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La critique de
la raison pure a expliqué la possibilité
de la science : il s'agit maintenant d'expliquer dans la même
esprit la possibilité de la morale. Nous
ne cherchons pas si la morale est possible,
puisqu'elle est, mais sur quoi elle repose, et quelle en est la signification.
Ici encore une saine philosophie ne peut admettre d'autre point de départ
de la connaissance que l'expérience,
mais il est nécessaire d'analyser l'expérience.
L'idée générale fournie
à cet égard par la raison commune
est le concept de bonne volonté. Ce concept
est-il tout empirique? Quand on l'examine, on y trouve impliquée
l'idée d'une loi qui doit être observée pour elle-même,
sans nul égard aux conséquences que pourront entraîner
les actions qu'elle commande. Cette loi n'est pas
un impératif hypothétique dépendant de telle ou telle
fin à atteindre c'est un impératif catégorique. Elle
ne se peut formuler qu'en ces termes :
Agis
de telle sorte que tu puisses vouloir que la maxime de ton action soit
érigée en loi universelle.
Or un tel principe ne procède pas de
l'expérience, mais est connu a priori. Pouvons-nous en découvrir
la source? Si l'on cherche à quelles conditions un principe
pratique peut être pour nous universellement obligatoire, on trouvera
qu'il ne doit supposer aucun objet ou matière comme mobile de la
volonté. En effet, étant donné
nos facultés il n'y a d'autres objets pour nous que les objets empiriques
: la seule matière dont nous disposions dans l'ordre pratique est
le plaisir ou satisfaction de l'amour de soi; et le plaisir ne peut fournir
un principe universel et obligatoire. Seule, l'intention de notre volonté
dépend entièrement de nous et remplit les conditions requises.
La loi est donc un principe purement formel, qui ne suppose autre chose
qu'elle-même et une volonté libre pour l'accomplir. Elle a
sa racine dans l'autonomie de la volonté. Mais par là même
n'est-elle- pas illusoire? Détachée des choses et ramenée
au sujet, n'est-elle pas parement subjective? Pourrons-nous échapper
à l'idéalisme dans l'ordre pratique,
comme nous y avons échappé dans l'ordre théorique?
Déduire la loi morale des conditions de l'expérience est
chose impossible, puisque tout objet de l'expérience doit être
écarté de la détermination morale; mais, par contre,
la loi morale fonde elle-même une déduction de la liberté.
Si je dois, c'est que je puis. Or la raison spéculative, si elle
a dû s'interdire de connaître la liberté, ne l'en a
pas moins admise comme possible, même théoriquement; et ainsi
la loi morale a un point d'attache dans la réalité des choses
telle qu'elle est théoriquement connue, à savoir dans cette
région de l'existence qui ne peut être qu'universelle et absolue.
Si la loi morale est la ratio cognoscendi de la liberté,
celle-ci fournit à celle-là sa ratio essendi.
Mais jusqu'ici nous n'avons atteint qu'un
principe, une loi formelle.
Or la morale nous offre en outre des concepts, dont les deux principaux
sont ceux du bien et du mal. Pourrons-nous arrivera nous rendre compte
de ces concepts? Il s'agit, après avoir éliminé toute
matière empirique, de tirer une matière nouvelle d'un principe
posé comme purement formel. La marche qu'il nous faut suivre est
en apparence paradoxale. N'est-ce pas le devoir qui se déduit du
bien, et non le bien qui se détermine par le devoir? Les anciens,
dans leur recherche du souverain bien, ont suivi la première méthode,
la méthode dogmatique : mais, bon gré mal gré, ils
en sont venus à fonder la morale sur des données empiriques.
Du bien l'on ne peut tirer le devoir, si déjà ce bien n'est
le bien moral, et il n'est tel que si déjà on y a mis le
devoir qu'on en veut déduire. Au contraire, l'on peut, par le devoir,
déterminer le bien; on peut, pour la loi, trouver un objet dans
le monde sensible lui-même, le seul dont nous disposions; car le
monde sensible, loin de répugner à l'universalité
qui caractérise la loi morale, est lui-même soumis à
des lois universelles. Le bien, c'est la réalisation, dans le monde
sensible, d'une forme d'universalité qui puisse être le symbole
de la raison pratique. Kant, par cette doctrine,
repousse le mysticisme autant que l'empirisme.
