 |
La souveraine sous le règne
de qui s'est consommée la séparation de l'Eglise catholique
et de l'Eglise anglicane ,
commencée depuis près de trente ans, c'est Elisabeth
(Elizabeth) Tudor
(reine de 1558 à 1603),
la soeur de Marie (Mary) Tudor.
Lorsque, quelques heures après la
mort de celle-ci (27 novembre 1558),
le Parlement proclama « Madame Elisabeth », la fille de Henry
VIII et d'Anne Boleyn avait vingt-cinq ans,
car elle était née le 7 septembre 1533,
quelques semaines seulement après le couronnement de sa mère
à Westminster (1er juin).
Grande, rousse, le front haut, les yeux clairs, les traits accentués,
la démarche majestueuse, elle donnait l'impression de la froideur
et de la dureté. Elle avait le don des réparties très
vives ou même triviales; elle se moquait des gens les plus graves
et battait ses dames d'honneur. Elle était coquette, sensuelle comme
sa mère, et, sans parler de l'intrigue fameuse qu'elle eut, à
quatorze ans, avec le beau Seymour, on peut se
demander si elle s'en tint au flirt et au marivaudage. Sa culture générale
était très poussée, et son précepteur Roger
Ascham écrivait au recteur du gymnase protestant de Strasbourg
:
«
Tout ce qu'Aristote requiert de qualités
s'est donné rendez-vous dans sa personne. Elle a un peu plus de
seize ans, et elle a la passion de la vraie religion et de la meilleure
littérature. Elle parle le français et l'italien comme l'anglais
; le latin avec facilité, propriété et jugement ;
le grec médiocrement, mais souvent et volontiers dans ses entretiens.
Elle est fort habile en musique, sans y prendre grand plaisir. »
Fut-elle la souveraine aux qualités
incomparables dont Hume lui fait honneur, la reine
au jugement sûr et à l'esprit net, « la grande vestale
assise sur le trône d'Occident » dont parle Shakespeare?
Faut-il, au contraire, voir en elle, avec Froude, une vieille fille sans
charme, sans intelligence, sans volonté, n'ayant que fort peu contribué
aux grandes choses qui remplirent son règne? Fut-elle encore, comme
l'a dit un de ses ministres, « la pire des femmes et le plus grand
des hommes »? Dans tous les cas, lors de son avènement, les
vicissitudes de son existence antérieure n'avaient pas été
sans la mûrir.
-
Elisabeth
I d'Angleterre (1533-1603), fille de
Henri
VIII et d'Anne Boleyn, par Porbus.
(musée
de Versailles).
Dès sa plus tendre enfance, en effet,
Elisabeth
avait été déclarée illégitime et, après
la mort de sa mère (1536), un
acte du Parlement l'avait mise hors de la famille royale; si, onze ans
plus tard, le testament de son père l'avait rétablie dans
son rang, Elisabeth avait pu craindre tôt après de se voir
impliquée dans le procès qui se termina par la mort de l'amiral
d'Angleterre Thomas Seymour, lord Sudley (1549)
puis ce furent, au temps de Marie Tudor, son
internement à la Tour de Londres ,
sa relégation loin de la capitale, l'obligation d'assister à
la messe catholique ,
bref une vie de brusques et angoissantes alternatives. Lors donc que sonna
pour elle l'heure des responsabilités, Elisabeth se trouvait vraiment
formée par les événements, tout au moins dans une
certaine mesure. Mais les brusques revirements de sa vie avaient développé
dans son esprit, sinon de la timidité, du moins une véritable
indécision que l'exercice du pouvoir masqua par la suite, sans l'effacer
complètement. De là les flottements, les incertitudes, les
hésitations que l'on remarque parfois dans la conduite d'Elisabeth,
et dont toutes ne furent pas feintes. Sans doute y était-elle disposée,
comme aux colères, à la dissimulation, à la faiblesse,
au despotisme et la cruauté de la « lionne Tudor »;
mais les alternatives de son passé ont certainement contribué
pour une part, elles aussi, à l'essor de ses défauts comme
à celui de ses qualités de souveraine.
Les conseillers
d'Elisabeth.
