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La Fontaine
Les contes et les fables
Le naturalisme de La Fontaine
Aperçu La vie de La Fontaine Les contes et les fables
Ce furent les Contes qui parurent d'abord, dont trois recueils, contenant ensemble vingt-quatre contes et quelques-uns des plus agréables, se succédèrent en 1665, 1666 et 1667. Une circonstance particulière attira sur eux l'attention publique. Un M. de Bouillon, - qui faisait partie, comme La Fontaine lui-même, de la maison de la duchesse d'Orléans, douairière, - avait publié, l'année précédente, une imitation en vers du Joconde de l'Arioste. Lorsque La Fontaine, à son tour, fit paraître la sienne, une discussion s'engagea sur le point de savoir à laquelle des deux on devait donner la préférence; et peu s'en fallut que l'on ne vît renaître les temps de la grande querelle des Jobelins et des Uranistes; mais les dames y prirent moins de part, sans doute. La dispute se termina par un jugement de Boileau, tout jeune et encore inconnu, qui n'hésita pas plus, avec sa sûreté de goût, à se ranger du côté de La Fontaine qu'il n'avait hésité naguère à se ranger du côté de Molière et ce fut l'origine de leur liaison commune. Mais, indépendamment de cette circonstance, Joconde lui-même, Richard Minutolo, la Servante Justifiée, la Fiancée du roi de Garbe, - l'un des chefs-d'oeuvre de l'art de conter qu'il y ait dans aucune langue, - avaient de quoi plaire assez aux lecteurs de 1665. Ni Boileau ne se piquait alors de jansénisme, ni Racine, qui criblait de ses épigrammes ses anciens maîtres de Port-Royal, et Molière sans doute encore moins. Louis XIV aimait La Vallière et faisait jouer Tartufe. S'il eût lu ces premiers Contes et qu'il s'en fût trouvé choqué, on lui eût fait aisément entendre qu'ils n'avaient rien de plus « immoral » ou de plus dangereux que l'Heptaméron de la reine de Navarre, et, d'ailleurs, en le lui faisant entendre, on l'eût trompé. Le sujet des Contes de La Fontaine est généralement « indécent », et sa manière, qui n'a rien d'ordurier si l'on veut, ni d'obscène, est proprement ce que l'on appelle « graveleuse ». Ce que Boccace ou Marguerite se sont contentés d'indiquer en passant, - voyez le conte du Faucon, par exemple, - La Fontaine, lui, s'y attarde, y insiste, et sa grande malice est de tourner autour de la chose ou du mot sans jamais les écrire. Si peut-être en cela même on dit qu'ils sont vraiment gaulois, ce sera donc tant pis pour l'esprit gaulois! mais on aura dit vrai, et on aura d'ailleurs nommé la dernière et la principale raison de leur succès. A une époque où, de même qu'aujourd'hui, nos dilettantes sont lassés d'entendre louer les « littératures du Nord », ainsi les lecteurs étaient fatigués de tant d'imitations de l'espagnol ou de l'italien, beaucoup d'entre eux virent dans les Contes ce que nous appellerions « un retour à la tradition nationale ». Ils y reconnurent la veine de Rabelais traitée dans le goût de Marot - Maître François et Maître Clément - les sujets ordinaires des anciens fabliaux français, l'accent de des vieux trouvères, et en y applaudissant, il leur sembla qu'ils s'applaudissaient de s'être retrouvés eux-mêmes. Qu'on se rappelle à ce propos la violente invective de Boileau, non pas dans son Art poétique, mais dans sa première Satire :
Qui pourrait aujourd'hui, sans un juste mépris, 
Voir l'Italie en France et Rome dans Paris... 
Voir le Tibre, a grands flots, se mêler dans la Seine 
Et traîner dans Paris ses momes, ses farceurs, 
Sa langue, ses poisons, ses crimes et ses moeurs!
La Fontaine profita certainement de cette réaction du goût gaulois ou français contre l'influence italienne. Et c'est ainsi qu'à leur façon, qui n'est pas d'ailleurs la plus chaste, ni la meilleure, la Fiancée du roi de Garbe ou Joconde sont bien du même temps que les Satires ou l'Ecole des femmes, non seulement du même temps, mais de la même, inspiration, et qu'ils trahissent, comme on le va voir, une même conception ou une même idée de l'art et de la vie.

