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Brunetière

Ferdinand Brunetière est un écrivain français, né à Toulon le 19 juillet 1849 et mort à Paris en 1906. Après avoir terminé, au lycée Louis-le-Grand, ses études commencées au lycée de Marseille, il se présenta sans succès à l'Ecole normale, tentative que les événements de 1870 l'empêchèrent de renouveler. Il débuta en 1874 à la Revue politique et littéraire (Revue Bleue), par une étude sur le livre de H. Wallon-: Saint Louis et son siècle, et donna quelques articles au Parlement, puis il entra, dès 1875, à la Revue des Deux Mondes, où il a depuis lors fourni chaque mois, ou peu s'en faut, tantôt l'examen critique d'un livre récent, tantôt d'importants fragments de travaux d'ensemble non encore terminés, parfois même quelques études de psychologie, de morale ou d'histoire. Secrétaire de la rédaction de la Revue, puis directeur-gérant en 1893, Brunetière a été nommé, en 1886, maître de conférences à l'Ecole normale et, l'année suivante, décoré de la Légion d'honneur. 

Appelé, par la nature même de ses fonctions, à traiter des sujets les plus disparates, Brunetière a fait preuve, dans cette tâche difficile et incessamment renouvelée, de la plus solide érudition et des plus vastes lectures. Sa prédilection marquée pour la langue du XVIIe siècle, dont il se plait à reproduire les tours nombreux et surchargés d'incidentes, et pour sa littérature, qu'il a fouillée jusqu'au plus obscur de ses représentants, l'a rendu souvent injuste pour les siècles qui ont précédé ou suivi. Moins soucieux de plaire que de convaincre, fût-ce au prix d'un paradoxe, il a, sur des sujets en apparence rebattus, et particulièrement sur les écrivains français classiques, des «-vues nouvelles, profondes et nettes », comme l'a dit un autre critique. Aussi a-t-il rapidement conquis, près du public d'élite auquel il s'adressait, une incontestable autorité.

Critique doctrinaire, la doctrine de Brunetière se fonde sur la tradition humaine. Sa méthode, postérieure à sa doctrine, consiste dans une application spéciale de l'évolutionnisme aux genres littéraires. Dogmatique, homme d'autorité, Brunetière cherche en tout la discipline. Cette tendance se traduit, en matière de littérature et de poésie, par une sorte de défiance à l'égard du moi. A ses yeux, une oeuvre semble n'avoir de valeur que pour ce qu'elle a de généralement humain. Réagissant contre l'école de Taine, Brunetière distingua nettement la critique littéraire de l'histoire. Il mena également une éloquente et courageuse campagne contre l'impressionnisme purement voluptueux qui, ne cherchant dans les livres que le plaisir de la sensibilité, s'abstenait de contrôler ce plaisir, d'en estimer la valeur. Il a voulu donner à la critique des principes et des règles. Le dogmatisme de Brunetière a quelque chose d'imposant et une autorité magistrale.

Brunetière a réuni la majeure partie de ses travaux, dont il a parfois modifié la forme primitive et sans s'astreindre à l'ordre chronologique de leur publication, sous des titres qui en disent l'esprit : Etudes critiques sur l'histoire de la littérature française (1880 - 1906); Nouvelles Etudes critiques (1882); Etudes critiques (1887, 3 volumes); le Roman naturaliste (1884 - 1892); Histoire et littérature (1884-1886, 3 volumes).  Questions de critique et Nouvelles Questions de critique (1889);  l'Évolution des genres (1890); Essais sur la littérature contemporaine et Nouveaux Essais sur la littérature contemporaine (1892-1895);  l'Évolution de la critique; l'Évolution de la poésie lyrique (1894); les Époques du théâtre français; Manuel de l'histoire de la littérature française (1899); Discours de combat, Honoré de Balzac (1905), etc. Les deux premières séries des Etudes critiques et le Roman naturaliste ont été couronnés par l'Académie française (prix Bordin), intitution dont sera élu membre en 1893.

Brunetière a publié, avec introduction, notes et index, les Sermons choisis de Bossuet (1882) et les Sermons sur l'honneur du monde et sur la mort, du même orateur (1883). L'un des collaborateurs de la Grande Encyclopédie, il lui a donné, entre autres articles importants, les notices de l'Académie Française, de l'Académie des inscriptions, de Boileau et de Bossuet , etc. (plusieurs de ces articles ont été reproduits sur ce site).  (M. Tx / G.-F.).
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Le Génie de Bossuet