Peut-être même convient-il
d'aller plus loin et de dire que ces allernatives ont porté d'autres
fruits. Elles sont pour quelque chose dans la remarquable façon
dont Elisabeth sut choisir ses conseillers
et leur assigner à chacun son rôle dans le Conseil privé,
demeuré le principal organe du gouvernement de cette reine foncièrement
et intégralement Anglaise. William Cecil, qui sera plus tard lord
Burleigh, et Nicolas Bacon, son beau-frère, sir Francis Walsingham,
le grand diplomate, plus tard le grand Francis Bacon,
y représentent une politique Norfolk. Dudley
en incarnent une autre. La reine les écoute, les excite, les déconcerte
et s'assure leur fidélité en les divisant. Aucun ne la domine,
mais tous sont dominés, et, si elle ne se marie pas, c'est apparemment
qu'elle ne veut pas se donner un maître. Elle le regrette parfois;
le jour, par exemple, où elle apprend la naissance de Jacques
VI d'Écosse ,
elle se compare à «-une
souche stérile »; mais l'amour du pouvoir a tôt
fait de la consoler de tels dépits, sinon de calmer une jalousie
et un orgueil dont Marie Stuart, et d'autres
comme elle, ont connu tous les effets entre 1558
et 1603. Ce n'est pas, toutefois, dans
les premiers temps de son règne, qu'Elisabeth a fait montre de dureté,
et, plus encore, de cruauté. Elle devait en effet consolider tout
d'abord son autorité souveraine et établir définitivement
la prédominance de l'anglicanisme
dans ses Etats.
La politique religieuse
: le tiomphe de l'Anglicanisme.
En 1558,
de bons esprits doutaient encore de la possibilité de la victoire
des idées nouvelles en Angleterre.
Comme l'écrivait à Philippe
II d'Espagne
un observateur attentif (c'était Féria, son ambassadeur à
Londres ),
les catholiques y constituaient la majorité
du peuple; et si la capitale, le pays de Kent
et les ports de mer adhéraient aux doctrines de la Réforme,
le reste du pays demeurait attaché à la religion romaine.
Mais déjà la plupart des jeunes nobles et aussi les universités
s'étaient éloignés de celle-ci. Pour Elisabeth, profonde
admiratrice de son père et résolue à se comporter
comme lui en toutes choses, il y avait là de précieux auxiliaires
dans une entreprise qu'elle sut mener à bien avec une prudence,
un doigté, une dextérité vraiment remarquables.
L'Angleterre était lasse des brusques
changements de religion que depuis près de vingt-cinq ans, lui avaient
imposés ses souverains et qui l'avaient d'abord écartée
de Rome pour constituer une Eglise indépendante, puis l'avaient
ramenée dans le giron du Saint-Siège .
Elisabeth eut le grand mérite de le comprendre et d'agir avec une
lente et sage progression, se comportant dès le lendemain de son
avènement en chef de l'Église d'Angleterre, mais n'assumant
que le gouvernement de cette Église et ne s'en déclarant
jamais « le chef suprême » - the suprerne head
-, comme l'avait naguère fait Henri
VIII. Le « Livre de la commune prière
» fut remanié, et les réformes de Matthew Parker, sacré
archevêque de Canterbury
selon l'ordinal d'Édouard VI (1559),
aboutirent, après une série de mesures préparatoires,
à l'Acte d'uniformité (1564),
qui rendit obligatoire Trente-neuf articles sur les Quarante-deux
dont se composait la déclaration rédigée sous Édouard
VI. Le corps officiel de la doctrine anglicane rejetait la suprématie
spirituelle du pape, le sacrifice de la messe, la transsubstantiation,
le purgatoire, l'invocation des saints ,
le culte des images, les indulgences. Le pape Pie V condamna le «
Livre
de la commune prière », et, un peu plus tard, en promulguant
la bulle Regnum Dei, prononça l'excommunication et la déposition
d'Elisabeth (1570). Mais l'anglicanisme
était désormais établi en Angleterre.
-
Arrestation
des catholiques à l'époque d'Elisabeth. - Les scènes
réunies sur cette
estampe
représentent : 1° l'arrivée des soldats dans une pièce
où un prêtre célèbre la
messe
catholique; 2° l'arrestation du prêtre officiant et des fidèles
assistants; 3°
l'internement
des catholiques dans une prison; 4° la conduite d'un prêtre catholique
au
supplice (Bibl. Nat.).
La querelle avec
Marie Stuart.
