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Les sibylles
Les Anciens appelaient sibylles certaines femmes auxquelles ils attribuaient la connaissance de l'avenir et le don de prophétie. Ce nom fut d'abord particulier à la prophétesse de Delphes; il fut donné ensuite à toutes les femmes qui rendaient des oracles. On le fait venir du verbe grec qui signifie être inspiré ou conseillé des dieux; mais nous sommes plus porté à croire que les verbes sibyllian et sibyllainein viennent au contraire du mot sibylle.

On convient généralement qu'il y a eu des sibylles, mais on n'est pas d'accord sur leur nombre. Platon, le premier des anciens qui en ait parlé, semble n'en reconnaître qu'une, car il dit simplement la Sibylle. Quelques modernes ont soutenu, après ce philosophe, qu'il n'y avait eu effectivement qu'une Sibylle, celle d'Erythrées, en Ionie, mais qu'elle a été multipliée dans les écrits des Anciens, parce qu'elle a beaucoup voyagé et vécu très longtemps.

Combien de sibylles?
Varron, suivi par le plus grand nombre d'auteurs, compte dix sibylles (Persique, Libyenne, Delphique, Cimmérienne, Erythréenne, Samienne, Cuméenne, Hellespontienne, Phrygienne, Tiburtine; la quatrième, la septième et la dixième sont Italiennes); Pausanias, Solin et Ausone n'en admettent que trois (l'Erythréenne, la Sardienne et la Cuméenne), Clément d'Alexandrie quatre (Perse, Erythrées, Egypte, Italie), comme. Elien (celle d'Erythrée, celle de Sardes, l'Egyptienne et la Samienne); Eudocie, sept (Erythrées, Libye, Thessalie, Sardes, Cumes, Thesprotie, Chaldée); le chronicon Paschale douze (les dix de Varron, plus la sibylle Hébraïque et la Rhodienne); d'autres, trois seulement (Erythrées, Delphes et Sardes ou Cumes). Tous ces canons ont été formés d'une manière arbitraire; le plus simple est de passer en revue les légendes sibyllines en commençant par la Grèce, pour étudier ensuite le groupe italien, puis le groupe oriental.

La sibylle Erythréenne.
La sibylle d'Erythrées est née à Battoi, dans une grotte du promontoire Corycos; on la qualifie Aérophile; on la fait vivre au temps d'Orphée, des Argonautes ou de la guerre de Troie. Plus tard, les chrétiens, pour maintenir l'antériorité des prophètes hébreux, la rajeunissent, la placent au VIIe siècle. Dès son enfance la plus tendre, elle a la science universelle, prophétise en vers; consacrée à Apollon, elle vit durant dix générations et périt victime du dieu; mais son âme, diffuse dans l'air, anime les voix clédonomantiques; son corps, dévoré par les oiseaux, leur communique la vertu fatidique. Les Erythréens admettent que leur sibylle, qu'ils déclarent être la seule, a voyagé et soit morte ailleurs, à Cumes où l'on montre son tombeau. La prophétesse Athénaïs fut à Erythrées la principale exégète des oracles sibyllins.
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Sibylles de l'église de saint-Bertrand de Comminges.
Sibylles représentées sur les stalles du choeur des chanoines dans la cathédrale de Saint-Bertrand-de-Comminges (Haute-Garonne). © Photo : Serge Jodra, 2013.

La sibylle Idéenne.
La sibylle de l'Ida est qualifiée d'Hellespontienne, Phrygienne, Troyenne, Gergithique, Marpessique. C'est en principe la même que celle d'Erythrées; mais Marpessos était un hameau et Gergis était abandonnée à l'époque de Pausanias, de sorte que leurs prétentions, bien que très fondées, furent mises en échec. La sibylle de Marpessos est née dans les vallons de l'Ida, près de la source Aïdoneus, sur le sol rouge. Son nom était Hérophile, par allusion au culte d'Héra, très vivace dans cette région. On la faisait intervenir dans l'histoire de Troie, voyager à Claros, Samos, Délos, Delphes, mais on conservait son tombeau dans le bois sacré d'Apollon Sminthien ou à Gergis, dans le temple d'Apollon. Elle fut qualifiée plus tard d'Hellespontienne et rajeunie, reportée au VIe siècle. Elle se dédoubla et par les mêmes légende son créa une sibylle Phrygienne, localisée à Ancyre, et une sibylle Troyenne.