Furent-ils écrits, comme on l'a prétendu, sur le désir ou l'invitation de la jeune duchesse de Bouillon, Marie-Anne Mancini, nièce de Mazarin? Elle était très jeune encore, et quelle que fût sa rare précocité, nous n'osons croire qu'à seize ans elle fût déjà curieuse de distractions si libertines. Ce que nous savons seulement, c'est que pendant un séjour qu'elle fit à Château-Thierry, - pour y prendre possession du duché que le duc son mari venait de recevoir en échange du duché de Bouillon, - elle y connut La Fontaine, dont elle devait demeurer longtemps la protectrice. C'est par elle aussi, selon toute probabilité, qu'il connut Hortense, duchesse de Mazarin, et qu'il entra, de loin, à travers la Manche, en relations avec Saint-Evremond. Les « Mazarines » comme on les appelait, aimaient les gens de lettres, et La Fontaine était bien fait pour s'accommoder de la licence de leurs moeurs. Il serait beau pour elles de lui avoir inspiré la première idée de ses Fables. Les six premiers livres des Fables parurent en 1668, et ils ne furent pas moins favorablement accueillis que les Contes, dont on peut dire qu'ils ont tous les mérites et aucun des défauts, Mais ils avaient d'autres qualités encore, qui leur sont propres, et assez caractérisées pour que, sans attendre davantage, nous nous y arrêtions et qu'à ce propos  nous tâchions de définir le génie du poète. Si nous ne saurions avoir la prétention d'apprendre à personne qu'il n'y en a  guère de plus original dans l'histoire entière de la littérature française classique, nous pouvons cependant essayer d'en reconnaître les traits essentiels. Et s'il semble d'abord qu'il fasse exception au XVIIe siècle, qu'il y soit comme en dehors, et, pour ainsi parler, comme en marge des grands courants de son temps, nous pouvons essayer de montrer que ce n'est là qu'une apparence.

En premier lieu, son oeuvre est d'un artiste; et il est vrai que ce premier trait le distingue de Corneille et de Molière, qui font passer toujours quelque préoccupation philosophique ou morale avant le souci de l'art pur; qui ont des intentions, qui soutiennent des thèses; qui songent d'abord à la glorification de la volonté, comme dans Rodogune, ou à l'apothéose de la nature, comme dans l'Ecole des femmes; mais il ne distingue essentiellement La Fontaine ni de Boileau ni surtout de Racine. Je ne vois pas au moins d'intention dans le Lutrin, si ce n'est celle d'égayer le grave Lamoignon, et je n'en trouve d'autre dans Bazajet que celle de faire une belle tragédie. Point de thèse, non plus, dans Andromaque ou dans le Repas ridicule

« Si les accidents du monde, a-t-on pu dire, vous apparaissent, dès qu'ils sont perçus comme transposés pour l'emploi d'une illusion à décrire, tellement que toutes les choses, y compris votre existence, ne vous, semblent pas avoir d'autre utilité. »
C'est ce qu'on appelle être artiste; et c'est bien le cas de La Fontaine; mais ç'a été aussi, dans leur jeunesse au moins, le cas de Racine et celui de Boileau. Pour eux, comme pour La Fontaine, la vie n'a d'abord été qu'un spectacle, à l'infinie diversité duquel ils ont pris le même genre d'intérêt qu'un peintre à la combinaison perpétuellement changeante des couleurs et des lignes. Seulement, et tandis qu'à mesure qu'ils avançaient en âge, ils réfléchissaient, et se donnaient à eux-mêmes un autre objet que de satisfaire leur curiosité, l'auteur des Fables, lui, ne changeait pas, et, au contraire, prenant son parti « de s'en aller comme il était venu », l'art s'emparait de lui, l'occupait, l'absorbait, et le retenait tout entier.

C'est par là qu'il convient d'expliquer son insouciance légendaire, son égoïsme, - qu'on n'aurait pas le courage de lui reprocher s'il n'avait nui qu'à lui, - l'irrégularité de son existence. La Fontaine suit en tout et toujours son caprice, et son caprice est d'un épicurien, mais en même temps d'un artiste. Ni mari, ni père, ni citoyen, ni fonctionnaire, ni magistrat, ni médecin, ni quoi que ce soit, enfin, d'étiqueté ou de classé, sa profession est de « porter des fables » - selon le mot si souvent cité de Mme Cornuel, - comme un « pommier porte des pommes ». Il ne se mêle à la société qu'autant qu'il le faut pour en jouir, mais en elle il l'observe, et comme il l'observe du dehors, elle n'est à vrai dire pour lui que la matière de son art. C'est ce qui explique également le caractère de sa satire, ou, pour mieux parler, c'est ce qui explique la méprise de ceux qui voient autre chose en lui que le peintre involontaire des moeurs de son temps. Car aucune intention chez lui « de corriger les moeurs » ou de réformer le monde; aucun propos ni de prêcher, ni même, je le dirai, de plaider seulement. Les hommes sont grossiers et les femmes ont d'autres défauts; les grands sont tyranniques et les petits sont plats; les misérables sont timides et les riches sont impertinents; les courtisans sont vils et les rois sont cruels :