La nouvelle confession n'était
cependant pas acceptée par tous : la fille de Henri
VIII avait pu s'en rendre compte avant même d'avoir été
frappée d'excommunication par Pie V, dès le lendemain du
jour où Marie Stuart, vaincue par
ses sujets révoltés, était venue chercher un asile
dans les États de sa « bonne
cousine » Elisabeth. Sans raconter
longuement l'histoire de Marie Stuart, du moins faut-il rappeler que cette
fille de Jacques V et de Marie de Lorraine
s'était trouvée reine d'Ecosse
quelques jours après sa naissance (décembre 1542);
que, dès sa plus tendre enfance, elle avait été mariée
au Dauphin de France
et avait été envoyée sur le continent pour y recevoir
une éducation toute française (août 1548);
enfin que Henri II avait fait prendre à
ses enfants les titres de roi d'Ecosse, d'Angleterre et d'Irlande .
Vainement, après la mort de son père, François
II, devenu roi de France, et Marie
Stuart, autorisée par son époux, avaient-ils formellement
reconnu les droits d'Elisabeth à la couronne d'Angleterre; jamais
la « reine vierge » n'oublia l'affront qui lui avait été
fait tout d'abord. Marie Stuart en eut la preuve lorsqu'en 1561,
après la mort de François II, elle regagna l'Écosse
où, jusqu'à l'année précédente, sa mère
avait agi au mieux des intérêts du pays et de sa fille, en
dépit de difficultés grandissantes.
Introduction
de la réforme en Ecosse.
Ces difficultés tenaient pour une
part à la traditionnelle indocilité des lairds écossais,
mais pour une bonne part aussi à l'esprit nouveau que la Réforme
avait introduit dans la contrée. Et non pas une réforme luthérienne ,
comme l'avaient d'abord prêchée quelques étudiants
des universités du continent (Hamilton en 1527,
George Wishart en 1544-1546),
mais une réforme calviniste ,
celle dont John Knox s'était fait le propagateur à son retour
de Genève
en 1559. Auparavant déjà,
les seigneurs gagnés aux doctrines protestantes avaient signé
à Édimbourg
le fameux accord ou Covenant instituant la «
Congrégation » de Christ
contre celle de Satan
et de l'idolâtrie (3 décembre 1557)
et empêché Marie de Lorraine de réaliser en Ecosse
une réforme purement catholique .
Tôt après l'arrivée de Knox et sous son influence,
le «-Parlement
de la Réforme » (Reforrnalion Parliament) adoptait
la « Confession de foi professée
par les protestants
d'Ecosse », abolissait toute juridiction de l'évêque
de Rome
dans le royaume et confiait à ce farouche Pasteur le soin d'organiser
l'Église presbytérienne, la Kirk. Ainsi, quand Marie
Stuart, veuve de François II, rentra
en Écosse, le protestantisme y était définitivement
constitué. Le calvinisme, - un calvinisme particulièrement
rigide, républicain et laïque, - y était devenu la religion
officielle : pas d'évêques, rien que des ministres, et un
certain nombre d'« anciens », tous élus; la messe
était proscrite sous peine d'amende, puis de prison, enfin de mort.
Les
difficultés et la mort de Marie Stuart.
Fervente catholique, Marie Stuart se refusa
toujours à ratifier les actes de 1560,
tout en essayant de calmer les défiances qui l'avaient accueillie
à son retour. Mais peut-on réellement désarmer la
passion religieuse? En faisant célébrer la messe dans la
chapelle d'Holyrood, la reine d'Écosse
déchaîna une vraie tempête. Dès lors, consciente
de sa faiblesse, elle se chercha des soutiens. Elisabeth
ayant répondu à ses avances de la façon la plus décevante
et les princes étrangers aspirant à sa main étant
presque tous protestants, Marie prit pour époux un catholique parmi
ses sujets. Son choix s'arrêta sur son cousin Henry Darnley, fils
du comte Lennox et arrière-petit-fils de Henry
VIl Tudor.