La sibylle Paléotroyenne.
La sibylle Paléotroyenne fut inventée lorsque Héraclide de Pont eut reporté au temps de Cyrus et de Solon l'Hellespontienne; il le fallut pour justifier les prophéties sibyllines relatives à la guerre de Troie. Cassandre devint l'élève et l'interprète de la sibylle qui fut surnommée Melankraera (tête noire).

La sibylle d'Ancyre
La sibylle Néophrygienne d'Ancyre est un dédoublement de celle de Marpessos. Tant que fa Troade fit partie de la Phrygie, on trouva toute simple l'épithète de Phrygienne donnée à la sibylle de Marpessos; mais lorsque le nom de Petite-Phrygie eut disparu, pour justifier cette épithète, on donna une sibylle à la Phrygie proprement dite; on la plaça à Ancyre et on l'appela Cassandre ou Taraxandra. Plus tard, elle reçut le nom de Sarbis.

La sibylle de Colophon.
La sibylle de Colophon appartient au groupe des légendes de l'oracle de Claros; celui-ci était regardé comme une colonie de Delphes; il voulut avoir sa sibylle qui fut calquée sur Manto, mais distinguée de la prophétesse et donnée pour fille à Calchas. On l'appela Lampousa; elle n'eut jamais grande renommée, car on avait peine à la distinguer de celle d'Erythrées, qui était trop voisine.

La sibylle de Samos.
La sibylle de Samos eut grand-peine à faire admettre son autonomie; mais l'importance politique de Samos était un fort appui et l'on accordait aisément que la sibylle Hérophile eut au moins passé une grande partie de sa vie dans l'île. Cela ne suffit pas et il vint un jour où les Samiens, compatriotes de Pythagore, firent reconnaître leur sibylle. Elle n'eut qu'assez tard une physionomie propre et un nom; on lui donna celui de Phyto. Elle fut censée avoir vécu au VIIe siècle.

La sibylle de Sardes.
La sibylle de Sardes n'est autre que celle d'Ephèse; sa notoriété fut tardive elle est un dédoublement d'Hérophile et ne fut reconnue qu'à l'époque de l'empire romain. On en peut dire autant de celle de Rhodes, à moins que l'on n'admette que cette légende revint d'une colonie à la métropole.

La sibylle de Delphes.
La sibylle Delphique peut être identifiée avec la Délienne, la Thessalienne et la Lamiaque. Délos, patrie d'Apollon, reçut naturellement la visite de la sibylle qui composa des hymnes en son honneur, hymnes qui figuraient dans la liturgie délienne. A Delphes, les rapports furent moins cordiaux; l'antagonisme entre les Doriens et les Ioniens se manifeste; aussi les versions sont-elles très différentes selon les auteurs. Tantôt on fait de la sibylle une soeur d'Apollon, l'assimilant à Phoebé (soeur de Thémis) qui s'est elle-même confondue avec Artémis; tantôt on en fait une indi-gène plus ancienne qu'Hérophile; tantôt on affirme qu'elle est née à Delphes même; tantôt on la fait venir de l'Hélicon. 
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Sibylle de Delphes.
La Sibylle de Delphes.

Les préoccupations principales sont de la maintenir dans la dépendance de l'oracle et de la déclarer plus ancienne que la sibylle Erythréenne. Sur sa biographie, on sait peu de chose; on l'appelle Daphné, on la rapproche de Manto, en la disant fille de Tirésias. Une autre version la fait venir de chez les Maliens et lui attribue pour mère Lamia, pour père Apollon. On combina cette légende avec celle de la sibylle Libyenne; elle fut aussi acceptée par les Thessaliens à qui elle procurait une sibylle indigène.

La sibylle Thesprotique.
La sibylle Thesprotique, appelée aussi Epirotique et Macédonienne, a été établie au voisinage de l'oracle de Dodone, comme celle de Colophon auprès de celui de Claros, et la sibylle Delphique près de l'oracle de Delphes. On ne lui a pas donné de nom local; elle fut identifiée à la nymphe Amalthée, mais dépouillée de cette qualité au profit de la sibylle de Cumes. La sibylle Macédonienne qui ne figure que dans. Clément d'Alexandrie est ou bien celle-ci ou bien la Thessalienne.