Mais son esprit au fond n'est pas plus offensé
De voir un homme fourbe, injuste, intéressé,
Que de voir des vautours affamés de carnage,
Des singes malfaisans et des loups pleins de rage...
C'est qu'il les observe, il ne les juge pas; il les peint tels qu'ils sont ou tels qu'il croit les voir, il ne s'en moque pas; ou plutôt il s'en moque si peu qu'il serait fâché qu'on les lui changeât, et moins « affamés de carnage » ou moins « malfaisans », singes et loups, renards et lions, serpents et ours, il les trouverait moins intéressants, comme étant moins caractérisés. Point de vue d'artiste encore, qui ne se soucie pas des choses ni des êtres en eux-mêmes, mais uniquement du rapport qu'ils peuvent avoir avec son art, du « profit qu'il en peut tirer pour sa consommation personnelle » - c'est au mot de Flaubert de l'intérêt ou de la nouveauté de la peinture qu'on en peut faire. N'est-ce pas aussi ce qui explique, le libertinage de ses Contes et Ia facilité de sa morale courante? Mais, si je voulais insister sur ce point, il y aurait trop à dire; et je me bornerai faire observer que la morale ayant voulu que la matière habituelle de ses Contes ne fût pas une matière « comme une autre », la grande immoralité de La Fontaine est de l'avoir traitée comme une autre.

Je ne rappelle aussi qu'en passant - et en renvoyant pour le détail aux innombrables commentateurs de ses Fables - quel artiste il a été dans le choix de ses sujets, de ses rythmes et de ses mots.

« Faites-vous envoyer les Fables de La Fontaine écrit à Bussy Mme de Sévigné elles sont divines. On croit d'abord en distinguer quelques-unes, et à force de les relire on les trouve toutes bonnes. C'est une manière de narrer et un style à quoi l'on ne s'accoutume point. »
Mais c'est surtout une manière de peindre qui, pour différer de celle de ses contemporains, ne procède pas moins des mêmes principes, chez La Fontaine, que chez Racine et que chez Boileau. Laissons Boileau, qui, dans son Lutrin même, est trop au-dessous de La Fontaine. Mais Racine n'a pas été moins artiste en ce sens, je veux dire à la fois moins scrupuleux ni moins heureux. Si La Fontaine à connu « le pouvoir d'un mot mis en sa place » et s'il a fait, lui aussi, consister le chef-d'oeuvre de l'art « à faire quelque chose de rien », il n'y a pas mieux réussi que Racine, et, pour y réussir, il ne s'est pas-donné plus de peine. Ils n'ont pas attaché moins de prix l'un que l'autre à la perfection de la forme. La différence entre eux n'est peut-être, à cet égard que la différence des genres dans lesquels ils se sont exercés, à moins encore que ce ne soit une différence d'éducation première. Mais de même qu'ils étaient tous les deux de la même province,  ils sont bien tous les deux aussi de la même école littéraire; et c'est ce que j'exprimerai d'un mot en disant que comme l'oeuvre de Racine et autant que d'un artiste l'oeuvre de La Fontaine est en second lieu d'un naturaliste.

Remarquons tout-de suite que, s'il se sépare en ce point de Racine et de Boileau, naturalistes en art, eux aussi, mais jansénistes en morale il se rapproche de Molière dont la philosophie, comme la sienne, - et si le mot n'est pas un peu pédantesque pour eux, - est une philosophie de la nature, C'est également la philosophie de Montaigne ou de Rabelais et le contraire de celle de Pascal ou de Bossuet. Avec Rabelais et avec Molière, La Fontaine a toujours pensé que « gens libères, bien-nés, bien ins-truits, conversans en compagnies honnêtes ont par nature un instinct et aiguillon qui les pousse a faits vertueux et les retire de vice »; et nous pouvons bien ajouter que si la valeur d'une morale se prouve par le manière dont on vit, il n'y en a guère de plus égoïste ou de plus  antisociale que celle dont cette croyance est en quelque sorte le premier fondement. On le montrerait aisément si c'en était le lieu. Mais quand nous disons que l'oeuvre de La Fontaine est d'un naturaliste, c'est autre chose que nous voulons dire; nous ne parlons pas de sa morale, mais de son art; et il n'est ici question que de l'écrivain.

