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Histoire Comique des États
et Empires de la Lune et du Soleil
Savinien Cyrano de Bergerac, 1662 

Extraits de la préface mise en tête de l'édition de 1662 
de l'Histoire Comique des États et Empires du Soleil.

Préface 
de 1662 
Lecteur [1], les amis du feu sieur de Bergerac ont cru devoir, à sa mémoire et au favorable accueil que tu as fait à ses précédents ouvrages, une exacte recherche de ce dernier, qui, pour n'être qu'un fragment, ne laisse pas d'avoir des endroits capables de te faire passer quelques heures avec plaisir. C'est un enfant qui n'est pas tout à fait formé, mais dont tous les traits ne marquent pas moins le génie du père que ceux qui ont vu le jour avant lui. Enfin, tel qu'il est, il ose se promettre que, si son père vivait encore, il le trouverait assez raisonnable pour ne le pas désavouer; et, s'il le cachait pour quelque temps à la vue, ce serait pour te le donner après avec plus de bienséance. Il est naturel de n'être pas bien aise de voir ses enfants estropiés, et de leur donner toute la perfection qui les peut rendre recommandables dans le monde; mais celui-ci est un posthume, qui n'y a d'appui que de lui-même, et qui n'a pas eu le bien, comme le dernier qui l'a précédé, d'avoir M. Le Bret pour tuteur. Excuse donc ses défauts et considère que sa malheureuse naissance, qui l'a fait tomber entre les mains de ceux qui pillèrent le coffre de notre auteur pendant sa maladie, lui a refusé cet avantage. On ne te prie point de le bien recevoir, puisqu'il a du mérite et qu'il porte le nom d'un homme dont l'esprit à plu à toute la terre. Certainement, l'on peut dire que la sieur de Bergerac a droit de tenir rang parmi ces illustres que l'Antiquité nous vante, et je puis l'assurer que tu le trouveras aussi ingénieux dans cette dernière production que dans les premières; car, enfin, tu le verras monter au Soleil par une machine qui vaut bien ses fioles pleines d'essence, et celle d'acier, qui le porta autrefois à la Lune.

Je te prie que ces démons, avec qui tu apprendras qu'il a eu des entretiens si familiers en son voyage, ne t'étonnent pas. Il n'est pas nouveau de penser que le Soleil soit habité. Chacun sait que Lucien a déjà plaisanté sur le même sujet. Mais, si ton humeur sévère ne pouvait souffrir un divertissement sans fondement, et si tu venais jusqu'à la rigueur d'exiger de nous quelques autorités, je te dirais, pour défendre un mort, qu'Apulée, dans son Démon de Socrate, a prétendu prouver qu'il y avait une puissance qui tenait le milieu entre les dieux et les hommes; que c'était elle qui entretenait les erreurs de leur religion; que toutes ces prédictions merveilleuses qui étaient annoncées aux grands hommes, soit par les songes, soit par la bouche des oracles, lui étaient dues, et qu'enfin elle avait inspiré les sibylles.

Il est, dit-il, vraisemblable que, puisque la Terre est peuplée, puisqu'il y a des poissons dans l'eau, et puisque Aristote veut que le feu même ne consume point de certains animaux, cette belle étendue, que les Latins nomment l'aether, n'est ni morte ni stérile. II y a, dit-il, apparence qu' elle est la demeure de ces substances animées qui ont été reconnues des Grecs sous  le nom de démons, et des latins sous celui de génies. Lactance les nomme ainsi.

Je pourrais dire, si j'étais réduit à tirer des preuves de loin pour autoriser ces opinions, que Zénon et tous les Stoïques, tenant que cette partie régnait sur tout l'univers, pouvaient concevoir une Nature qui l'habitait, à qui ils attribuaient ce gouvernement; ainsi que ceux qui, disant que Rome était !a maîtresse de la moitié de la Terre, se servent de ce terme pour exprimer la souveraine autorité du peuple romain.

S'il est donc ainsi que tant de grands hommes aient cru que ces êtres spirituels aient été les peuples de cette haute région, qui peut trouver mauvais que notre auteur ait promené son esprit plus loin, et qu'il leur ait assigné une terre sur ces taches qu'on remarque au Soleil, puisque Plutarque même, parlant d'eux, ne fait pas difficulté de les loger dans la Lune?