La sibylle de Cumes.
La sibylle de Cumes est la plus célèbre de toutes, et c'est elle qui, localisée successivement sur divers points de l'Italie, a formé tout le groupe des sibylles italiques : Cimmérienne, Italique, Lucanienne, Sicilienne, Tiburtine. Elle dut son importance au rapport que l'on établit entre elle et les Livres sibyllins de Rome. A l'origine, elle ne diffère pas d'Hérophile, dont la légende a été apportée en Campanie par les colons éolo-ioniens. Peu à peu elle prit racine dans le pays, et il s'y forma une tradition autonome. On montra l'urne qui renfermait les cendres de la sibylle dans le temple d'Apollon Zosteirios; on la logea dans la grotte située au-dessous. 
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Sibylle de Cumes.
La Sibylle de Cumes.

Elle fut appelée Mélankraera, Amalthée, et finalement reçut un nom qui lui appartient en propre, Démo ou Démophile; une autre version rapportée par Virgile en fait une fille de Glaucus du nom de Déiphobe. On lui accordait une vie de mille années; sa vieillesse devint légendaire, et comme elle était venue en Italie au déclin de sa vie, on se la représenta sous les traits d'une vieille femme usée. La plus populaire de ses légendes est celle qui la conduit à Rome auprès de Tarquin l'Ancien ou le Superbe, à qui elle apporte les livres sibyllins; toutefois, quand ceux-ci eurent été brûlés en 83 av. J.-C., c'est en Ionie qu'on recueillit les prophéties destinées à les reconstituer. Si longue que fût la vie accordée à la sibylle de Cumes, elle finit par ne plus suffire aux exigences de la chronologie, et Varron la dédoubla en sibylle de Cumes et sibylle Cimmérienne, celle-ci plus ancienne (les Cimmériens de l'Odyssée sont en Campanie); il partage les légendes entre ces deux sibylles. 

Virgile n'admet pas cette hypothèse; il se contente de faire rédiger les livres sibyllins par la sibylle de Cumes, contemporaine d'Enée, sans dire qu'elle les eût apportés elle-même à Tarquin. Mais le dédoublement était trop commode aux vanités locales peur qu'on n'y persistât pas. On trouva une sibylle Sicilienne, établie à Lilybée; elle fut identifiée avec celle de Cumes qui serait venue mourir là : lorsqu'on en distinguait deux, c'était celle de Lilybée qui avait rendu visite à Tarquin. Du moment que des érudits admettaient deux sibylles en Italie, chacune des épithètes adressées à la première pouvait prendre corps; on n'individualisa pas celles d'Euboïque et d'Éolienne qui rappelaient l'origine grecque de la population et des légendes campaniennes; mais celle d'Italique fut transportée à la nymphe Carmenta, et plus tard confondue par les Byzantins avec la Cimmérienne de Varron. Ce dernier mentionne encore une sibylle Tiburtine qui est la nymphe Albunea des eaux sulfureuses de Tibur, et resta toujours exclusivement latine, devant quelque notoriété au voisinage de Rome.
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Sibylle Tiburtine.
La Sibylle Tiburtine annonçant à Auguste la venue de Jésus-Christ.
Miniature de l'Historia romana excerpta ex libris Pauli Orosii
manuscrit italien exécuté au XVIe siècle, et attribué à Giulio Clovio.

La sibylle Libyenne.
La sibylle Libyenne est une des plus récentes historiquement, mais la légende en a fait presque la plus ancienne, ce qui tient seulement à l'opinion qu'avaient les Hellènes de la haute antiquité des civilisations africaines. On la disait fille de Lamia, nymphe thessalienne, issue de Poseidon. On l'appela plus tard Elissa.

La sibylle Egyptienne.
La sibylle Egyptienne est une contrefaçon alexandrine de la précédente à qui on finit par attribuer la confection des poèmes homériques; elle ne fut jamais acceptée par les Grecs.

La sibylle Persique.
De la sibylle Persique nous ne savons que le nom; c'est elle que Varron a inscrite en tête de sa liste comme la plus ancienne. On peut l'identifier avec la sibylle Chaldéenne ou Babylonienne. Celle-ci est la même que la sibylle Hébraïque et nullement ancienne. Elle dut être fabriquée par un juif hellénisant qui lui donna le nom de Sabbe, rappelant la reine de Saba. On se la disputa : les juifs en firent la fille de Noé; les Grecs Syriens une fille de Bérose et d'Erymanthe, symbolisant l'union de l'astrologie chaldéenne avec les légendes grecques. Un des effets de cette généalogie fut d'embrouiller les idées relatives à Bérose.

