phéniciens dont il vient d'être
parlé, formaient la population de nombreuses villes maritimes auxquelles
les Carthaginois avaient octroyé le connubium, droit analogue
à celui dont jouissaient les Latino-Romains. Ces villes fédérées
ou tributaires étaient astreintes à fournir un contingent
militaire et une contribution pécuniaire annuelle. On sait que la
petite Leptis (Lemta), par exemple, payait un tribut d'un talent par jour.
Ces Liby-Phéniciens étaient soumis aux plus dures conditions,
suivant le témoignage de Diodore et de
Polybe,
et leurs perpétuelles révoltes disent assez la haine que,
leur inspirait la domination avare et cruelle de Carthage.
Ainsi s'explique comment il se fait que les armées d'Agathocle,
de Regulus, de Scipion
furent toujours favorisées par les indigènes lorsqu'elles
débarquèrent sur quelque point de la côte. Les emporia
des Syrtes et les villes de la banlieue même de Carthage accueillirent
la domination romaine comme une délivrance.
L'industrie
et le commerce
Le commerce des Carthaginois se faisait
comme celui des Phéniciens uniquement par voie d'échanges
: c'était le simple troc et Carthage
ne commença à avoir des monnaies qu'au IVe
siècle, pour son commerce avec les Grecs de Sicile. Dans le récit
du développement de la puissance de Carthage, nous avons indiqué
quelles étaient les principales directions du commerce carthaginois.
La grande république africaine était si jalouse de sa puissance
maritime et commerciale qu'elle n'hésitait pas à violer le
droit des gens pour empêcher la concurrence; elle ne permit jamais
à d'autres vaisseaux que les siens de pénétrer dans
l'Atlantique dont elle s'arrogea le monopole et l'on raconte qu'un navire
carthaginois, suivi par un vaisseau romain, aima mieux s'engager dans une
fausse direction et se faire échouer plutôt que de révéler
sa route à un rival. Comme Tyr
et Sidon ,
Carthage possédait dans son sein et dans ses environs d'immenses
manufactures qui exportaient leurs produits chez les peuples barbares,
ou mettaient en oeuvre les matières premières importées
de l'extérieur. En Sicile et en Italie, les Carthaginois vendaient
surtout des esclaves noirs, de l'ivoire ,
des métaux et des bois précieux, des pierres fines, des tissus
orientaux, et toutes sortes de produits manufacturés; en Espagne,
Carthage allait chercher le cuivre, et les mines de Huelva et des environs
furent exploitées pour son compte. L'Afrique centrale lui fournissait
des défenses d'éléphants ,
de la poudre d'or et des dattes. Sur la côte occidentale de l'Afrique
où elle avait près de 300 comptoirs, elle tenait des marchés
où elle échangeait contre les produits du Soudan et du Congo
des armes, des poteries, du sel. Enfin, ses navires allaient chercher le
cuivre, l'étain et même l'ambre jaune
dans les îles Sorlingues ou Cassitérides ,
sur les côtes de l'Angleterre et, dit-on, jusque sur les bords de
la mer Baltique. L'agriculture était très développée
dans la Zeugitane
et la Byzacène
où les Romains n'eurent qu'à s'installer dans les villas
des Carthaginois et des Liby-Phéniciens, au milieu de champs fertiles,
couverts d'oliviers, de vignobles et de céréales. Cette contrée
fut le grenier de Carthage avant de devenir celui de Rome. Les Carthaginois
avaient aussi particulièrement développé l'agriculture
en Sardaigne qui, lorsque les Romains s'en emparèrent, était
couverte de villas riches et florissantes.
La
religion
La religion des Carthaginois et de leurs
colonies
était celle des Phéniciens
: nous n'avons donc pas à y insister particulièrement ici.
Elle était polythéiste ,
et au sommet du panthéon punique composé d'alonim
et de baalim nombreux, il y avait une triade
divine formée de « Baal Hammon, « Baal
le brûlant », ou Moloch ,
identifié avec Cronos
ou Saturne
par les Grecs et les Romains, de Tanit ,
la déesse céleste et lunaire
à rapprocher de l'Astarté
phénicienne, mais apparamment distincte de celle-ci, et assimilée
à Artémis
ou Junon ,
enfin d'Eschmoun ou Esculape .
On honorait aussi d'un culte spécial un dieu-enfant, Joel, le Tammuz -Adonis
des Phéniciens, et Melqart assimilé à Héraclès
ou Hercule
à l'époque classique. Chaque année, Carthage
envoyait à Tyr une députation chargée d'aller offrir
un sacrifice solennel au dieux temple de Melqart et de consacrer dans ce
sanctuaire de la métropole la dîme du butin pris sur l'ennemi.
