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La vie et l'oeuvre de Buffon
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Georges-Louis Leclerc, chevalier, puis comte de Buffon est né à Montbard (Côte-d'Or) le 7 septembre 1707, et mort à Paris le 16 avril 1788. Fils d'un conseiller du Parlement de Bourgogne, il fit ses études au collège de Dijon et s'adonna tout d'abord aux mathématiques. Ce fut au cours d'un voyage en Italie, en compagnie d'un jeune anglais, lord Kingston, et de son gouverneur, savant botaniste, nommé Hickmann, qu'il sentit s'éveiller son goût pour les sciences naturelles. Après avoir suivi ses amis en Angleterre, où il demeura près d'un an, il publia la traduction de la Statique des végétaux de Hales (1735, in-4) et plus tard celle de la Méthode des fluxions de Newton (1740, in-4), autant pour se perfectionner dans l'étude de la langue anglaise que dans celle des sciences exactes. Adjoint, en 1733, à l'Académie des sciences, dans la classe de botanique et associé, en 1739, dans celle de botanique, il lui présenta, de 1735 à 1752, divers mémoires sur des sujets de physique et d'agriculture, dont la France littéraire de Quérard renferme la liste. 

Désigné par son ami Cisternay du Fay, intendant du Jardin du roi, comme le successeur le plus apte à le remplacer, Buffon remplit les devoirs de sa charge avec une véritable passion et y réalisa de notables améliorations. En même temps, il concevait sur un plan grandiose le livre qui devait immortaliser son nom, mais il n'en aborda pas immédiatement la rédaction. Dans sa pensée, il ne s'agissait pas seulement de décrire les richesses, encore bien imparfaites, confiées à sa garde, mais de montrer dans une suite de tableaux habilement reliés entre eux, l'origine, la formation, les variations et les dégénérescences du globe et des êtres qui le peuplent, depuis l'infusoire jusqu'à l'humain. Ainsi divisé, ce sujet que, selon le mot de Sainte-Beuve, « Buffon voulait bien préciser, mais à la condition de ne jamais le restreindre », exposait nécessairement l'auteur à heurter des croyances reçues et à traiter des énigmes éternelles. La grande lutte de l'esprit nouveau contre les doctrines scolastiques, représentées officiellement par l'antique Sorbonne, était imminente. Au moment où le siècle atteignait le milieu de sa durée, Voltaire, qui n'avait pas encore élu domicile dans sa citadelle de Ferney, lançait ses premiers pamphlets; l'Esprit des lois (1748) était dans toutes les mains; le premier volume de l'Encyclopédie allait paraître. Ce serait d'ailleurs se faire à distance une étrange illusion que de voir en Buffon un rénovateur ou même un adversaire déclaré de l'exégèse biblique. Le sentiment de sa dignité, le goût très vif du repos moral, l'horreur innée de la contradiction, lui interdisaient de descendre à ces polémiques qui tinrent tant de place dans la vie de ses contemporains. S'il a parfois révélé le fond de sa pensée, ce ne fut qu'à des amis sûrs, au président de Brosses, par exemple, auquel il donnait la clé du quatrième volume « sur la manière dont doivent être entendues les choses dites pour la Sorbonne », et ses concessions sur ce point furent si larges en apparence que de cent vingt docteurs chargés d'examiner les propositions suspectes, il en eut cent treize pour lui.

Les trois premiers volumes de l'Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du cabinet du Roi, sortis des presses de l'Imprimerie royale, parurent en 1749. Le premier contenait la Théorie de la Terre et le Système sur la formation des planètes : le second, l'Histoire générale des animaux et l'histoire particulière de l'homme; le troisième une Description du Cabinet du roi (par Daubenton) et un chapitre sur les Variétés de l'espèce humaine. Ils furent reçus « avec un applaudissement universel » dit Grimm