Darnley, brillant cavalier, mais âme
couarde et caractère jaloux, ne donna pas à la reine un appui
sérieux et, par contre, ce mariage décevant mécontenta
les grandes familles d'Écosse ,
fournit un thème inépuisable aux prédicants presbytériens
et exaspéra Elisabeth. Bientôt même, Darnley, dépité
de se voir refuser la couronne royale, qu'il réclamait, se tourna
contre marie et fit assassiner l'Italien Rizzio, son principal conseiller
(mars 1566). Si quelques semaines plus
tard, et à la veille de la naissance de son fils Jacques
VI (19 juin, la reine d'Écosse se réconciliait avec son
époux, de nouvelles querelles vinrent très vite séparer
la femme et le mari, et l'assassinat de Darnley par les chefs de la noblesse
rendit Marie Stuart veuve une seconde fois
(10 février 1567). On sait le
reste : à la suite de circonstances encore mal connues, celle-ci
ne tarda pas à prendre pour époux le comte de Bothwell, le
principal assassin de Darnley (15 mai 1567),
et l'Écosse tout entière se souleva contre sa souveraine.
Vaincue sans combat à Carberry-Hill et enfermée à
Lochleven, d'où elle ne tarda pas à s'échapper, vaincue
de nouveau à Langside un peu plus tard, Marie Stuart ne se vit plus
d'autre ressource, le 16 mai 1568,
que de demander un asile en Angleterre à la reine Elisabeth.
-
Exécution
de Marie Stuart, dans une salle du château de Fotheringay,
(Northumberland)
le 8 février 1587. Le château fut ensuite détruit sur
l'ordre de
Jacques
Ier, fils de Marie Stuart. (Gravure de De Lille,
d'après
un dessin de B. Picard, Bibl. Nat.).
Celle-ci, qui détestait les tendances
démocratiques du calvinisme
et qui avait surtout pour sujets des catholiques ,
s'était bien gardée, au début de son règne,
de soutenir les presbytériens écossais dans leurs luttes
contre Marie de Lorraine; pour demeurer maîtresse dans ses propres
États, elle avait adopté une attitude de stricte neutralité,
tout au moins apparente, et s'était même, en quelque façon,
posée en arbitre. Elle garda encore cette attitude le jour où
Marie
Stuart lui eut demandé l'hospitalité, ne voulant la laisser
passer ni en France ,
ni en Espagne ,
où elle eût été trop dangereuse. Mais voici
que, bientôt, la présence de la reine d'Écosse s'avère
un péril pour l'autorité d'Elisabeth;
les catholiques anglais n'attendent-ils pas d'elle, en effet, la restauration
de leur religion dans la contrée? Dès 1569,
il se produit un soulèvement dans les pays du Nord, Northumberland
et Westmoreland. Bientôt, la situation devient plus grave encore
: le pape a déclaré bâtarde Elisabeth et a dégagé
tous ses sujets de leur serment d'allégeance envers elle, ce qui
détermine contre la reine d'Angleterre nombre de complots ou même
de véritables conspirations. Celles-ci sont réprimées
de manière sanglante et finissent par atteindre Marie Stuart elle-même;
des catholiques anglais, des prêtres formés dans les collèges
fondés sur le continent (à Douai
surtout) pour évangéliser le royaume, des jésuites
sont pris et exécutés. Un jour vient où Elisabeth
fait voter par le Parlement et promulgue une loi autorisant à condamner
à mort toute personne se croyant des droits à la couronne
et en faveur de qui aurait été projetée ou fomentée
quelque insurrection ou quelque atteinte à la personne de la reine
Elisabeth. Peu après, le complot de Babington est découvert
et Marie Stuart y est impliquée; à la suite d'un procès
où tout fut irrégulier, la haute cour de justice devant laquelle
elle avait été traduite prononça contre elle la peine
capitale. Elisabeth eût voulu éviter la responsabilité
de cette mort et elle invita le gardien de la reine d'Écosse, qui
s'y refusa, à la faire disparaître. Chacun connaît la
touchante résignation et la fermeté de Marie Stuart sur l'échafaud
: c'est en reine qu'elle mourut au château de Fotheringay, le 8 février
1587,
après quelque dix-neuf ans de captivité.
L' « Invincible
armada ».