Naturaliste, il l'est donc d'abord en ce sens que nul en son temps n'a-plus fidèlement que lui reproduit ou reflété la nature; et c'est ce qui le distingue, non seulement de Racine ou de Boileau, mais de l'auteur même de l'Ecole des femmes et du Malade imaginaire. Quelle que soit en effet la tendance des autres vers le naturalisme, - ou, pour parler peut être plus clairement, - vers l'imitation de la nature, ils sont gênés par les préjugés de leur éducation par leur désir de plaire au public ou de faire leur cour au roi, par les exigences mêmes de leur genre. II y a des « réalités » dont Molière n'oserait placer la représentation trop fidèle sous les yeux des spectateurs, et qu'aussi bien la pudeur collective des foules n'admettrait pas qu'il lui imposât. Pour l'auteur d'Andromaque et de Phèdre quelque hardiesse dont il ait fait preuve dans la peinture da la passion, ce sont les lois, c'est la définition de la tragédie qui l'empêchent de franchir la limite où l'expression du sentiment se changerait, comme dans le mé
lodrame en une notation de la sensation. Et il n'est pas jusqu'à Boileau qui ne soit « contraint » dans la satire, par l'obligation d'opposer les leçons de la morale à la pratique des vices qu'il dénonce. La Fontaine est plus libre, beaucoup plus libre, et la fidélité de ses peintures en devient beaucoup plus grande. Non seulement les sujets de ses Contes, infiniment moins réels d'ailleurs et bien plus imaginés que les sujets de ses Fables, - mais les sujets  de ses Fables aussi l'autorisent presque à tout peindre ou du moins à tout indiquer. Une grenouille ou une fourmi, qu'à peine Molière ou Boileau se permettraient-ils de nommer sont tout aussi dignes pour lui de sa curiosité que les humains eux mêmes. Il faut bien qu'on le lui passe, puisque c'est la condition même de la Fable, et aussitôt cette autre conséquence en résulte, qu'il y a dans son oeuvre une plus grande part de nature incluse, décrite, et sentie que dans celle de ses émules. L'homme d'abord s'y re trouve tout entier, non seulement l'homme vrai - celui dont Racine et Molière n'ont représenté que les passions ou les vices mais l'homme réel : paysan, bourgeois, gentilhomme, le laboureur, la laitière, le savetier, le meunier, le médecin, le juge, le prêtre,  le banquier, - que sais-je encore? l'homme extérieur, que le costume de sa profession ou les déformations de son métier caractérisent, et non plus celui dont le théâtre ou le roman même ont dû commencer par altérer ou par supprimer quelques traits pour en faire d'autant ressortir les autres. A-côté de l'homme, les animaux tiennent leur personnage - carnassiers, ruminants, oiseaux, serpents, poissons - toute une « ménagerie » dont on méconnaîtrait étrangement la pittoresque diversité si l'on n'y voulait voir, comme dans les animaux du Roman de Renart, que des abstractions, des types allégoriques, et, pour ainsi parler, les « masques » de nos défauts ou de nos ridicules. Le fabuliste a-t-il d'ailleurs décrit fidèlement les moeurs des espèces, et ses lapins sont-ils de vrais lapins? C'est ce que l'on a cru devoir aigrement contester, et on a établi qu'en effet Daubenton ou Cuvier étaient des descripteurs plus exacts. Mais la perspective dans laquelle s'inscrivait La Fontaine n'avait évidemment rien à voir avec la leur. Et il n'en est pas moins vrai que, pour ce que chacun de nous en peut voir, il les a observés; et l'intérêt de ses observations a passé dans ses vers ; et ce qui est encore plus vrai, c'est qu'en faisant entrer toute cette « ménagerie » dans ses Fables, elles sont vraiment devenues, sinon une « épopée nationale » du moins la véritable et la seule « épopée animale ». On sait enfin qu'avec les animaux, c'est la nature extérieure aussi, ce sont les astres et c'est le brin dherbe, ce sont les airs et ce sont les eaux, qu'il a fait entrer dans son oeuvre, c'est le paysage, en un mot, qu'il  a introduit dans la littérature de son temps. 