Je me souviens, à propos de cette belle partie du monde, d'avoir lu dans Lucrèce que, au commencement,

Les corps furent pressés, et s'acquirent leurs poids :
La Terre, cet amas des excréments du monde,
Demeura fixe et sembla faire choix,
Dans le fond du chaos, d'une figure ronde.
Dès lors, les champs de l'air se virent transparents;
La mer s'émut, son cristal fut liquide;
Et du ciel étoilé la matière fluide
Nous laissa voir ses beaux astres errants.
Ces vers semblent ne rien faire à mon sujet; aussi, ne les ai-je cités que pour te faire remarquer que ce philosophe sépare la matière du ciel qu'il nomme l'Éther d'avec l'air que nous respirons, et pour te faire souvenir ensuite qu'il nous avait auparavant expliqué sa nature en nous enseignant que :
Ce beau vide apparent, le ciel, ce bel espace,
De jour en jour augmenta son ardeur; 
Et, pour chasser enfin cette matière crasse, 
La terre et l'eau, ces sources de froideur,
Il s'unit au Soleil, ramassa sa lumière,
Lança ses traits sur elle avec tant de raideur
Que de la terre il fit une masse grossière.
Ce que j'appelle un vide apparent, un espace (par une façon de parler vulgaire), est cet Aether, qui n'est qu'une vapeur de feu perpétuelle, si l'on en croit ces derniers vers. Un philosophe moderne écrit qu'Anaxagore, Ocelle, Lucain, disciple de Pythagore, Hippocrate et Aristote, avec toute l'Antiquité, ont suivi cette opinion.

Je sais bien qu'il traite ce sentiment de ridicule, mais il peut être qu'il n'a pas raison et qu'il n'établit pas mieux ce que c'est. Ainsi, si nous voulons ajouter foi à ceux qui ont imaginé qu'il y avait quelques substances qui pouvaient vivre dans ce brûlant climat, quel inconvénient y aura-t-il de les approcher du Soleil, et qu'est-ce qui n'est point permis à un homme qui écrit avec l'enjouement de notre auteur?

Ces contes à plaisir, l'essor d'un beau caprice, 
Ces enfants d'une belle humeur, 
Ont un innocent artifice
De qui l'appât ou la douceur 
Par une secrète méthode,
Avec la vérité bien souvent s'accommode;
Mais, s'ils voulaient enfin toujours tout emporter, 
Une âme forte, un esprit sage,
Se conserve bien l'avantage
De se dégager d'eux et de les rejeter.
Ces vers d'Horace t'apprennent à ne pas croire tout ce que l'on te dit, à ne chercher pas le solide partout, à prendre les choses comme il faut, et  à ne pas refuser avec chagrin les plaisirs qu'on te donne. Je t'en dirais davantage, pour t'obliger à les recevoir, si je ne craignais de t'ennuyer.

Je ne sais si, lorsque Platon tient les démons invisibles, il pourrait favoriser le récit que le sieur de Bergerac nous fait de son corps, qui devint transparent à mesure qu'il approcha du Soleil; car, par ce moyen, toutes ses facultés pouvaient être tellement épurées qu'elles ne fussent point tombées sous le sens grossier de nous autres qui sommes ici-bas. Quoi qu'il en soit, Apulée, Platon, Aristote et notre auteur, dans son roman, conviennent en ce qu'ils croient que les démons sont formés de la plus subtile matière du monde.

Robert Fludd estime qu'ils ont un corps intérieur et un corps extérieur; que le premier est de feu et se conserve par le second, qui est formé de l'air le plus par de la partie supérieure du monde, pour les rendre plus agiles. Cela étant, notre auteur n'a-t-il pas ou raison de chercher leur origine dans le Soleil? Si tu voulais lire le traité que ce philosophe en a fait, tu verrais qu'il les reconnaît pour des corps subtils et vivants, qui ont le pouvoir de se dérober à nos yeux et de se faire voir quand ils veulent. Il me semble qu'il prouve qu'ils tirent le premier avantage d'une façon de se mettre, qu'il nomme dilatation; qu'ils possèdent le secours d'un autre, qu'il appelle condensation; et qu'il en est d'eux comme des autres corps, qui n'ont de la force qu'en nombre.

« D'où vient, dit-il, que les étoiles ne brillent que parce qu'elles sont formées d'un amas de cette matière, laquelle, assemblée et unie, peut envoyer des rayons suffisamment pour frapper la vue et pour faire naitre en nous ce sentiment qu'on nomme lumière. »
On peut dire aussi que le changement. de la figure des parties qui les forment les peut rendre invisibles, s'il était de notre sujet de soutenir cette opinion; car nous ne devons point douter qu'elle ne dispose les corps à certains effets particuliers, ainsi que l'estime René Descartes, qui veut que les petits corps qui passent par les pôles du fer et de l'aimant soient figurés bien diffé remment des autres de la même nature. Or, quoiqu'ils soient de la matière qui sort d'an astre, et qu'ils se meuvent très vite, ils ne sont pas, pour cela, lumineux, et ne produisent pas moins leurs effets ordinaires durant les ténèbres qu'en plein jour. Cela présupposé, ces corps spirituels, pour se servir des termes de Fludd, je veux dire les démons, ne pourraient-ils pas donner une telle figure à toutes leurs parties qu'ils ne seraient point aperçus?

