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Des
origines à la Révolution
De même que l'histoire de la Bastille
se termine par un très grand événement de la Révolution
française, de même elle s'ouvre par un fait considérable
de l'histoire de France .
C'est devant ses murs que, le. 31 juillet 1358, Étienne
Marcel, prévôt des marchands de la ville de Paris ,
fut assassiné par Jean Maillart et les partisans du dauphin Charles
(Charles V). A cette époque, la Bastille
n'était encore qu'une porte de Paris,
la bastide Saint Antoine, et les récits qui nous sont parvenus du
drame où périt Marcel ne disent pas que cette porte fût
mieux fortifiée et d'un accès plus difficile que les autres
entrées de Paris. Marcel, au contraire, ne l'avait pas choisie tout
d'abord et il ne s'y rendit qu'après avoir échoué
dans la même tentative à la bastide Saint-Denis. Plus tard
seulement, quand Charles V fit terminer l'enceinte septentrionale de la
ville, construite trop à la hâte après le désastre
de Poitiers, la porte Saint-Antoine
devint le point stratégique le plus important de la fortification
parisienne, et l'ensemble de ses tours constitua un véritable château-fort
que les chroniqueurs des XIVe et XVe
siècles appellent plus fréquemment encore chastel Saint-Antoine
que Bastille : ce dernier nom est surtout en usage à partir du XVIe
siècle.
II est certain que la première pierre
du nouvel édifice fut posée par Hugues
Aubriot, prévôt de Paris, un 22 avril; mais on n'est pas
d'accord sur l'année où eut lieu cette solennité.
Les historiens hésitent entre les années 1367-1371. Nous
nous arrêtons à la date du 22 avril 1369, qui est adoptée
par le plus grand nombre. On est mieux fixé sur l'époque
ou fut terminée la construction : tout était achevé
en 1382, et l'édifice du XIVe siècle
était encore le même, sauf quelques modifications de détail,
en 1789. Disons tout de suite qu'en 1553, lorsque l'enceinte de Paris
fut réparée sur certains points, on creusa un large fossé
autour de la Bastille et que la porte Saint-Antoine ,
donnant accès du faubourg dans la ville, fut alors rebâtie
avec un certain luxe de décoration, au Nord-Est de la forteresse,
à peu près vers l'endroit où la rue de Charenton débouche
actuellement sur la place de la Bastille. Cette porte était ornée
de sculptures
de Jean Goujon; elle fut de nouveau remaniée
et embellie par l'architecte Blondel à
l'occasion de l'entrée triomphale de Louis
XIV, après son mariage en 1660. Elle fut démolie peu
d'années avant 1789.
Dès le règne de Charles
VI, la Bastille est mentionnée fréquemment par les chroniqueurs
et son histoire devient importante. C'est, toutefois, une erreur de croire
qu'Hugues Aubriot, qui l'avait fondée,
y fut le premier enfermé. Le prévôt de Paris, fort
peu aimé du clergé à cause de soit impiété,
fut accusé d'hérésie par l'évêque, et,
de ce fait, condamné par le tribunal ecclésiastique à
une prison perpétuelle qu'il devait subir au Fort-l'Evêque.
C'est là que le peuple vint lui rendre la liberté deux ans
après, lors de l'insurrection des Maillotins.
D'ailleurs, certains passages de la chronique de Charles VI, rédigée
par un religieux de Saint-Denis ,
ne permettent pas de douter que la Bastille ne fut déjà une
prison. C'était aussi un château
royal, et le même chroniqueur lui donne cette appellation lorsqu'il
rapporte que, pendant la maladie du roi, on y installa deux sorciers fort
habiles en médecine, mandés de Guyenne
pour guérir sa folie. L'abri en était sûr, car, après
la prise de Paris
par les Bourguignons, le prévôt
Tanneguy du Châtel y emporta dans ses bras le jeune dauphin, et le
peuple ne put réussir à en forcer les portes.
Dix-huit ans après, l'armée de ce même dauphin, devenu
Charles
VII, reconquérait Paris sur les Anglais .
Commandée par le célèbre connétable de Richemont,
elle pénétra dans la ville sans rencontrer de résistance;
seule, la Bastille parut vouloir soutenir un siège. Les derniers
chefs du parti anglais s'y étaient réfugiés et auraient
pu tenir bon pendant quelques jours; le blocus fut aussitôt organisé
autour de la forteresse; mais, dès le lendemain, les assiégés
offraient de capituler à condition d'avoir la vie sauve et leurs
biens respectés, ce que Richemont accepta (15 avril 1436).