Et s'il y manque après cela quelque chose, la passion, par exemple, en dépit des Deux Pigeons, et l'éloquence, en dépit du Paysan du Danube, toujours est-il que son oeuvre demeure la plus diverse que nous ait léguée le XVIIe siècle. C'est ce qu'on peut exprimer d'une autre manière encore, en disant que, pour représenter selon son ampleur cette nature plus diverse, il a dû donner à son vocabulaire une ampleur correspondante, et c'est ce qui achève de caractériser le naturalisme de son oeuvre. Ne reculant pas devant la familiarité des spectacles, il ne recule pas non plus devant les moyens de la rendre, et la richesse de son vocabulaire n'en est égalée que par la diversité. Il prend ses mots partout, et la distinction du style « noble » et du style « familier » lui est inconnue. Selon le besoin ou l'occasion, il passe de l'un à l'autre avec la même aisance, et il remplit tout l'entre-deux. Il a d'ailleurs la phrase aussi libre en son tour, et il le faut quelquefois - aussi « incorrecte » que l'exige le désir d'être immédiaterient compris ou entendu de tout le monde. Sa langue est celle que l'on parle à Paris comme à Versailles, et sa syntaxe n'a qu'une règle, ou un principe, qui est de conformer le mouvement du style au mouvement de la pensée. Et à la vérité, ce principe est bien aussi celui de Molière, de Racine et de Boileau, mais comme La Fontaine a peint plus de choses, l'application d'un même principe aboutit dans son oeuvre à des effets plus variés. C'est en ce sens encore qu'il est naturaliste, non seulement naturel, et de tous les grands écrivains français c'est pourquoi, comme on l'a dit, il est le plus populaire.

C'est qu'en effet, comme la nature, étant très simple en apparence, il est très profond, et, quoi qu'on en ait dit, les enfants le comprennent, mais la philosophie trouve son compte aussi dans ses vers. Dirai-je qu'on reconnaît à ce signe les vrais naturalistes? Mais si je voulais en donner les raisons, il y faudrait trop de temps et de place. Contentons-nous donc de faire observer qu'ayant la ressemblance d'un « portrait », son oeuvre en a l'intérêt, qui est d'équivaloir à l'original on plutôt de le suppléer. C'est ce qui explique en passant que tant de naturalistes soient eux-mêmes inférieurs à leur oeuvre. Ils n'ont pas su ce qu'ils y mettaient, et au fait, beaucoup d'entre eux n'y ont mis que leur habileté de main, mais cette habileté de main était extraordinaire et rien qu'en peignant la nature, ils en ont, comme sans le savoir, exprimé toute la profondeur. Hâtons-nous ici de dire cependant que si l'observation est vraie de La Fontaine et qu'ainsi nous puissions lui prêter bien des intentions qu'il n'a pas eues, mais qui n'en sont pas moins dans son oeuvre, c'est qu'un dernier trait s'ajoute en lui aux deux autres, et qu'autant qu'artiste et que naturaliste, il a été poète.

De dire qu'il l'est par le don de l'expression pittoresque ou plastique, ut pictura poesis, ce n'en serait rien dire que l'on ne sache, et d'ailleurs ni Racine, je pense, ni Boileau même n'ont manqué de ce don. N'est-ce pas ce - que l'on oublie encore quand on met La Fontaine comme à part, et pour ainsi parler, en dehors du choeur des écrivains de son temps? Racine est plein de ces vers « qui peignent ». Mais ils ne peignent pas les mêmes choses. Comme l'auteur des Fables, l'auteur d'Andromaque ou de Phèdre excelle à ces évocations qui sont le triomphe de la magie du poète; mais, pour y réussir, il semble qu'il ait besoin de l'éloignement de la distance ou du temps. La Fontaine, au contraire, n'a besoin que des événements de la vie journalière, et c'est encore, si l'on veut, un trait de son naturalisme, mais c'est déjà quelque chose de plus, puisqu'il nous montre dans la nature ce que sans lui nous n'y aurions pas vu. Il s'y ajoute, selon l'expression célèbre, et en s'y ajoutant, il l'éclaire d'une lumière nouvelle. Ou plutôt encore, s'il y a, comme je le croirais, jusque dans nos occupations les plus familières, une poésie secrète ou intime que nous n'y saurions pas découvrir nous-mêmes, mais qu'il suffit qu'on nous montre pour que nous la reconnaissions, c'est cette poésie que La Fontaine en a su tirer.

