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La
Bactriane dans les anciens textes
Les Anciens désignaient
sous le nom de Bactriane tout le pays situé dans l'Asie Centrale,
entre le fleuve Oxus au Nord et au Sud, les montagnes du Paropamisus (ou
plus correctement Paropanisus). La plus ancienne mention se trouve dans
l'inscription de Bisitoun; au nombre des satrapies que cite Darius
Iercomme
faisant partie de l'empire perse
(vers 500 av. J.-C),
se trouvent, en effet, mentionnés : «-Bakhtri,
Suguda, Uvarazmiya, Aria-»
et, dans le texte assyrien (ligne 6), «-Paruparaesana-»
ou le pays des Paropamisades. C'est à Cyrus
ler,
lors de son expédition chez les Massagètes vers l'an 550,
qu'il faut faire remonter la conquête de tout le vaste territoire
s'étendant de la Médie jusqu'au fleuve Iaxarte, près
duquel il éleva une ville assez importante, Cyropolis
(auj. Zamin) dont Alexandre
fit plus tard le siège. La conquête de la Bactriane par Ninus
et
Sémiramis en 2180
av. J.-C. racontée par Diodore
de Sicile, est une pure légende forgée à l'époque
achéménide
et recueillie par
Ctésias : il en est
de même de l'expédition de l'Egyptien Osymandias, en Bactriane,
racontée par le même Diodore. Quant à la mention du
pays de Dahi et de la ville de Tuhkarri qui se trouve dans une inscription
de Sennachérib (vers 690)
et qui se rapporterait aux populations scythes des Dahae et des Tochares
voisines de la Bactriane, la lecture du texte cunéiforme dans ce
passage n'est pas encore assez certaine pour qu'on puisse y ajouter foi.
La Bactriane figure
encore sur la liste des satrapies que nous donne Hérodote
au temps d'Artaxerxès ler
et il y avait un corps de troupes bactriennes dans l'armée de Xerxès.
A cause de son éloignement, cette province servait aux rois de Perse
de lieu d'exil. Nous savons, par Hérodote, que Darius
y avait fait transporter des Grecs
d'Afrique
et, par Strabon, que Xerxès avait fait
conduire en Bactriane des prêtres de Didymes
qui fondèrent la ville des Branchides, laquelle fut détruite
plus tard par Alexandre.
On sait que ce fut un satrape de la Bactriane, Bessus,
qui tua
Darius Codoman, en juillet 330,
à Thara, et chercha ensuite à constituer, avec la Parthie
et la Sogdiane ,
un royaume indépendant dont il se fit proclamer chef sous le nom
d'Artaxerxès; mais Alexandre le Grand, déjà maître
de toute la Perse, marcha contre Bessus et s'empara, à la suite
d'une campagne célèbre, de tout le territoire jusqu'à
l'laxarte (329-327
av. J.-C.). C'est ainsi que la Bactriane
se trouvait, avec la Sogdiane et une partie de la Chorasmie ,
dans le domaine de l'empire d'Alexandre à sa mort (juin 323).
A la suite de l'expédition
d'Alexandre et des récits (malheureusement
perdus pour nous) que publièrent ses généraux et ses
historiographes, la Bactriane fut visitée et décrite par
plusieurs voyageurs grecs, tels que Aristobule, Apollodore,
Eratosthène,
Eudoxe,
sur les travaux desquels Strabon écrivit
sa Géographie. D'après ce dernier, la capitale de
la province était Bactres ,
sur le fleuve de ce nom qui traversait la ville et se jetait dans l'Oxus;
son autre nom était Zariaspa. Arrien, au
contraire, en fait deux villes distinctes. Suivant Justin,
Alexandre avait fondé douze villes en Bactriane et en Sogdiane ;
Strabon et Ptolémée en citent,
en effet, un grand nombre, parmi lesquelles : Drapsaca ou Adrapsa, Choana,
Alichorta, Astacana qu'il serait difficile d'identifier, Maracanda (auj.
Samarcande ),
Alexandrie
d'Oxiane, Alexandrie de Tanaïs (Alexandreschata, auj. Khodjend), Eucratidia,
ainsi nommée du nom du roi, son fondateur; sa position est inconnue.
Les fleuves de la
contrée, d'après les géographes anciens, étaient
: l'Oxus avec ses deux affluents, l'Orgomanes et l'Occhus; il se jetait
alors dans la mer Hyrcanienne (depuis il a changé son cours et tombe
dans le Sud de la mer d'Aral ,
c'est l'Oueï des Chinois ,
le Djihoun des Arabes, l'Amou-daria des Turcs );
le Margus (auj. Mourghâb) sur lequel fut fondée une Alexandria
Margiana, appelée plus tard Antiochia (auj. Merv); le Zariaspis
ou Bactrus et l'Artamis, son affluent, d'après Ptolémée;
le Polytimetus (auj. Zarafchân) qui tombe aujourd'hui dans le lac
de Karakeul en Sogdiane .