« Quoique Bossuet n'ait commencé d'écrire ou d'imprimer qu'après quarante ans accomplis, Voltaire, seul de nos grands écrivains - et Victor Hugo, en notre temps - ont écrit davantage. Encore cette oeuvre, pour considérable qu'elle soit, ne nous est-elle point parvenue tout entière, et, sans parler d'une Correspondance dont nous n'avons probablement pas la moitié, faut-il y noter des pertes comme celle du Panégyrique de saint Augustin ou de l'Oraison funèbre d'Anne d'Autriche. Le caractère général en est d'être oratoire, ou même parlée, si l'on peut ainsi dire. C'est ce que l'on oublie quelquefois, aussi bien quand il est question de juger la langue de Bossuet que celle de Molière. Littéralement, ils écrivent pour être entendus, à peine pour être lus; pour l'oreille, autant, ou plus que pour les yeux; et si quelques délicats les ont trouvés plus ou moins incorrects, négligés, obscurs et amphibologiques, il n'y a qu'à les réciter pour faire taire aussitôt les critiques. On peut, il faut ajouter que personne dans notre langue, ni peut-être dans aucune langue, pas même Cicéron ou Démosthène, n'a été doué comme Bossuet des qualités de l'orateur. Pour la propriété, la justesse et la splendeur de l'expression; pour une richesse ou une fécondité d'invention verbale qu'il ne partage en français qu'avec Victor Hugo; pour l'audace lyrique des commencements : - « Sire, ce que l'oeil n'a pas aperçu, ce que l'oreille n'a jamais entendu, ce qui n'est jamais entré dans le coeur de l'homme, ce sera le sujet de cet entretien... » - pour la liberté du tour et l'inattendu de l'image; pour le nombre et l'harmonie de la période, cette qualité qui fait souvent défaut à l'auteur des Provinciales; pour la beauté extrinsèque et nue, en quelque sorte, de la phrase; pour l'ampleur du souffle enfin, Bossuet n'est pas seulement unique, il est incomparable. Qu'on le prenne, je ne dis pas dans ses Sermons ou dans ses Oraisons funèbres, mais dans ses Histoires, mais dans ses écrits de controverse eux-mêmes, dans son Instruction sur les États d'oraison, ou encore dans son Traité de la Concupiscence, l'orateur y déborde constamment l'écrivain, jusqu'à ne pouvoir pas se contenir lui-même dans les limites qu'il s'est tracées, et la dissertation théologique y tourne à l'enthousiasme de l'ode sacrée. Aussi, tandis que rien n'est plus facile que de résumer un Sermon de Bourdaloue, rien ne l'est moins que d'analyser un Sermon de Bossuet. C'est qu'il crée en quelque sorte ses plans à mesure même qu'il les développe ou qu'il les remplit; et ce qui ne serait pour tout autre que lui qu'un risque perpétuel de s'égarer, donne au contraire à son éloquence quelque chose de personnel, de libre et d'imprévu, qui la fait ressembler à une force de la nature. Notez encore que comme celle de l'apôtre saint Paul, - dans le Panégyrique duquel on a remarqué plus d'une fois qu'il semblerait avoir fait le portrait de sa propre éloquence, - la sienne, parmi toute sa pompe, a cet accent aussi de familiarité ou de rudesse même, qui gourmande et qui commande, et « qui ne persuade pas tant qu'il captive les entendements ». Et pour que rien n'y manque, ceux-là certes n'ont pas lu le Panégyrique de l'Apôtre saint jean ou celui de sainte Thérèse, ou les sermons encore sur la Compassion de la Vierge, qui disputent quelquefois à Bossuet la douceur et la tendresse. Comment, en vérité, lui feraient-elles défaut, si, moins ressemblant lui-même qu'on ne le croit au caractère le plus habituel de son éloquence, tous les témoignages contemporains, depuis celui de l'abbé Le Dieu, son dernier secrétaire, jusqu'à celui de Saint-Simon, s'accordent pour louer son affabilité, sa douceur et sa bonté?...

Les conditions elles-mêmes, toutes particulières, dans lesquelles, ainsi qu'on le voit, cette oeuvre prodigieuse a été composée, achèvent d'en préciser un dernier caractère qui est en même temps un caractère du génie de Bossuet : c'en est le parfait naturel. Bossuet, nous le disions et nous l'avons montré, n'a jamais écrit pour écrire. Il n'avait point songé à publier son Oraison funèbre d'Anne d'Autriche. Pour qu'il fit imprimer son Oraison funèbre de Henriette de France, il fallut les instances et presque les prières de Madame, duchesse d'Orléans. Sans elle, sans la déférence de Bossuet aux désirs d'une princesse « qui connaissait si bien les ouvrages de l'esprit que l'on croyait avoir atteint la perfection quand on avait su lui plaire », l'Oraison funèbre de la reine sa mère serait allée rejoindre dans l'oubli celle de la mère de Louis XIV. C'est ici le secret de la simplicité qui s'allie chez lui sans efforts aux inspirations coutumières de la plus haute éloquence. Nul, assurément, en français, n'a dit de plus grandes choses, et nul cependant, en les disant, n'a paru moins sentir, n'a moins senti peut-être lui-même qu'il les disait. Uniquement soucieux de traduire sa pensée, vous croiriez qu'à mesure qu'il l'exprime, il l'invente, et les mots, dans son style, semblent contemporains de l'idée ou du sentiment. Il n'y a rien de plus rare au monde. Chez de très grands écrivains de race, avec un peu d'attention, on peut ressaisir le travail latent et constant du style; on les surprend en quelque sorte à l'oeuvre, essayant, choisissant, raturant, corrigeant, surchargeant; on aperçoit enfin, on reconnaît le labeur de la lime, et quelquefois même l'endroit de la soudure tels, en vers, Racine et Boileau; tels, en prose, La Bruyère et La Rochefoucauld; tels, au siècle suivant, Montesquieu, Buffon, Rousseau. Rien de pareil chez Bossuet; et, plus orateur peut-être en ceci qu'en tout le reste, jusque dans ceux de ses écrits dont il n'y a pas un mot qui n'ait son importance, et que conséquemment il n'ait dû calculer, il semble encore qu'il improvise. Voltaire seul, sous ce rapport, lui serait comparable, dans cette merveilleuse improvisation de soixante ans qui est sa Correspondance, si le désir de plaire ne s'y mêlait trop visiblement, non pas certes pour en corrompre, mais pour en altérer au moins le naturel. Bossuet, lui, quand il écrit, ne pense jamais à lui-même, encore bien moins au public des « connaisseurs » et des « gens de goût »; il pense à son sujet, qu'il n'essaie seulement pas de mettre dans « son plus beau jour », mais dans son jour le plus vrai; et, pour exprimer enfin ce contraste en deux mots, le plus grand de nos écrivains en est surtout le moins homme de lettres. » 


(F. Brunetière, Études critiques sur l' histoire de la Littérature française,
6° série, 1899 ).
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