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Chaos / Tôhû Bôhû

Lorsque le poète Hésiode entreprit de raconter la genèse des dieux, il s'arrêta à une sorte d'être abstrait et indéterminé, personnification de l'espace vide, antérieur à tous les autres dieux; cet être est Chaos (de chainô, s'entrouvrir). Jean-Pierre Vernant, traduisait ce mot par Béance. Le mot grec chasma possède un sens identique : « abîme, gouffre, grand espace béant. » 

Le Chaos est cependant rempli de ténèbres et de nuages; et lorsque de son sein sort la Terre, il persiste dans les régions innommées qui sont au-dessous de la Terre. Celle-ci n'en sort pas immédiatement; la première génération est celle de l'Erèbe et de la Nuit qui engendrent Aether et Hémera (le Jour). 

Dans la théogonie orphique, à l'origine est Cronos qui procrée l'Aether et le Chaos.

Aristophane (Les Oiseaux) a parodié ces doctrines en faisant naître les Oiseaux de l'union d'Eros avec, le Chaos. Platon se réfère au Chaos dans le Banquet (178 b). Enfin, Ovide  (Metamorphoses, I, 5) explique pour sa part qu'avant les dieux, l'espace ne présentait qu'une masse confuse, où les principes de tous les êtres étaient confondus :

« Le Soleil, dit l'auteur latin, ne prêtait point encore sa lumière au monde, la Lune n'était point sujette à ses vicissitudes; la Terre ne se trouvait point suspendue.au milieu des airs où elle se soutient par son propre poids; la mer n'avait point de rivages; l'eau et l'air se trouvaient mêlés avec la terre qui n'avait point de solidité; l'eau n'était pas fluide, l'air manquait de lumière et tout était confondu. Aucun corps n'avait la forme qu'il devait avoir et tous ensemble se faisaient obstacle les uns aux autres [...] Dieu plaça chaque corps dans le lieu qu'il devait occuper, et établit les lois qui devaient en former l'union. Le feu, qui est le plus léger des éléments, occupa la région la plus élevée, l'air prit au-dessous du feu la place qui convenait à sa légèreté; la terre, malgré sa pesanteur, trouva son équilibre et l'eau qui l'environne fut placée dans le lieu le plus bas. » 
Plus tard, le Chaos devient la matière informe et indistincte où l'architecte éternel met l'ordre et l'harmonie (rudis indigestaque moles). 

Dans la Genèse, I, 2, cet état est exprimé par les deux mots tôhû bôhû, qui sont passés dans la langue française pour caractériser le désordre et la confusion, Le mot tôhû vient d'un radical tâhâh, en chaldéen tehâ', « être vaste et désert »; bôhû se rattache au radical arabe' bâhâh, qui a les deux sens corrélatifs de « être pur et net » et « être vide ». 

Les Chaldéens faisaient du désordre primordial une déesse Bahu. En disant que la terre était tôhû vâbôhû, les rédacteurs bibliques veulent donc marquer qu'elle se trouvait alors à l'état d'immensité déserte et vide, dépourvue par conséquent de ce qui a constitué depuis sa physionomie, les reliefs orographiques, les cours d'eau sillonnant des continents, la végétation, les animaux, etc., et de plus la lumière éclairant toute sa surface. 

Les diverses traductions de la Bible traduisent équivalemment ce sens de l'hébreu. Septante : la terre était « invisible et sans préparation, » par conséquent à l'état obscur et informe; Aquila : « un espace vide et rien »; Symmaque : « quelque chose d'inactif et sans ordre; » Théodotion : « le vide et rien »; Vulgate : inanis et vacua, « sans consistance et vide. » Cette dernière traduction et celle des Septante rendent le mieux le sens de l'hébreu

Le mot tôhû se retrouve dans la Bible pour désigner tantôt ce qui est vaste et désert, Deutéronome, XXXII, 10; Job, VI, 18; XII, 24; XXVI, 7 ; Psaumes, CVII (CVI), 40; tantôt la dévastation, Isaïe, XXIV, 10; la vanité, I Rois, XII, 21; Isaïe, XXIX, 21; XLI, 29; LIX, 4, et ce qui il est « rien », Isaïe, XLIV, 9; XLIX, 4. Les deux mots réunis se lisent encore dans Jérémie, IV, 23 : « Si je regarde la Terre, elle est tôhû vâbôhû » c'est-à-dire toute en désordre. Isaïe, XXXIV, II, reproduit l'expression de la Genèse et l'applique au pays des Iduméens, frappé par le châtiment divin : 

« On étendra sur lui le cordeau de tôhû et le fil a plomb de bôhû ». 
Le sens des deux mots n'est donc pas douteux : il implique désordre, confusion, solitude, obscurité, en un mot l'état de la matière informe au début de l'oeuvre organisatrice de la puissance divine.

Dans la parabole du mauvais riche, Abraham dit à celui-ci, qui est enseveli dans l'enfer-

« Entre nous et vous, un grand chaos a été établi, de sorte que ceux qui voudraient lasser d'ici â vous ne le pourraient, pas plus que traverser de là-bas jusqu'ici. » Luc, XVI, 26.
Les Pères de l'Eglise se sont servis du mot chaos pour traduire l'idée représentée par le tôhû vâbôhû de la Genèse; mais jamais ils n'ont attaché à ce terme le sens que lui piétaient les philosophes grecs. Ils se sont contentés d'appeler chaos l'état de la matière primordiale créée par Dieu, comme l'exprime le premier verset de la Genèse, et déjà soumise à l'action des lois générales posées par lui. Voir S. Bonaventure, Sentent., lib. Il, dist. XII, art. I, q. 3; Pétavius, De theolog. dogmat., de mund. opificio, I. II, 1-10; III, I-4; F. Vigouroux, La cosmogonie mosaïque, Paris, 1882, p. 67-68.  (J.-A. H. /  H. Lesêtre).
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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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