Si le principe de la détermination doit être puisé
dans le monde des noumènes, c'est dans
le monde des phénomènes que se
réalisera et s'exercera la moralité. Et le principe même
de la détermination ne restera pas sans rapport avec la nature.
II existe un sentiment qui est dans la nature et qui en même temps
la dépasse, c'est le respect, affection que suscite l'idée
de la loi dans une finie douée de penchants sensibles en même
temps que de raison. Le respect est le mobile moral. L'inclination qu'il
enveloppe, et qui vient de la volonté, ne fait nul tort à
la pratique désintéressée du devoir.
Ainsi se trouve expliquée et définie
la morale donnée, dans tous les éléments qu'elle renferme
: mobiles, concepts, principes. Ici encore il a suffi de remonter de l'expérience
à ses conditions, pour expliquer ce qu'il y a d'absolu dans nos
connaissances sans déroger au principe de la philosophie
moderne.
Et non seulement la critique assure ainsi
les fondements de la morale; mais, du point même où l'a menée
cette recherche, elle découvre la source et la raison des croyances
religieuses. La raison commande l'entier accomplissement
du devoir, et exige l'union de la vertu et du bonheur.
Comment la réalisation d'un tel
objet est-elle possible? La nécessité de répondre
à cette question nous conduit à des propositions théoriques
non démontrables comme telles, mais liées inséparablement
à des vérités pratiques d'un caractère absolu.
Kant appelle ces propositions
des postulats. Il en établit trois :
1 ° La liberté
: elle est nécessaire pour que l'humain puisse se déterminer,
en dehors de tout attrait sensible, d'après les lois d'un monde
purement intelligible. Sans doute elle n'intervient pas dans le cours des
phénomènes, lesquels cesseraient d'être objets d'expérience
si la causalité y était violée.
Mais elle est pleine et entière dans le monde des noumènes,
où elle fonde la personnalité, où elle crée
en chacun de nous un caractère intelligible, dont notre caractère
empirique est le symbole.
2° L'immortalité : elle est
nécessaire pour que puisse se réaliser le progrès
indéfini, sans lequel le parfaite adaptation de notre volonté
à la loi morale demeure inconcevable.
3° Dieu : il
est nécessaire pour établir, entre la moralité et
le bonheur, cet accord que la raison exige, et dont ni l'une ni l'autre
ne contient le principe. La morale conduit de la sorte à la religion,
non comme à une science théorique expliquant la nature des
choses, mais comme à la connaissance de nos devoirs en tant que
commandements divins.
C'est ainsi que la critique, en poursuivant
sa marche, rétablit peu à peu toutes les existences suprasensibles
qu'elle avait renversées. En cela se contredit-elle? En aucune façon,
car elle ne les prend plus dans le même sens. La critique de la raison
pure a montré que de tels objets ne sont pas connaissables théoriquement,
c.-à-d. à l'aide d'intuitions qui les déterminent.
Ce résultat subsiste. Mais la critique de la raison pure ne nous
interdisait pas, elle nous permettait au contraire de concevoir des objets
supérieurs à l'expérience. D'autre part, la critique
de la raison pratique ne nous dévoile en aucune façon le
inonde que nous formait la critique de la raison pure, mais elle nous présente
comme liés au devoir les objets sur lesquels ne pouvait se prononcer
la raison théorique. Elle nous amène à dire, non pas
: il est certain qu'il y a un Dieu et une immortalité, mais bien
: je veux qu'il y ait un Dieu, je veux que mon être soit, par un
côté, libre et immortel. C'est là, non une science,
mais une croyance rationnelle, pure, pratique. Nous ne pouvons ni voir
l'objet, ni le déduire de ce que nous voyons, nous ne pouvons que
le concevoir. Heureuse impuissance! Car si nous étions en possession
de la faculté qui nous manque, au lieu du devoir qui trempe et ennoblit
notre volonté, Dieu et l'éternité, avec leur majesté
redoutable, seraient constamment devant nos yeux, et, par la crainte dont
ils nous frapperaient, nous réduiraient à l'état de
marionnettes, gesticulant à propos, mais privées de vie et
de valeur morale. La sagesse mystérieuse par laquelle nous existons
n'est pas moins admirable dans les dons qu'elle nous a refusés que
dans ceux qu'elle nous a faits. (Emile Boutroux; sources
: Etablissement de la métaphysique des moeurs; Critique de la
raison pratique). |
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