Pline
cite encore le Gridinus, le Mandrus et l'lcarus, dont l'identification
n'est pas certaine.
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Le
royaume grec de Bactriane.
Historiographie
et numismatique
L'histoire de la Bactriane comprend non
seulement celle des souverains grecs qui, après s'être révoltés
contre le joug des Séleucides, fondèrent
en Bactriane et au Sud de Paropamisus divers royaumes ou principautés
absorbés plus tard et après bien des vicissitudes par les
Scythes; mais encore le récit de tous les événements
qui se sont passés dans l'Iran
oriental, la vallée de Kaboul ,
les bords de l'Indus et dans le Pendjab pendant environ trois siècles,
depuis la révolte de Diodote, ou même depuis la mort d'Alexandre
jusqu'à la fin de la conquête de l'Inde
par les Kouchans. En d'autres termes, c'est l'histoire de tous les princes
grecs ,
scythes ou indo-parthes qui ont frappé monnaie, dans cette partie
de l'Asie, avec des légendes grecques et indiennes. A défaut
de documents historiques, c'est à la numismatique qu'il a fallu
avoir recours, pour commencer, pour établir la série des
différents souverains qui se sont succédé pendant
cette période de plus de trois cents ans; sans les découvertes
qui ont été faites par les archéologues anglais dans
le sol de l'Inde, depuis un siècle et demi, cette histoire eût
été pratiquement impossible et nous en serions encore réduits
aux cinq ou six rois connus du temps de Bayer et d'Eckhel. L'étude
des monnaies bactriennes est donc ici, plus qu'ailleurs, d'une importance
exceptionnelle pour contrôler et surtout compléter les rares
connaissances que nous ont laissées les Anciens .
On a trouvé aussi un grand secours dans les historiens chinois de
l'époque des Han, qui nous ont transmis des
renseignements et des détails fort précieux sur les événements
dont ils avaient été, pour ainsi dire, les témoins
et sur les pays visités par des émissaires officiels. C'est
à ces diverses sources qu'il faut puiser pour jeter les bases, tracer
les cadres d'une histoire de la Bactriane et des successeurs d'Alexandre
en Inde, sans toutefois nourrir l'espoir de pouvoir, quant à présent
du moins, élucider tous les points ni fixer, d'une manière
certaine, aucune chronologie.
L'histoire en
pièces.
D'après ce qu'on a vu ci-dessus,
la numismatique joue un rôle important dans l'histoire de la Bactriane,
puisque, sans elle, cette histoire serait à peu près nulle.
Lorsque Théophile Bayer écrivait,
en 1738, son histoire des rois grecs
de Bactriane, le premier ouvrage sur la matière, il ne connaissait
que les deux Diodote, Euthydème, Apollodote, Ménander, Eucratidès
et Demétrius, qu'il confondait avec Demétrius Nicator de
Syrie. La science n'était pas plus avancée, cinquante ans
plus tard, lorsque Eckhel publiait, en 1794,
le tome III de sa Doctrina Numorum; il ne connaissait qu'une monnaie
à légende bactrienne qu'il appelait langue parthique. En
1799,
Mionnet publia la première monnaie d'argent d'Helioclès;
en 1822, Koehler fait connaître
Antimaque Theos; en 1829, le colonel
Tod de l'armée anglaise en Inde
publia, dans le premier volume des Transactions of the Royal Asiatic
Society, les premières pièces d'Apollodote et de Ménander
dont l'existence était révélée par les historiens
classiques. Depuis cette époque, les découvertes dans le
sol de l'Inde ont été toujours croissant et la numismatique
comme la science épigraphique de cette contrée ont été
considérablement enrichies. C'est au colonel Tod, au général
Ventura (1830), à Alexandre
Burnes (1833), à Ch. Masson
et au Dr Honigberger (1834) que l'on
doit la découverte de presque tous les rois grecs, indo-scythes
ou indo-parthes, dans les environs de Kaboul ,
à Bagram, Peshawar, Manikyala et le Haut-Pendjâb. Des dizaines
de milliers de médailles ont été ainsi trouvées
dans les tumuli bouddhistes
(Stûpa ou Thûpi d'où le mot tope).