Nous connaissons encore, mais seulement de nom, d'autres divinités
carthaginoises : Rabbat-Umma, « la grande-mère
», Baalat-Haedrat « la maîtresse du sanctuaire »,
Astoret, Illat, Sakôn, Aris, Tsaphon, qui ne sont peut-être
que d'autres appellations de Tanit, d'Eschmoun, de Melqart et de Baal-Hammon.
A partir du IVe siècle av. J.-C.,
les rapports constants des Carthaginois avec les Grecs de Sicile, introduisirent
certains éléments helléniques dans leur religion.
Apollon ,
identifié à Baal Hammon, eut, sur le forum de Carthage, un
temple dont la statue colossale fut transportée à Rome après
le siège de l'an 146. Telle fut l'influence de la civilisation hellénique
sur Carthage que celle-ci envoya, une fois au moins, des offrandes à
Delphes,
et Tanit fut assimilée à Perséphone .
Voilà pourquoi la tête de Tanit, paraît couronnée
d'épis sur les monnaies de Carthage, imitées de celles des
colonies grecques de Sicile.
Dans les inscriptions puniques, Tanit
est souvent qualifiée Rabbat Tanit « la grande Tanit »,
ou Tanit Pené Baal, « Tanit la face de Baal ».
EIle était la divinité poliade de Carthage
et elle tenait le premier rang dans le panthéon, même avant
Baal-Hammon. Dans le traité d'Hannibal
avec les Grecs, elle est appelée le génie
(deimôn) de Carthage. Elle a pour symbole le croissant lunaire .
Baal-Hammon, le grand dieu de toute la Libye, est parfois figuré
sous la forme d'un vieillard dont le front est orné de cornes
de bélier ,
et cet animal accompagne souvent la statue du dieu. Diodore
décrit comme il suit la statue colossale du temple de Baal-Hammon
:
«
Elle était de bronze, avec les bras étendus en avant et abaissés;
ses mains, dont la paume était en dessus, étaient inclinées
vers la terre, afin que les enfants qu'on y plaçait tombassent immédiatement
dans un gouffre plein de feu. »
La triade
carthaginoise est représentée sur les stèles puniques
par une sorte de triangle muni à sa partie supérieure de
protubérances qui ressemblent à une tête et à
deux bras étendus c'est sans doute la transformation d'un bétyle
conique, tel que le culte phénicien nous en offre des exemples.
On la figure aussi sous la forme de trois cippes
(petits ex-votos) placés côte à côte, celui du
milieu dépassant un peu en hauteur ses deux acolytes.
Comme les Phéniciens, les Carthaginois
admettaient, nous disent les auteurs romains, les sacrifices d'enfants.
Ces immolations barbares se seraient renouvelés chaque année
devant la statue de Baal-Hammon. Après avoir rappelé la férocité
des Carthaginois envers leur prisonnier Regulus, Valère
Maxime raconte qu'à
Carthage
on immolait des prisonniers de guerre à l'occasion de la cérémonie
du lancement d'un navire ou lorsqu'on devait entreprendre une expédition
maritime. Ces sacrifices humains, sortes de baptême des vaisseaux,
s'accomplissaient en faisant écraser les malheureux entre la carène
du navire et la jetée du port. Ces pratiques supposées auraient
persisté même pendant la domination romaine à Carthage
et n'auraient disparu que sous l'action du christianisme .
La
littérature
Les Carthaginois avaient une littérature
considérable qui a presque entièrement péri. Après
la prise de la ville par les Romains en 146, la bibliothèque fut
répartie entre les différents princes africains, alliés
de Rome, qui parlaient ou comprenaient la langue punique. Une exception
toutefois fut faite pour le traité de Magon
sur l'agriculture et l'économie rurale, qui fut emporté à
Rome et traduit en latin par Decimus Silanus. Cette traduction même
est perdue en grande partie; mais tous les auteurs romains qui traitent
d'agronomie, Caton, Pline,
Columelle,
parlent de l'ouvrage de Magon ( La
botanique dans l'Antiquité); ils en font les plus grands éloges
et ils en citent des passages qui justifient cette réputation. Carthage
eut un philosophe, Hasdrubal, qui alla étudier en Grèce sous
le nom de Clitomaque; elle eut aussi des historiens
nationaux dont Salluste consulta les écrits
dans la bibliothèque du roi Hiempsal : il ne nous en reste que quelques
citations en traduction latine. La relation officielle du voyage
de Hannon sur la côte orientale de l'Afrique, avait été
gravée sur une colonne dans le temple de Baal Hammon ; elle nous
a été conservée en entier dans une version grecque,
et de nombreux savants modernes se sont exercés à la commenter.