Philippe
II aurait pu naguère donner son fils don
Carlos pour époux à Marie Stuart
et, depuis longtemps déjà, il s'était intéressé
à son sort; sa main se retrouve dans plusieurs des conspirations
tramées à l'époque en Angleterre. N'ayant pu la secourir
en temps opportun, il voulut du moins venger sa mort ce même temps
que satisfaire ses nombreux griefs personnels contre Elisabeth. N'avait-il
pas été écarté par elle quand il avait brigué
sa main? N'avait-il pas à se plaindre fortement d'elle, en tant
que catholique? Et enfin, comme roi d'Espagne ,
n'avait-il pas à venger les coups de main que, depuis vingt ans,
les corsaires anglais ne cessaient de diriger au delà de la «-ligne
des amitiés » contre ses flottes ou contre ses principaux
ports d'outre-mer? Minutieusement, Philippe II prépara donc une
descente espagnole en Angleterre; toute la force de l'Espagne fut mobilisée
au cours de l'année 1587. Une
flotte partie de Lisbonne
devait venir embarquer l'armée du duc de Parme dans les Pays-Bas
et la débarquer sur les rivages britanniques.
L'alarme fut poignante, les préparatifs
de défense un peu décousus. Lord Howard, chef suprême
de la flotte, eut sous ses ordres, comme vice-amiral, Francis
Drake, qui s'était signalé par le pillage des ports du
Chili ,
du Pérou
et enfin de Cadix .
La plupart des « chiens de mer », comme s'appelaient les pirates
anglais, accoururent. La défense sur terre fut préparée
précipitamment. Depuis la bataille de Lépante, l'Espagne
passait pour invincible sur mer. Elle lança sur l'Océan cent
trente-deux vaisseaux bien commandés et pourvus de bons équipages,
qui arrivèrent le 19 juillet 1588
en vue de l'Angleterre. Si Medina Sidonia
avait aussitôt attaqué Plymouth, il aurait paralysé
la défense. Il n'osa pas s'écarter des ordres précis
de son maître et défila le long des côtes, laissant
aux trente-quatre médiocres bâtiments de la marine royale
et à l'innombrable essaim des corsaires et des navires de commerce
l'avantage de l'offensive.
« Nous allons leur arracher les plumes»,
dit Howard à ses marins, et bientôt l' «-Armada
» fut harcelée de jour et de nuit. Ses équipages furent
déconcertés par cette tactique nouvelle, ses manoeuvres contrariées
par une brusque saute des vents et la traîtrise des courants de la
Manche. Aussi l' « Armada » arriva-t-elle en désordre
devant Dunkerque ,
où le duc de Parme renonça à la traversée.
Medina Sidonia entreprit alors de retourner en Espagne en contournant l'archipel
britannique. Il n'avait plus que cinquante-trois vaisseaux quand il reparut
dans son pays. Tout danger n'était pas conjuré : les Espagnols
eurent même certains succès, quelques-uns aux dépens
aussi des Français, comme la prise
de Blavet, de la presqu île de Crozon, où se trouve encore
la Pointe des Espagnols, dont la reprise coûta la vie à Frobisher,
un des plus renommés des corsaires. L'attaque de Cadix
fut alors décidée : Howard, Essex, Raleigh
forcèrent l'entrée du port, la ville fut prise d'assaut,
pillée, rançonnée (1596).
L'Espagne était vaincue et bien vaincue.
La politique extérieure
d'Elisabeth. Sa popularité en Angleterre.
Elisabeth
n'avait pas attendu ce triomphe pour jouer en dehors de son propre royaume
le rôle de protecteur du protestantisme. En France ,
dès le début des guerres de religion et jusqu'au jour où
Henri
IV eut achevé de conquérir son royaume ; aux Pays-Bas
où, après de longues hésitations, elle envoya des
subsides et des secours militaires, - qu'elle prétendit d'ailleurs
se faire payer par la reconnaissance de son protectorat sur les Provinces-Unies,
- elle était intervenue de façon plus ou moins heureuse,
mais elle avait toujours combattu la politique catholique de Philippe
Il et avait su donner une haute idée de sa puissance. Aussi,
déjà avant 1588, la considérait-on,
dans toutes les parties du monde protestant, comme le soutien de la Réforme.
Les Anglais le savaient et ils en étaient
fiers. De là, les louanges données par les poètes
au gouvernement de la « reine vierge »; et l'exaltation de
l'amour-propre national, après l'échec de l'invasion espagnole,
- une exaltation proportionnelle à la crainte que la menace avait
inspirée, - vint encore accroitre la bonne opinion qu'ils avaient
du gouvernement de leur souveraine. Il en résulta un nouvel accroissement
d'autorité pour Elisabeth et une recrudescence du loyalisme de ses
sujets. Déjà, en 1588, les catholiques avaient fait bloc
avec le reste de la nation britannique contre l'envahisseur du dehors.