« On est justement étonné, ajoute-t-il, de lire des discours de cent pages, écrits depuis la première page jusqu'à la dernière, toujours avec la même noblesse, avec le même feu, ornés du coloris le plus brillant et le plus vrai. »
Raynal, dans les Nouvelles littéraires qu'il adressait aussi à la duchesse de Saxe-Gotha, attribue, non sans malice, ce succès à une autre cause : 
« Les femmes, prétend-il, étaient charmées de pouvoir lire avec bienséance un livre imposant où il se trouve beaucoup de choses libres et des détails qui les intéressent infiniment. » 
Et il ajoute que les gens instruits reprochaient à l'auteur des longueurs, des obscurités et une propension aux systèmes. Ces critiques et d'autres encore ont été formulées dans un recueil de Lettres à un Américain (1749-1751, 9 parties in-12), attribuées à un oratorien, l'abbé Lelarge de Lignac, mais dont le véritable inspirateur, sinon même l'auteur, serait Réaumur, selon le marquis d'Argenson. Buffon, fidèle au principe dont il ne se départit jamais, ne répondit pas plus à cette agression qu'il ne s'émut des réserves plus graves formulées par Linné, estimant que la meilleure manière de combattre ses adversaires était de continuer l'édification du monument qu'il avait entrepris. Les douze volumes suivants (1755-1767) furent consacrés à l'histoire des quadrupèdes.

Après une interruption de près de deux années, causée par le chagrin profond que lui causa la mort de Mme de Buffon et par de cruelles atteintes de gravelle, il put, secondé par ses dévoués collaborateurs, donner au public l'Histoire naturelle des oiseaux et des minéraux (1771-1786, 10 vol. in-4), et sept volumes de Suppléments (1774-1789); le cinquième est formé par ces Epoques de la nature (1779), où l'on peut dire sans hyperbole que l'écrivain s'est surpassé et où le penseur ne fut jamais plus hardi; aussi faillit-il être de nouveau inquiété par la Sorbonne qui, en présence du discrédit dont ses arrêts étaient frappés d'avance, eut le bon esprit d'abandonner presqu'aussitôt son examen. L'Histoire naturelle ne fut achevée qu'en 1789 par les soins de Lacépède, bien que Buffon eût formellement désigné Faujas de Saint-Fond pour cette tâche. Lacépède se fit, dit-on, remettre ses notes et s'en aida pour mettre au jour le dernier volume consacré aux Serpents; plus tard il donna l'histoire des Poissons et des Cétacés (1799-1804, 6 vol.), dont la rédaction lui appartient en propre.

La part qui revient aux coopérateurs de Buffon est aujourd'hui nettement connue, mais les révélations qu'a fournies à P. Flourens l'examen des manuscrits conservés an Jardin des Plantes n'ont pas sensiblement diminué la gloire du maître. S'il a fallu, devant l'évidence, restituer à Bexon et à Guéneau de Montbeillard quelques-unes des pages les plus vantées de l'Histoire naturelle, tels que les morceaux sur le cygne, le paon et le rossignol, cette histoire des « ratures » de Buffon, comme l'a définie Sainte-Beuve avec un peu d'humeur, en nous initiant à ses procédés de travail, a détruit par cela même des légendes longtemps accréditées. Il était de tradition, notamment, que les Epoques de la nature avaient été recopiées dix-huit fois selon les uns onze fois, selon les autres, et l'on en pensait que cet effort réitéré avait principalement pour but la perfection du style. Flourens a démontré que ces retouches avaient porté moins sur la rédaction elle-même que sur la détermination des périodes désignées par le terme d' « époques » et des faits qui les caractérisent. Les brouillons des autres parties de l'Histoire naturelle attestent au contraire la docilité avec laquelle Buffon acceptait une correction proposée par l'un ou l'autre de ses aides et changeait à leur gré une épithète, ou parfois même un paragraphe entier.
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Buffon.
Buffon. Statue  de la façade du pavillon Richelieu du musée du Louvre.
© Photos : Serge Jodra, 2009.