Dans l'histoire rapide que nous retraçons
des événements dont la Bastille a été le théâtre,
nous ne nous arrêtons qu'aux principaux. C'est sous Louis
XI, semble-t-il, qu'elle commença d'acquérir sa réputation
de lieu de torture. Jacques d'Armagnac, duc
de Nemours, y fut enfermé en 1476; il était convaincu d'avoir
tramé un complot contre la vie du roi. Le prisonnier fut traité
avec la dernière rigueur, enchaîné dans une cage de
fer d'où on ne le tirait que pour lui arracher dans les supplices
de la question les secrets de sa conspiration. Finalement il en sortit,
le 4 août 1477, pour être décapité aux Halles .
La
Bastille au XVIe siècle, d'après un dessin d'Androuet
du Cerceau.
Au XVIe
siècle, la Bastille faisait l'admiration des étrangers. Voici
comment en parle un poète italien, Antoine d'Asti :
«
J'admire ce château, aussi remarquable
par sa forme que par sa solidité. On l'appelle communément
la Bastille Saint-Antoine. Le roi peut secrètement par là
ou bien entrer en ville ou bien en sortir, de jour et de nuit, et se rendre
où il veut » (Paris et ses Historiens au XVe siècle,
par Leroux de Liney et Tisserand, p. 535).
Les canons de la Bastille tonnèrent
lors de l'entrée de Charles-Quint
à Paris ,
en 1540, et, si l'on en croit la relation fournie par les registres de
la Ville, il y eut bien alors huit cents coups de canon tirés. La
possession de la Bastille fut jugée très importante pendant
la Ligue, comme pendant toutes les guerres civiles; aussi le gouvernement
des Seize prit-il grand soin de la tenir à sa discrétion.
Pour ce faire, il en donna le commandement, à un personnage réputé
pour sa violence et son audace, Bussy-Leclerc. On vit alors un curieux
spectacle : le 16 janvier 1589, le nouveau gouverneur, accompagné,
dit L'Estoile, de vingt-cinq ou trente coquins tous comme lui, fit irruption
au Parlement et enjoignit aux magistrats qui y étaient assemblés
de le suivre à la Bastille. Ils s'y rendirent, en effet,
«
tout au travers des rues pleines de peuple qui, espandu par icelles, les
armes au poing et les boutiques fermées pour les voir passer, les
lardoient de mille brocards et vilanies ».
C'est le même Bussy-Leclerc qui, pendant
le siège de Paris
par Henri IV, toujours dévoué à
la cause de la Ligue, fut bloqué dans la forteresse même par
les troupes du duc de Mayenne et dut se rendre à condition de quitter
le royaume pour toujours (novembre 1591).
Sous Henri IV,
Sully
fut pendant quelque temps gouverneur de la Bastille; il reçut en
cette qualité, nous dit-il dans ses
Mémoires ,
une somme de quinze millions huit cent soixante et dix mille livres que
le roi avait en réserve pour exécuter ce qu'on a appelé
le grand projet, et qui fut enfermée dans l'une des tours du château,
appelée depuis et pour cette raison tour du Trésor. C'est
à ce fait que Regnier semble faire allusion dans la satire fameuse
où Macette donne aux filles ces conseils :
Prenez
moi ces abbez, ces fils de financiers
Dont,
depuis cinquante ans, les pères usuriers
Volans
a toutes mains, ont mis en leur famille
Plus
d'argent que le roy n'en a dans la Bastille.
On sait quel fut le rôle de la Bastille
en 1652, pendant les guerres de la Fronde. L'armée royale, campée
vers Charonne et Bagnolet ,
venait d'engager le combat contre celle de Condé,
à l'extrémité du faubourg Saint-Antoine; la porte
Saint-Antoine
avait été fermée, sur l'ordre formel de Louis
XIV,
et le prince, écrasé par le nombre, allait se trouver acculé
contre les murailles de la ville, ayant l'ennemi devant lui.
Mlle
de Montpensier éprouvait pour le vainqueur de Rocroy un sentiment
où la passion le disputait à l'admiration; elle le témoigna
en faisant ouvrir à Condé la porte Saint-Antoine et en ordonnant
de retourner contre l'armée royale les canons de la Bastille, toujours
pointés sur Paris .
La grande Mademoiselle sauvait les frondeurs, mais ce canon de la Bastille
venait de tuer son mari, comme on le dit alors en faisant allusion à
son mariage possible avec Louis XIV.
La
Bastille du côté de la rue Saint-Antoine, au XVIIe siècle,
d'après
un dessin Silvestre (Musée Carnavalet ).