Par la suite, ceux-là même
qui ne partageaient pas les croyances nouvelles et qui étaient persécutés,
les catholiques demeurés nombreux jusqu'à la fin du règne,
les puritains dont Elisabeth redoutait et combattait rudement les doctrines
avancées, tous lui demeurèrent indéfectiblement attachés.
On vit un puritain, après l'amputation de
sa main droite, lancer son chapeau en
l'air avec sa main gauche en criant :
«
Vive la reine! »
La politique intérieure
et le malaise social.
L'habile et heureuse politique extérieure
d'Elisabeth faisait ainsi oublier aux
Anglais les erreurs et la dureté de sa domination intérieure.
Rarement, en effet, l'Angleterre subit un despotisme plus rigoureux qu'au
temps de la dernière des Tudor. Jalouse
de son autorité comme elle l'était, elle n'aimait pas les
Parlements, alors même qu'ils se montraient empressés à
lui complaire; elle ne les réunit donc qu'assez rarement - treize
fois en quarante-quatre années de règne - et seulement en
cas de nécessité absolue, pour voter les subsides dont elle
avait besoin. Du moins eut-elle le mérite de ne pas les supprimer
et, parfois même, de les remercier de leurs remontrances et d'en
tenir compte? Celles-ci se produisirent surtout à propos de la politique
financière d'Elisabeth, dont tous les historiens sont unanimes à
reconnaître l'avarice extrême; elle tardait à pourvoir
à la nomination des sièges épiscopaux vacants, afin
de s'en réserver les revenus. Cette avarice ne suffit pas toutefois
à expliquer les côtés tragiques du temps; il faut encore
tenir compte de nombre de causes, à commencer par la situation financière
que ses prédécesseurs lui avaient léguée, auxquelles
elle remédia de son mieux, dès son avènement; une
refonte des monnaies d'or et d'argent remit en circulation des pièces
de bon aloi. Mais ces mesures ne suffirent pas à améliorer
vraiment la crise sociale qu'avait déterminée en Angleterre
la révolution religieuse. Cette révolution avait porté
aux artisans ruraux un coup terrible; elle les avait privés sans
compensation de la majeure partie de leur travail et leur avait retiré
leur meilleure clientèle, les églises et les monastères.
En vain, dès le début de son règne, Elisabeth prit
une série de mesures pour la répression du vagabondage et
de la mendicité; force lui fut d'y revenir par la suite à
plus d'une reprise et d'édicter des « lois des pauvres »,
poor
laws, qui, « inspirées de l'esprit médiéval,
moins la charité », ne laissèrent aux artisans ruraux
aucune possibilité d'économie ni aucune chance d'amélioration
de leur sort. Là réside, comme aussi dans la « misère
d'Irlande
», le côté regrettable du règne d'Elisabeth.
Par contre, les classes industrielles et
commerçantes des villes bénéficièrent d'une
réelle prospérité. Les lois sur l'apprentissage et
sur la journée de douze heures, tôt promulguées, contribuèrent
à un progrès industriel auquel ajouta un afflux de tisserands
hollandais chassés de leur pays par les rigueurs du duc
d'Albe. Dès lors, aux industries de la laine s'ajouta (dans
le comté de Norfolk) la fabrication des étoffes de lin. En
même temps, le commerce extérieur se développait; tandis
que continuaient les relations avec la Moscovie, Thomas Gresham fondait
la Bourse de Londres ,
et la Compagnie des Merciers, ses collègues, fournissait des preuves
multiples de son active et audacieuse initiative. La Compagnie des Indes
orientales recevait sa charte de fondation, au dernier jour du siècle
finissant (31 décembre 1500).
Ainsi s'explique, comme aussi par la splendeur de la littérature
anglaise du temps, le souvenir que le peuple britannique a gardé
des jours de la « bonne reine Bess». La reconnaissance populaire
a prêté à Elisabeth des qualités et des mérites
qu'elle n'avait pas et l'a fait bénéficier d'une auréole
qui revient davantage à tout le pays qu'à sa souveraine.
(HGP). |
|