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Après
la chute de la domination romaine, la lutte que soutinrent les Bretons
(Celtes d'Angleterre
et du Pays de Galles )
contre leurs ennemis, Pictes et Saxons,
suscita ou ressuscita leurs sentiments littéraires et provoqua un
mouvement de poésie lyrico-épique.
La poésie
galloise.
Le contact avec
les Scots, qui occupaient toutes les côtes occidentales de l'île,
ne fut pas sans doute étranger à ce résultat. Il est
très probable que les Bretons ont subi dans leurs moeurs, leurs
institutions, leur littérature, l'influence irlandaise. Quoi qu'il
en soit, il ne nous reste aucun texte du Ve
siècle. Parmi les poèmes des bardes
des VIe et VIIe
siècles, qui nous sont restés sous le nom de Merlin, Taliesin,
Aneurin et Lywarch Hen, toutes les compositions attribuées au premier
sont des fabrications du XIIIe siècle;
des poèmes de Taliesin, une demi-douzaine (où il chante Urien
et son fils Owen) passent pour authentiques. Aneurin est l'auteur d'une
épopée
fort obscure, le Gododin, qui semble retracer la lutte des Bretons
du Nord contre les Northumbriens. De
Lywareh Hen, à la fois barde et guerrier, il reste, outre des poèmes
lyrico-épiques, où il célèbre les princes Gheraint,
Urien, Kendelann, six petites compositions gnomiques,
où l'on trouve mêlés, non sans charme, l'allégorie
et le sentiment de la nature. Il faut remarquer que ces textes ne se trouvent
que dans trois manuscrits dont le plus ancien ne remonte qu'à la
fin du XIIe siècle. La langue, en
est altérée au point d'être souvent inintelligible.
Du VIIe au XIe
siècle, l'histoire littéraire est muette, soit stérilité,
soit manque de documents. On cite cinq petits poèmes attribués
au IXe siècle et à trois
auteurs différents. La seconde moitié du XIe
siècle fut une époque de renaissance pour la poésie
galloise.
Les bardes trouvèrent
des protecteurs généreux et connaisseurs chez les princes
Gruffudd ab Cynan et Rhys ab Tewdwr ( L'histoire
du Pays de Galles). Il faut faire observer que le premier avait longtemps
séjourné en Irlande
et le second en Armorique .
L'influence de l'Irlande sur la musique et la poésie
galloise au XIe siècle est un fait
incontestable. Alors apparaît dans l'histoire l'institution des Gorsedd,
tournois de poésie et d'éloquence pour lesquels les princes
et le peuple gallois se passionnèrent. Le Sud, moins montagneux,
plus fertile, et, par suite d'une civilisation plus raffinée, fut
le centre de la littérature nationale
au XIIe siècle. Les lois nous font
connaître les privilèges dont jouissaient les bardes, et l'estime
où on les tenait. Le plus ancien de cette époque dont les
oeuvres nous soient parvenues est Meilyr. Il était barde de Trahaern,
qui fut vaincu par le prince Gruffudd ab Cynan, et dont il déplore
la défaite dans une ode. C'est le premier
texte de la littérature galloise qui puisse avoir une date approximative.
Sa valeur poétique est du reste très faible. Meilyr se serait
rallié à Gruffydd et aurait composé une élégie
sur sa mort, mais ce second poème diffère sensiblement du
premier, et il faudrait que Meilyr eût vécu très vieux
pour avoir pu le composer.
Le XIIe
siècle est l'âge d'or de la poésie galloise héroïque.
Gwalchmai, fils de Meilyr, lui est fort supérieur. On a de lui douze
pièces qui respirent l'amour de la nature. Son héros est
le prince Owen Gwynedd. Einion, fils de Gwalchmai, est également
un poète célèbre de l'époque. La littérature
n'est pas seulement cultivée alors par des bardes de profession.
De même qu'en Provence ,
les princes se piquent d'être poètes. Un des plus charmants
est le jeune prince Howell, fils d'Owen Gwynedd, qui a laissé des
poésies amoureuses délicates. Il a le sentiment de la nature
et est exempt de l'affectation pédante des bardes de profession.
Les compositions de son contemporain, Owen Cyfeiliog, fils du prince de
Powys, ont un caractère plus guerrier. Le règne de Llewelyn
ab Iorwerth est fécond en poètes. Citons Kynddelw, le plus
ancien, qui jouit d'une grande célébrité en son temps
et dont on a conservé une cinquantaine de compositions; Llywarch
ab Llewelyn, barde d'un ordre supérieur.