« Chaldéenne par son père, Grecque par sa mère, Hébraïque par son nom, identifiée tour à tour avec la sibylle Egyptienne ou Persique ou Cuméenne, la sibylle Sabbe flotte, comme ses congénères, dans les régions imaginaires où n'entrent ni la chronologie, ni la critique, et ce n'est qu'une ombre de plus dans ce groupe de fantômes. »
Les oracles sibyllins.
Il y avait un assez grand nombre d'oracles des sibylles répandus dans le public, sans parler, de ceux qui étaient extraits des Livres sibyllins. Ces oracles regardaient particulièrement le pays où ils avaient cours, et voilà sans doute ce qui a fait supposer une sibylle différente pour chaque contrée. Les politiques savaient faire usage de ces prétendues prophéties; souvent même ils en inventaient et les faisaient courir parmi le peuple comme anciennes, afin de les faire servir aux desseins de leur ambition. C'est ainsi que P. Lentulus Sura, un des chefs de la conjuration de Catilina, faisait valoir une prétendue prédiction des sibylles, que trois Cornéliens auraient à Rome la puissance souveraine. Sylla et Cinna, tous deux de la maison Cornélienne, avaient déjà vérifié une partie de la prédiction. Lentulus, qui était de la même famille, se persuada que la prédiction ayant été déjà vérifiée pour deux tiers, c'était à lui. à la compléter en s'emparant du pouvoir suprême; mais la prévoyance du consul Cicéron empêcha les effets, de son ambition.

Pompée voulant rétablir Ptolémée Aulétès sur le trône la faction, qui lui était contraire au sénat, publia une prédiction sibylline portant que, si un roi d'Egypte avait recours aux Romains, ils ne devaient pas lui refuser leurs bons offices, mais qu'il ne fallait pas lui fournir des troupes. Cicéron, qui était dans le parti de Pompée, ne doutait pas que l'oracle ne fût supposé; mais, au lieu de le réfuter, il chercha à l'éluder; et fit ordonner au proconsul d'Afrique d'entrer en Egypte avec une armée, et d'en faire la conquête pour les Romains; ensuite on en fit présent à Ptolémée.

Lorsque Jules César se fut emparé de l'autorité souveraine, sous le titre de dictateur perpétuel, ses partisans, cherchant un prétexte pour lui faire déférer le, titre de roi, répandirent dans le public un nouvel oracle Sibyllin, selon lequel les Parthes ne pouvaient être assujettis que par un roi des Romains. Le peuple était déjà déterminé à lui en accorder le titre, et le sénat devait en rendre le décret, le jour même que César fut assassiné.

Pausanias rapporte dans ses Achaïques une prédiction des sibylles sur le royaume de Macédoine, conçue en ces termes : 

« Macé doniens, qui vous vantez d'obéir à des rois issus des anciens rois d'Argos, apprenez que deux Philippe feront tout votre bonheur et tout votre malheur : le premier donnera des maîtres à de grandes villes et à des nations; le second, vaincu par des peuples sortis de l'Occident et de l'Orient, vous perdra sans ressource, et vous couvrira d'une honte éternelle. » 
En effet, l'empire de Macédoine, après être parvenu à un très haut point de gloire sous Philippe, père d'Alexandre, tom ba en décadence sous un autre Philippe qui dévint tributaire des Romains. Ceux-ci étaient au couchant de la Macédoine, et furent secondés par Attalus, roi de Mysie, qui était à l'orient.

Les sibylles, croyait-on, avaient aussi prédit le grand tremblement de terre qui ébranla l'île de Rhodes; car Pausanias dit à cette occasion que la prédiction de la sibylle ne se trouva que trop accomplie. 

Quelquefois on se flattait de pouvoir détruire l'effet des oracles sibyllins, au moyen d'expiations et de sacrifices sanglants. Nous lisons dans Plutarque que les livres sibyllins portant que les Gaulois et les Grecs s'empareraient de la ville de Rome, on imagina, pour détourner l'effet de la prédiction, et pour l'accomplir en quelque sorte, d'enterrer vifs, dans l'enceinte de la ville, un homme et une femme de chacune des deux nations, afin de leur faire prendre ainsi possession du territoire de Rome.

Nous trouvons dans les lois romaines une constitution d'Aurélien, qui ordonne au sénat de rendre un arrêt pour que les prêtres consultent les Livres sybillins à l'occasion de l'invasion des Marcomans, qui, ayant traversé le Danube et forcé les Alpes, menaçaient Rome, non contents d'avoir ravagé presque toute l'Italie; et nous voyons, par le sénatus-consulte, qu'il fut décidé que les victimes humaines seraient même permises, si elles étaient jugées nécessaire. (GE).

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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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