Le périple d'Himilcon, sur les côtes
européennes de l'Atlantique, ne nous est parvenu qu'en de misérables
fragments traduits et insérés dans le poème latin
de Festus Avienus.
«
Les Carthaginois, dit Philippe Berger, avaient l'habitude de graver dans
leurs temples, sur des colonnes ou sur des plaques de marbre ou de bronze,
le récit de leurs expéditions lointaines. Tite-Live
nous a conservé le souvenir de la grande inscription bilingue, phénicienne
et
grecque, qu'Hannibal
avait déposée dans le temple de Junon Lacinienne, près
de Crotone ,
et qui contenait le récit de ses campagnes lors de la deuxième
guerre punique. Hannibal, d'ailleurs, était versé dans les
sciences grecques et phéniciennes, et avaient composé des
ouvrages dans les deux langues. Ce n'est pas le seul exemple d'un homme
d'État écrivain que nous ait légué l'histoire
de Carthage. Les lettres y étaient fort en honneur, Carthage avait
ses savants et ses bibliothèques. La littérature des Carthaginois
portait l'empreinte de leur esprit tout entier dirigé vers les connaissances
pratiques. Ils avaient beaucoup écrit sur la géographie;
Aristote,
Salluste
et Servius mentionnent aussi des livres d'histoire
écrits en langue punique. Enfin, leurs traités sur l'agriculture
avaient une grande renommée. Le plus célèbre était
celui du général
Magon, qui fut traduit
quatre fois en latin, dont la première par ordre du sénat
romain, puis aussi en grec; celui d'Hamilcar
avait été également traduit en grec. Ces ouvrages
ont servi de base aux travaux de Virgile et de
Columelle.
» (Ph. Berger, La Phénicie).
En fait de monuments qui nous ont conservé
la langue de Carthage,
il nous reste les légendes des monnaies, malheureusement bien peu
variées, et les inscriptions puniques recueillies au nombre de plusieurs
milliers, soit sur le sol même de Carthage, soit dans les pays soumis
à la domination carthaginoise. Ces textes sont en général
des ex-votos à Tanit
et à Baal-Ammon, la rédaction en est courte, très
formulaire et la nomenclature onomastique en est très pauvre ; ils
sont tous recueillis et commentés dans le Corpus inscriptionum
semiticarum, publié par les soins de l'Académie des inscriptions
et belles-lettres. Mentionnons encore la comédie de Plaute,
intitulée
Paenulus (= le petit Carthaginois), dans laquelle
se trouvent transcrites en latin des phrases de la langue punique. Les
philologues constatent que le carthaginois ne différait du phénicien
proprement dit que par quelques particularités grammaticales.
Les
arts et les monuments
Les Carthaginois, hommes de négoce,
ne se préoccupèrent sans doute jamais beaucoup des beaux-arts
autrement que pour en colporter les produits ou s'approprier les oeuvres
de sculpture qu'ils rencontrèrent en pays conquis. Il n'y a pas,
à proprement parler, d'art carthaginois et l'histoire ancienne n'enregistre
pas un seul nom d'artiste, en quelque genre que ce soit, qui soit né
ou qui ait fleuri à Carthage. Les Phéniciens déjà,
presque exclusivement courtiers de commerce, se sont bornés, dans
leurs produits manufacturés, à copier les oeuvres de l'art
ou de l'industrie de l'Égypte ou
de l'Assyrie. Carthage,
colonie phénicienne ,
fit comme sa métropole : ses vaisseaux semèrent à
profusion, sur tous les rivages méditerranéens, les produits
de l'Égypte, de l'Assyrie, de la Grèce ou bien des oeuvres
bâtardes sorties des ateliers de la Phénicie ou des siens
propres. Mais dans les oeuvres qu'on peut lui attribuer, l'imitation égyptienne
ou phénicienne est si flagrante, qu'on pourrait les appeler des
contrefaçons, car elles ne se distinguent des modèles que
par les différences qui caractérisent une copie, parfois
maladroite, mais aussi très souvent très soigneusement exécutée,
laissant penser que Carthage disposait de très bons artisans. (A19). |