La connaissance complète et le classement
de ces diverses monnaies ne furent possibles que du jour ou on put déchiffrer
les légendes en caractères inconnus qui accompagnaient presque
toujours la légende grecque. James Prinsep, secrétaire de
la Société asiatique du Bengale ,
est le véritable déchiffreur et lecteur des écritures
de l'Inde
ancienne. Il découvrit l'alphabet indo-pali, en 1834, par le déchiffrement
des inscriptions des piliers d'Allahabad et des édits d'Asoka;
mais il ne parvint à lire l'alphabet bactrien que plus tard, en
s'attachant d'abord aux noms propres comme avait fait Champollion
pour le texte de Rosette ;
son grand mémoire On the Discovery of the Bactrian alphabet
est de juillet 1838. Depuis lors et
grâce aux travaux de Raoul Rochette, Grotefend, Lassen, Wilson, Alexander
Cunningham, Edward Thomas, Sallet, Perey, Gardner et beaucoup d'autres,
la lecture et le classement des monnaies grecques à légendes
bactriennes ont fait un grand pas; des progrès ont encore été
accomplis au siècle suivant, mais il reste encore des points obscurs
sur la chronologie, comme sur la géographie historique de ces contrées.
La langue.
Sauf pour les deux premiers rois, Diodote
et Euthydème, les légendes de toutes les monnaies des rois
de Bactriane et de leurs successeurs sont en grec et en bactrien, mot généralement
reçu pour désigner la deuxième langue inscrite sur
ces monnaies et les caractères employés. Mais en réalité,
cette langue était plutôt celle que l'on parlait non en Bactriane,
mais au Sud du Paropamisus et dans le Nord de l'Inde
dans les trois premiers siècles avant notre ère, et plusieurs
siècles après l'ère chrétienne, un dialecte
populaire dérivé du sanscrit et qui est à peu près
le même que le prâkrit monumental des inscriptions d'Asoka.
Quant aux caractères, ce sont, pour toutes les monnaies de la série,
ceux de l'alphabet dit du Nord-Ouest ou bactro-pali, qui était plus
particulièrement usité en Inde, à l'Ouest de l'Indus.
Deux souverains, Pantaléon et Agathoclès, sont les seuls
qui aient employé sur leurs monnaies l'autre alphabet indien, dit
indo-pali. La plus ancienne monnaie bilingue est de Demétrius,
vers 190 ou 180
av. J.-C. aussitôt après la conquête des
Paropamisades.
Les légendes en caractères
bactriens contiennent la traduction de la légende grecque avec l'amplification
orientale, ainsi le basileus basilewn
devient maharaja raja diraja « grand roi, roi au-dessus des
rois »; les différentes épithètes, adoptées
par la titulature des rois grecs, sont rendues en prâkrit par : dhramikasa
(au génitif) « juste », tradatasa « défenseur,
sauveur », apratihatasya et aparajitasa « invincible›,
jayadharasa
« Nicator », pratitchahasa « illustre, Epiphane
», priyapita « Philopator », etc. On rencontre,
en outre, des expressions propres à la terminologie indienne, telles
que : devatrata « protégé par les dieux »,
apratihatatchakra
« invincible avec la roue », jayamta « conquérant
», Tchahatrapa mahatchahatrapa « grand satrape »,
sarvalogaisvara,
« prince du monde entier », etc. Enfin, ce qui donne encore
un grand intérêt à ces légendes indiennes, c'est
qu'on y trouve la transcription en prâkrit des noms propres grecs
ou scythes écrits en grec et qu'on n'aurait pu déchiffrer
sans le concours de cette seconde écriture. C'est ainsi, par exemple,
que grâce à cette double transcription, on a pu retrouver
(fait important à noter) sous la forme grecque quelque peu altérée
de Korano, Zao, Zao, les mots Kouchan et Yue qui sont
les noms scythes de la tribu conquérante, tels que nous les avaient
fait connaître les historiens chinois.
La religion.
On a cru pendant longtemps que le Zoroastrisme
et l'Avesta
étaient originaires de la Bactriane, pays qui, du reste, avait conservé
auprès des Perses
une réputation de sainteté dans les légendes religieuses
de l'ancien Iran. Par suite de cette idée, les savants allemands
(Spiegel, Schleicher) avaient donné la nom d'ancien bactrien (altbalktrisch)
au zend, qui est la langue de l'Avesta. En fait, les Bactriens et
Sogdiens
formaient, avec les Mèdes et Iraniens, avant les invasions scythes,
une population de langue indo-européenne, dont il ne nous est rien
resté (car la langue des monnaies est celle des pays au Sud du Parapamisus),
mais qui était de la même famille que le zend. La religion
était celle de Zoroastre. Après l'occupation scythe et vers
le milieu du Ier siècle avant notre
ère, tout le pays devint bouddhiste
et il a conservé cette religion jusqu'à l'invasion arabe,
qui a imposé l'Islam .
(E. Drouin). |