Alors même que le renom du savant n'eût pas dicté à l'Académie française un choix ratifié d'avance par l'opinion publique, l'écrivain s'était, du premier coup, rendu digne de ses suffrages. Buffon fut élu en 1753 comme successeur de Languet de Gergy, archevêque de Sens, et prononça, le 25 août de la même année, le discours célèbre où il définissait la qualité suprême de l'art d'écrire. Le passage fameux et qui a prêté à tant de controverses « Le style est l'homme même » ne se retrouve pas dans une minute recopiée par le président de Buffey et publiée par Nadault de Buffon; il a été ajouté sur la version définitive. Ce ne fut pas la seule fois que Buffon prit publiquement la parole : il eut successivement à répondre à La Condamine, à Watelet et à Coetlosquet, évêque de Limoges (1761), et plus tard à Chastellux et au duc de Duras (1775). C'est dans ce dernier discours qu'il plaça la Henriade au dessus de l'Iliade, donnant ainsi à Voltaire un gage solennel de réconciliation. Le procédé était d'autant plus méritoire que, sans parler du fameux jeu de mots sur l'Histoire naturelle... « pas si naturelle », Buffon avait eu jadis à supporter les railleries de Voltaire au sujet de sa théorie sur la présence de coquillages dans les lieux élevés, théorie à laquelle les observations de Pallas le firent loyalement renoncer plus tard, et d'où il concluait à la stagnation des eaux sur une partie du continent, tandis que Voltaire prétendait qu'il s'agissait tout simplement de coquilles rapportées de Syrie au temps des croisades, par les pèlerins! Cette petite guerre s'apaisa en 1774 : Voltaire, dans une lettre dont on n'a point le texte, comparait Buffon à « Archimède ler » et Buffon déclarait en retour qu'il n'y aurait jamais de « Voltaire second ».

Au premier rang des ennemis irréconciliables du grand écrivain, il faut placer d'Alembert : non content de s'abaisser jusqu'à mimer en petit comité la démarche et les attitudes de Buffon, qu'il appelait volontiers, par allusion au principal personnage du Glorieux de Destouches, « le comte de Tuffières de la littérature », il entravait de toute son influence les candidatures qu'il appuyait. La lutte prit un caractère particulièrement aigu en 1782, lors de l'élection de Condorcet, soutenu par d'Alembert et le parti philosophique, contre Bailly que patronnait Buffon. Condorcet fut élu par seize voix contre quinze et ne dut ce mince succès qu'à la défection suprême du comte de Tressan. La même hostilité s'était fait jour quelques années auparavant (1773), lors de l'élection de Condorcet comme secrétaire perpétuel adjoint de l'Académie des sciences et en concurrence avec le même rival.

Les hommages rendus à Buffon par l'Europe entière auraient suffi à le consoler de ces tracasseries. Si l'on en excepte Voltaire, jamais homme célèbre ne reçut en effet, de son vivant, plus de preuves de la suprématie intellectuelle qu'il exerçait. Avec une humilité quelque peu théâtrale, Jean-Jacques, passant à Montbard (1770), s'agenouilla pour baiser le seuil du cabinet où Buffon avait composé la majeure partie de l'Histoire naturelle. Le prince Henri de Prusse y vint comme en pèlerinage; Louis XV, si indifférent d'ordinaire aux hommes qui ont constitué la seule illustration de son règne, accordait sans hésiter tous les crédits nécessaires pour l'embellissement ou l'agrandissement de son Jardin et, par lettres patentes de 1773, érigea en comté la terre de Buffon. Quant à la statue de Pajou, placée dans les galeries du Jardin des Plantes avec la fameuse devise : Majestati naturae par ingenium, elle fut moins un honneur rendu à Buffon par l'admiration de ses contemporains qu'une sorte de réparation imaginée par M. de la Billarderie d'Angiviller, lorsqu'il se fit accorder en survivance le titre d'intendant du Jardin du roi que Buffon destinait à son fils unique. Ce fut celui-ci qu'il chargea d'aller à Saint-Pétersbourg remercier de vive voix Catherine II des présents de fourrures et de pierres précieuses qu'elle lui avait fait remettre et de lui offrir son buste modelé par Houdon.