Sous le règne de Louis
XIV, la Bastille ne chôma pas, et c'est certainement alors qu'elle
reçut et garda en même temps le plus grand nombre de prisonniers.
Parmi eux, Fouquet mérite une mention particulière. Outre
que son arrestation causa le plus vif émoi, on n'ignore pas qu'il
a longtemps été pris pour le célèbre Homme
au masque de fer que les geôliers de la Bastille entouraient
d'un si impénétrable mystère. Il importe d'en dire
ici quelques mots.
Arrêté à Nantes, le
5 septembre 1861, Fouquet fut d'abord enfermé au château
d'Angers ,
puis amené à Vincennes
et de là à la Bastille où il fut détenu pendant
l'instruction de son procès. L'arrêt qui le condamnait à
l'exil, le 20 décembre 1664, fut commué, et non adouci, par
Louis
XIV en une détention perpétuelle que le prisonnier subit
à Pignerol. Il est prouvé qu'il y mourut le 23 mars 1680.
Ce ne peut donc être l'énigmatique personnage masqué
qui, transféré d'abord aux îles Sainte-Marguerite a
l'époque où Saint-Mars, gouverneur de Pignerol, fut nommé
gouverneur de ces îles, suivit ce même Saint-Mars dans son
nouveau gouvernement de la Bastille, le 18 septembre 1698...
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La vérité
sur le Masque de fer?
Deux
opinions sont longtemps restées en présence : la première
veut que l'homme au masque de fer soit un certain Mattioli qui avait trahi
Louis
XIV en 1679 au cours d'une négociation secrète relative
à l'acquisition du duché de Mantoue .
Selon la seconde opinion, produite pour la première fois par Voltaire,
dans son Siècle de Louis XlV
et ses Questions sur l'Encyclopédie ,
et semble l'avoir imaginé, de propos délibéré,
il s'agissait d'un secret de bien plus haute importance. L'homme masqué
n'aurait été autre qu'un fils illégitime d'Anne
d'Autriche, et l'honneur de la maison royale eût dès lors
imposé à Louis XIV ces précautions extrêmes
de ne jamais laisser soupçonner qu'il avait un frère bâtard,
pouvant, en outre, faire valoir des prétentions à la couronne.
Cette dernière hypothèse demeure bien sûr la préférée
des amateurs de romanesque...
Quoi
qu'il en soit, on lit, à la date du 18 septembre 1698, sur le journal
tenu par Du Junca, lieutenant de roi à la Bastille :
«
Du jeudi, 18e de septembre, à trois heures après midi, M.
de Saint-Mars, gouverneur du château de la Bastille, est arrivé
pour sa première entrée, venant de son gouvernement des îles
Sainte-Marguerite-Honorat [îles de Lérins ],
ayant mené avec lui, dans sa litière, un ancien prisonnier
qu'il avait avec lui à Pignerol, lequel il fait tenir toujours masqué,
dont le nom ne se dit pas, et l'ayant fait mettre en descendant de la litière
dans la première chambre de la tour de la Basinnière, en
attendant la nuit, pour le mettre et mener moi-même, à neuf
heures du soir, avec M. de Rosarges, un des sergents que M. le gouverneur
a menés, dans la troisième chambre, seul de la tour de la
Bretaudière, que j'avais fait meubler de toutes choses, quelques
jours avant son arrivée, en avant reçu l'ordre de M. de Saint-Mars,
lequel prisonnier sera servi et soigné par M. de Rosarges que M.
le gouverneur nourrira.-»
Sur un
second journal, où Du Junca consignait les détails concernant
la mise en liberté ou les décès des prisonniers, on
lit, à la date du 19 novembre 1703 :
«
Du même jour, lundi, 19e de novembre 1703, le prisonnier inconnu,
toujours masqué d'un masque de velours noir, que M. de Saint-Mars,
gouverneur, a mené avec lui, en venant des îles Sainte-Marguerite,
qu'il gardait depuis longtemps, lequel s'étant trouvé hier
un peu mal en sortant de la messe, il est mort ce jourd'huy, sur les dix
heures du soir, sans avoir eu une grande maladie, il ne se peut pas moins;
M. Giraut, notre aumônier, le confessa, bien surpris de sa mort;
il n'a point reçu les sacrements, et notre aumônier l'a exhorté
un moment avant que de mourir, et ce prisonnier inconnu, gardé depuis
si longtemps, a été enterré le mardi, à quatre
heures de l'après-midi, 20e de novembre, dans le cimetière
Saint-Paul, notre paroisse; sur le registre mortuel, on a donné
un nom aussi inconnu, que M. de Rosarges, major, et Arreil, chirurgien,
qui ont signé sur le registre. »
Et en
marge :
«
J'appris du depuis qu'on l'avait nommé sur le registre M. de Marchiel
[ou Marchialy?], qu'on a paié 40 livres. d'enterrement ».