Mais c'est trop s'égarer; revenons à notre auteur. Tu avoueras qu'il était bien ingénieux, lorsqu'il te dira qu'il disposait de son corps comme il voulait; que, étant dépouillé de sa pesanteur, sa volonté en était la maîtresse, puisqu'il ne lui pouvait plus résister; qu'en un mot, il n'avait qu'à vouloir, qu'aussitôt l'air lui était soumis, et il se trouvait porté d'une région à une autre avec une vitesse prodigieuse. Il fallait assurément être savant pour inventer une si bonne et si heureuse commodité à voyager dans ces routes périlleuses.

Ceux qui auront Iu les Principes de René Descartes connaîtront qu'il le possédait, lorsqu'il dit qu'il suffit que le corps soit une fois dans le mouvement pour continuer toujours à se mouvoir; et ils auront lieu de regretter le sieur de Bergerac, le voyant mourir au plus bel endroit de sa course; car, sans cette ennemie commune, qui rend les ouvrages des grands hommes presque tous défectueux, nous aurions su ses entretiens avec ce philosophe, qu'il se contente d'élever jusqu'au Soleil, par une louange d'autant plus modeste, qu'il pourrait dire, à sa gloire, les vers que Lucrèce fit autrefois pour Épicure, et que nous aurions pu dire en faveur de notre auteur même :

Le feu de son esprit, sa généreuse audace,
Courut le ciel, la terre et leurs vastes déserts; 
Mais, les trouvant toujours d'un trop petit espace,
Il ouvrit leurs remparts et passa l'univers.
Surtout, ne t'imagine pas que ce soit par caprice et sans raison qu'il lui fait faire ce long voyage, puisque Hésiode tenait que, après que les hommes s'étaient débarrassés de la matière terrestre, ils devenaient démons.

Plutarque, suivant cette opinion, ne doute point qu'il n'y en ait immédiatement sur nos têtes et à l'entour de nous; et qu'enfin ils se plaisent avec les hommes, par un reste d'amour qu'ils ont pour leur première nature

« S'ils ne se communiquent, dit-il, au commun que par signes; aussi, lorsqu'ils en trouvent d'un esprit élevé, ils leur parlent familièrement, leur font part de leurs secrets et leur impriment certaines marques, dont le vulgaire ignorant n'a aucune connaissance. »
C'est peut-être la raison pour laquelle tu verras toujours notre auteur dans la compagnie de Campanella; car il était trop bien assuré de leur faveur pour ne pas se fier à ces peuples obligeants [...].

Quand tu arriveras à un certain lac où tous les sens aboutissent comme cinq ruisseaux, pour se décharger dans trois fleuvesqu'il appelle Mémoire, Imagination et Jugement, pense que tu vois la source de ces petits corps de Lucrèce qui enferment la semence des choses, et que tu la vois dans le Soleil, parce que c'est lui qui anime tout et qui distribue au corps toutes ses puissances.

Tu ne verras pas plutôt l'histoire qu'il fait des oiseaux, pour t'entretenir de leur façon de vivre et de leur raisonnement, que tu confesseras qu'il a trouvé la manière dont ce sujet devait être traité [...].

Si tu te veux aussi promener avec lui dans une certaine forêt, où il se fait dire cent choses curieuses par les arbres, tu connaîtras qu'on trompe la peine du chemin avec un homme savant, bien agréablement, et qu'il semble que tout soit fait pour le divertir.

Ne trouve donc point étrange qu'il en use de la sorte; il était trop bon physicien pour ignorer que la joie est presque toujours bonne; et, si tu ne peux souffrir qu'il ne traite pas sérieusement des choses qui semblent sérieuses d'elles-mêmes, il y a beaucoup de gens qui n'aiment pas ces grandes applications d'esprit, desquels il espère la faveur. Cependant, pour te rendre tout à fait raison de son procédé, je puis encore te dire qu'il a peut-être cru qu'un roman serait une façon nouvelle de traiter les grandes choses qui pourrait toucher le goût des esprits du siècle, et qu'il a écrit dans le même sentiment qui fit dire à Lucrèce, pour se défendre d'avoir fait parler la Sagesse en vers, que

Pour ceux qui sont nouveaux dans les doctes matières,
Les hauts raisonnements, les traités sérieux, 
Paraissent bien souvent des discours ennuyeux, 
Qui font que le commun fuit ces tristes lumières, 
Dont l'abord ne produit que de vaines soeurs; 
Mais le style enjoué, la grâce des neuf Soeurs 
Épand un air divin qui rend tout agréable; 
Et rendra mon sujet plus doux et plus traitable...
[1] Il nous a semblé intéressant et instructif de placer ici la majeure partie de cette préface où l'éditeur, pour préparer le lecteur aux incidents étranges du récit, avait cru devoir lui donner un sommaire aperçu des idées philosophiques et physiques anciennes et modernes dont l'auteur s'était inspiré, et qui, pour la plupart d'ailleurs, étaient encore on discussion (Muller).

 

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