Ses oeuvres, moins variées et moins nombreuses que celles de Kenddelw,
leur sont supérieures en beauté poétique; Einiawn
ab Gwgan semble avoir été peu connu de son temps. On a de
lui un fort beau poème adressé au prince Llewelyn. Celui-ci
est également le héros de Dafydd Benfras. Eilidyr Sais a
laissé une douzaine de compositions sur des sujets religieux. De
Gwynfardd Brycheiniog, on a deux poèmes dont l'un est une sorte
de memento historique où le barde énumère les églises
dédiées à saint David; Einiawn Wan passait de son
temps pour avoir un talent exceptionnel; il a laissé des élégies
sur différents guerriers, ses contemporains. Phylip Brydydd (Philippe
le poète) était aussi célèbre. Il était
barde de la famille de Rhys Gryg dans le Sud-Galles. C'est exceptionnel,
car on peut remarquer que, à l'inverse du siècle précédent,
les meilleurs poètes vivent à la cour du prince de Nord-Galles.
Sous les fils et petits-fils de Llewelyn,
le nombre des poètes n'est pas très considérable,
et le mérite de leurs compositions (il en reste une cinquantaine)
est fort ordinaire. De Llygad Gwr, on peut citer une Ode à Gruffudd.
(1270), dont la valeur historique est plus grande que le mérite
poétique; Einiawn ab Madawg vécut entre 1230 et 1270. Ses
vers sont adressés à Gruffudd, le fils préféré
de Llewelyn. Y Prydydd Bychan (le petit poète) vécut entre
1210 et 1260. On a de lui une vingtaine de courtes compositions où
il célèbre les princes du Sud. Il a pourtant un poème
adressé à Owen le Rouge, fils de Gruffudd ab Llewelyn. Nommons
encore Hywell Voel, d'origine irlandaise; Bleddyn Vardd (B. le poète),
dont on a des élégies à Llewelyn ab Gruffydd et à
ses frères, sans valeur vraiment poétique. Madawg ab Gwallter
écrivait vers le milieu du siècle; il a composé les
meilleures poésies religieuses. Mais le plus beau poème du
siècle est l'élégie sur
la mort du grand Llewelyn (tué le 10 décembre 1282) due à
Gruffudd ab Yr Ynad Coch.
Ce fut le chant du cygne. La poésie
galloise sembla un instant ne pas devoir survivre à la conquête
anglaise. Si Edouard Ier,
n'ordonna pas le massacre des bardes, comme le prétend une légende
mensongère, il leur fut du moins résolument hostile et ordonna
de poursuivre « nuls menestrels, bardes et rymours, ni autres vagabonds
galeys ». Cependant, la cour de sir Gruffudd Llwyd servit de refuge
aux débris des poètes. Gwilym Dda est l'auteur d'une ode
adressée à ce seigneur et d'une élégie curieuse
où il énumère les poètes gallois présents
et passés. Mais sir Gruffudd, qui s'était révolté,
fut fait prisonnier en 1322. La poésie guerrière disparut
et fut complètement remplacée par des compositions pastorales
et amoureuses. Le XIVe siècle est
ainsi une période de transformation et de renaissance pour la littérature
galloise. Il est fort riche en, poètes. Nommons Iorwerth Vychan
dans la première moitié du siècle, et dans la seconde
Rhys Goch, qui vécut dans le Glamorgan, et surtout Dafydd ab Gwilym,
le Pétrarque gallois, qui composa
262 poèmes. Il se distingue surtout par l'amour de la nature, Il
aime les champs, les fleurs, les oiseaux. Il les peint d'un coloris à
la fois vif et délicat. Son oeuvre la plus célèbre
est l'Ode à l'Eté. Il fait pressentir les Anglais
du XVIIIe siècle et les lakistes
du début du XIXe siècle.
Le poète le plus distingué
du XVe siècle est Lewis Glynn Cothi,
dont on a encore 167 compositions. Toute cette époque de la littérature
galloise est en somme fort riche. De la période qui s'étend
des environs de 1350 à 1600, on a conservé plus de 600 poèmes.
Le XVIIe siècle est loin d'être
aussi fécond. Il a en pourtant un assez grand nombre de poètes.
Le plus connu est Huw Morus, qui vécut pendant les guerres civiles.
Il est royaliste comme alors presque tous ses compatriotes. Avec lui commence
la période moderne de la littérature galloise. Elle est marquée
surtout par le développement de la poésie religieuse et l'imitation
graduelle et inévitable de la littérature
anglaise. Elle présente donc une originalité moindre
et partant offre moins d'intérêt pour l'étranger. On
cite pour le XVIIIe siècle le poème
du Jugement dernier de Gronwy Owen (Londres, 1876, éd. en 2 vol.).