S'il est vrai, comme l'a dit Buffon, que le génie ne soit qu'une longue patience, sa vie toute entière témoignerait de la justesse de cet axiome, car peu d'existences furent mieux réglées que la sienne. Huit mois sur douze il habitait Montbard, consacrant les quatre autres à s'assurer par lui-même du bon emploi des fonds dont il disposait et de l'exécution des ordres qu'une correspondance régulière transmettait à son jardinier en chef, André Thouin. L'emploi quotidien de son temps a été souvent décrit : levé en toutes saisons à cinq heures du matin, il se rendait aussitôt au pavillon très élevé qui dominait les jardins de Montbard et dont il avait fait son cabinet d'études; il y travaillait soit seul, soit avec un secrétaire, jusqu'à deux heures, n'interrompant ses méditations ou sa dictée que pour prendre une collation frugale et invariable (un morceau de pain et un verre d'eau rougie), dînait avec la même sobriété, goûtait dans sa chambre quelques moments de repos, et, après une courte promenade, se remettait à l'étude de cinq heures à neuf heures. Il descendait alors au salon dont sa soeur, Mme Nadault, ou en son absence, Mme Daubenton, belle-soeur du collaborateur de l'Histoire naturelle, faisaient les honneurs; tantôt, sur la demande de ses visiteurs, il y lisait ou le plus souvent récitait avec une imperturbable sûreté de mémoire, des fragments de ses livres, tantôt il ne dédaignait pas de prendre part à des jeux de société. Au témoignage unanime de ses contemporains et quelques-uns semblent tout disposés à lui en faire un grief, - la conversation de Buffon ne répondait en rien à l'idée que ses ouvrages donnaient de son génie. Lui-même s'en excusait avec bonne grâce : 

« C'est le montent de mon repos, disait-il, il importe peu dès lors que mes paroles soient soignées ou non. »
Son dernier secrétaire, Humbert Bazile, qui nous a transmis ce propos, ajoute :
« Il avait un tact exquis pour reconnaître le degré de capacité de ceux avec lesquels il s'entretenait, et il proportionnait le ton à l'intelligence du visiteur; il ne parlait que salade et raves aux jardiniers; que de jardiniers sont venus à Montbard pour l'entendre parler des Epoques de la nature! »
Une déception toute semblable était réservée aux lecteurs de sa Correspondance inédite, rassemblée par son arrière petit-neveu, H. Nadault de Buffon (1860, 2 vol. in-8), et publiée avec un luxe d'annotations auxquelles nuit leur mauvaise distribution matérielle. Cette correspondance qui commence en 1729, se clôt par un billet, dicté à son fils pour Mme Necker et signé d'une main défaillante, elle apporte quelques détails nouveaux sur la vie privée de Buffon, sur ses habitudes de travail, sur la gestion du Jardin du roi ou de ses affaires privées, etc., mais elle n'offre littérairement aucun enseignement, ni aucun charme. Elle n'a rien ajouté au prestige dont jouit depuis deux siècles l'Histoire naturelle, en dépit des découvertes ultérieures qui sont venues infirmer les théories de Buffon et des variations de notre goût que ses descriptions pompeuses, en « style soutenu », agacent plus qu'elles ne satisfont. Sainte-Beuve a dit de l'auteur que son génie manquait d'attendrissement. Pour sentir la justesse et la profondeur du mot, il suffit de comparer l'une ou l'autre des pages les plus célèbres de Buffon à tel chapitre de l'Insecte ou de l'Oiseau de Michelet. Néanmoins, l'Histoire naturelle, à qui ses majestueuses proportions n'ont jamais permis de figurer parmi les livres de lecture courante, fait, à juste titre, partie des chefs-d'oeuvre de la langue française.

Buffon, marié en 1752 à Mlle de Saint-Belin, alors âgée de vingt ans, et resté veuf en 1769, avait eu deux enfants, une fille morte en bas âge et un fils, Georges-Louis-Marie, né en 1764, guillotiné à Paris le 22 rnessidor an Il (10 juillet 1794). En lui s'éteignait la postérité directe de Buffon. Il avait épousé, en 1784, Mlle de Cépoy, devenue peu après la maîtresse déclarée de Philippe-Egalité et contre laquelle le jeune comte de Buffon obtint le divorce le 14 janvier 1793. Il se remaria la même année à Betzy Daubenton, fille du collaborateur de son père. Leur union ne dura qu'un an à peine et fut également stérile. (Maurice Tourneux).

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