La Fontaine est poète encore d'une autre manière, plus voisine de nous, mais non pas nouvelle en notre langue, ni seulement unique en son siècle, - s'il intervient volontiers de sa personne dans son oeuvre, et si, ce que nous savons de ses erreurs mêmes, comme de celles de Villon autrefois, et de Musset plus tard, c'est à lui que nous le devons. Je dirais à cet égard que, seul de son temps, il s'est publiquement « confessé », si je ne songeais fort à propos que son temps est le temps aussi de la littérature des Mémoires. Nous connaissons ses goûts, nous savons ce qu'il aime et ce qu'il n'aime pas; sans fausse honte et sans affectation, c'est lui qui nous fait les honneurs de lui-même; il nous a dit ses maladies; et son mobilier même a trouvé place dans ses vers.

Un clavecin chez moi! Ce meuble vous étonne, 
Que direz vous si je vous donne
Une Chloris de qui la voix
Y joindra ses sons quelquefois!
Ainsi s'écrie-t-il quelque part, et déjà c'est l'accent de Musset! Dans ses Contes, dans ses Fables, il se commente lui-même; il laisse ou il a l'air de laisser échapper des aveux; il explique ses personnages, et en prend occasion de faire sur soi des retours; il s'admoneste, il se gourmande, il s'accuse, il se repent; ou bien encore il s'analyse, il se décrit :
Volupté, volupté, qui fus jadis maîtresse
Du plus bel esprit de la Grèce,
Ne me dédaigne pas, viens-t'en loger chez moi,
Tu n'y seras pas sans emploi.
J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique,
La ville et la campagne, enfin tout; il n'est rien
Qui ne me soit souverain bien,
Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mélancolique!
Le ton, ici, s'élève jusqu'au lyrisme; et puisque le lyrisme est parfois devenu synonyme de poésie même, c'est assez dire ce que nous aimons dans La Fontaine, et qu'en effet, nous ne retrouvons, à ce coup, ni chez Boileau, ni chez Molière, ni chez Racine. On n'y retrouve pas non plus, sauf cependant dans Amphitryon ou dans les choeurs d'Esther et d'Athalie, ce vers libre dont les sinuosités reproduisent ou imitent si bien le mouvement de la pensée qu'il semble qu'on la saisisse à sa naissance même.
Les retours sur ses pas, les malices, les tours,
Et le change et cent stratagèmes,
Amans, heureux amans, voulez-vous voyager?
Que ce soit aux rives prochaines,
Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau,
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.
Et c'est encore du lyrisme, si cette liberté du rythme éloignant de nous toute idée d'artifice ou d'apprêt, le poète y laisse donc passer ce qu'il y a de plus intime et de plus personnel en lui. Quelque poétique qu'il soit, l'alexandrin de Racine semble toujours tendre vers la prose oratoire, comme vers sa limite naturelle, mais au contraire, le vers libre de La Fontaine garde toujours jusque dans l'expression des plus humbles détails de la vie on ne sait quoi d'ailé.

Nous n'en finirions pas si nous voulions tout dire. Il n'y a pas dans la langue française de vers plus harmonieux que ces « vers inégaux », il n y en a pas dont les accords éveillent plus de résonances; il n'y en a pas de plus suggestifs. Sans doute, on peut citer quelques vers de Racine :

Ariane, ma sœur, de quel amour blessée,
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée; 
ou le vers célèbre de Bérénice :
Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!
Mais ils ne font pas rêver, comme ceux de La Fontaine, et à peine ont-ils donné l'essor à l'imagination, qu'ils le répriment et qu'ils le bornent. Ceux de La Fontaine propagent en nous comme une ondulation de sensations infinies. Un vers comme celui-ci :
Sur les humides bords des royaumes du vent 
ou comme celui-là :
Quand les tièdes zéphyrs ont l'herbe rajeunie, 
n'évoquent pas seulement pour nos yeux tout un paysage ils servent d'origine ou de prétexte à une succession d'états d'âme, mélancolie d'automne ou gaieté printanière, tristesse vague ou joie sans cause; et n'est-ce pas le grand charme de la poésie! (F. Brunetière).
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