Pour la période ancienne de la poésie
galloise, quoiqu'elle soit plus originale, on peut remarquer que son caractère
général est la monotonie. Celle-ci est due d'une part à
la rareté des sujets, de l'autre au pédantisme de la corporation
des bardes. Ceux-ci s'épuisent à combiner des mètres
compliqués, à entasser quantité d'allitérations
dans un seul vers. Ils aiment à commencer par le même mot
une longue suite de vers, et cette manie est très ancienne; elle
est déjà dans les poèmes de Llywarch Hen. Les bardes
affectionnent encore les allégories bizarres et obscures. C'est
merveille que sous ce pédantisme professionnel toute inspiration
poétique n'ait pas été tarie. Du reste, les mêmes
faits se retrouvent dans la poésie des scaldes,
dans la littérature française
des XIVe et XVe
siècles, etc. C'est, en somme, l'esprit général du
Moyen
âge.
La prose galloise.
Les destinées de la prose galloise
sont singulièrement moins brillantes. Laissons de côté
les Brut y Tywysogion, Bryt y Saeson, etc., chroniques fondées
sur Geoffroy de Monmouth et qui offrent aussi
peu de mérite littéraire que de valeur historique. L'oeuvre
en prose la plus célèbre du Moyen âge gallois ce sont
les Mabinogion. On désigne communément sous ce nom
onze contes réunis dans un manuscrit
du XIVe siècle, mais dont les caractères
linguistiques permettent de faire remonter la composition à la fin
du XIIe siècle, Ces contes se divisent
en deux groupes fort distincts : d'une part, les contes de Peredur,
d'Owen et Lunet, de Gereint et Enide, qui, bien que remontant
à une origine celtique, ont visiblement puisé aux poèmes
français de Chrestien de Troyes; d'autre
part, les récits intitulés Pwyll, Man awyddan, Math, Branwain,
le Songe de Maxen, Lludd, Kulhwch, le Songe de Rhonabwy.
Les quatre premiers de ce second groupe
ont seuls droit au nom de Mabinogion, c.-à-d. récits
appris par le mabinog, l'apprenti barde.
Ils ont une teinte fantastique, bizarre, très prononcée.
Beaucoup de personnages se retrouvent dans l'épopée
irlandaise. Ils sont, en bien des débris, défigurés
d'une ancienne mythologie celtique,
ou, ce qui paraît plus probable, un emprunt des Bretons aux légendes
irlandaises au cours des IVe et Xe
siècles (J. Loth, les Ma binogion, trad. française,
1889, 2 vol. in-8). Les Lois, surtout celles de Gwynedd, contemporaines
des Mabinogion par la forme, sont peut-être de meilleurs spécimens
la vieille prose galloise; la langue en est plus nerveuse que celle des
Mabinogion.
Quant aux célèbres Triades,
qui ont servi de prétexte à tant de folies en France
et en Grande-Bretagne
(V. notamment le premier volume de l'Histoire de France de Henri
Martin qui est lamentable), elles n'ont pas d'origine antique et ne représentent
en aucune manière la doctrine des druides.
Les plus anciennes ne remontent pas au delà du XIIe
siècle de notre ère. « La triade consiste à
grouper trois par trois sous la même caractéristique les faits
ou les pensées, les personnes ou les choses ». Elles sont
historiques, géographiques, juridiques, philosophiques, morales,
satiriques. « Leur principal charme, c'est l'imprévu dans
la donnée du problème et le piquant, l'inattendu dans les
rapprochements ». Au fait, les triades ne sont pas autre chose que
des proverbes. Mais les Gallois
ont porté ce genre à la perfection, et il est devenu le plus
original peut-être de leur littérature. Il s'est poursuivi
au delà du Moyen âge, surtout
sous une forme satirique. Ce sont des épigrammes
cinglantes et amusantes contre les Anglais
(V. la traduction de ces dernières par J. Loth, Annales de Bretagne,
1889-1890; les plus anciennes triades historiques ont été
traduites par le même à la fin des Mabinogion). En
dehors des Mabinogion, des Triades et des Lois, la
prose médiévale n'offre aucun intérêt.
Depuis la Réforme et jusqu'au XXe
siècle, sa forme presque unique est l'éloquence sacrée,
le prêche méthodiste,
qui ne peut offrir à l'étranger qu'un intérêt
fort restreint. C'est pourtant à ce genre qu'est due en grande partie
la conservation de la langue galloise.
C'est grâce au prêche en gallois que les Cymry, même
hors de leur pays, à Liverpool,
aux Etats-Unis ,
etc., conservent le souvenir de la vieille langue de leurs aïeux.
La prose galloise a atteint sa perfection au XVIIIe
siècle entre les mains d'Elis Wynn qui, dans ses Visions du barde
dormant, lui a donné de la vivacité, de la netteté,
tout en lui conservant sa poésie imagée. On cite aussi au
XIXe siècle les Brutusiana
de David Owen (Brutus). En résumé, on voit que la prose galloise
le cède en importance à la poésie; on remarquera l'absence
presque complète du théâtre
(les interludes du Moyen âge ont
disparu au XIXe siècle) et d'une
littérature scientifique. (F. Lot). |
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