Telles
sont les lignes qui devaient fournir matière à tant de légendes.
Elles suffisaient cependant à la découverte de la vérité.
On voit tout d'abord que le mystérieux prisonnier avait le visage
couvert, non d'un masque de fer, mais d'un masque de velours noir. Ce n'était
autre que le comte Antoine-Hercule Mattioli, secrétaire d'État
de Charles IV de Gonzague, duc de Mantoue. Mattioli avait trahi et son
maître le duc de Mantoue ,
et le roi de France ,
auprès des cours de Vienne, de Turin
et de Madrid ,
au cours de négociations secrètes relatives à l'acquisition
par le roi de France de la place forte de Casal .
Catinat, sur l'ordre de Louis XIV, s'empara
de Mattioli en pleine paix, dans un véritable guet-apens dressé
par les soins de l'abbé d'Estrades, ambassadeur de France auprès
de la république vénitienne; le 2 mai 1679, Mattioli était
écroué à Pignerol; au commencement de l'année
1694, il fut transféré aux îles Sainte-Marguerite;
le 18 septembre 1698, il entrait à la Bastille. Le baron Heiss est
le premier qui, dans une lettre datée de Phalsbourg, du 28 juin
1770, et insérée dans le Journal encyclopédique,
ait identifié le prisonnier masqué avec Mattioli; après
lui Dutens, le baron de Chambrier, Roux-Fazillac, Reth, Delort, Marius
Topin ont développé la même thèse avec des arguments
qui ont été réunis et complétés dans
la Revue historique de septembre-décembre 1894. Les conclusions
de cet article ont été généralement admises
par la critique. La controverse séculaire paraît close. (Frantz
Funck-Brentano). |
Quelques années avant cette mystérieuse
affaire, la Bastille avait reçu un grand nombre d'individus infiniment
moins intéressants et tout à fait dignes des rigueurs de
la détention. Ce qu'on a appelé l'affaire des poisons dura
de 1678 à 1682, et, pendant ces quatre années, les coupables
remplirent incessamment le château. Les femmes surtout y furent nombreuses
(la plus célèbre est la marquise de Brinvilliers), car cette
sinistre frénésie d'empoisonnements s'exerça surtout
sur les maris. Des poisons si subtils qu'ils échappaient à
l'analyse étaient fournis aux épouses criminelles par de
soi-disant sorcières; puis, des cérémonies burlesques
ou obscènes étaient célébrées où
la religion prêta souvent son concours; cela fait, le crime pouvait
s'accomplir : au bout de peu de jours, l'homme le plus robuste succombait
à l'intoxication qui partout l'entourait, pénétrant
en lui par son linge, ses vêtements, ses aliments et jusqu'à
l'air qu'il respirait. On trouvera à ce sujet les plus circonstanciés
détails dans les dossiers des détenus, qu'a publiés
Ravaisson
et qui occupent quatre volumes de ses Archives de la Bastille.
Après Louis
XIV, et pendant tout le XVIIIe siècle,
la Bastille fut surtout employée à réprimer, sans
pouvoir l'entraver, ce généreux et grandiose mouvement vers
les idées d'émancipation et d'affranchissement; c'est l'époque
où les philosophes, les publicistes, les pamphlétaires, les
libraires eux-mêmes y sont détenus en grand nombre. Voltaire
y vint deux fois : en 1717, à la suite d'une satire contre la duchesse
de Berry, puis en 1726, après le lâche
attentat du chevalier de Rohan. De même on y conduisit le Beaumelle,
l'abbé Morellet, Marmontel et Linguet,
pour ne citer que les plus célèbres, pendant que Diderot,
Mirabeau
et tant d'autres étaient enfermés au donjon
de Vincennes .
Les livres mêmes furent jugés dignes de la réclusion
à la Bastille : Mercier déclare que Dictionnaire Encyclopédique
« y pourrissait encore » lorsqu'il écrivit son célèbre
Tableau
de Paris. La Bastille reçut aussi d'autres prisonniers : le
malheureux Lally-Tollendal n'en sortit, en 1766, après quatre ans
de prison, que pour subir le supplice le plus cruel et le moins mérité.
La Révolution y aurait délivré Latude sans l'incomparable
et surprenant génie qu'il sut déployer dans l'art de l'évasion.
(Fernand
Bournon). |
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