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Théophile Gautier

Théophile Gautier est un littérateur né à Tarbes le 31 août 1811, mort à Neuilly le 22 octobre 1872. Il vint à Paris tout enfant et fit ses études au collège Louis-le-Grand, puis à Charlemagne où il se lia d'une étroite amitié avec Gérard Labrunie, dit de Nerval. Il se destina d'abord à la peinture et fréquenta pendant deux ans l'atelier de Rioult. La lecture des premiers romantiques et le commerce assidu des poètes de la Pléiade, récemment « inventés » par Sainte-Beuve, déterminèrent un changement dans sa vocation. Il lut ses vers à Pétrus Borel ; celui-ci se prit d'enthousiasme et le présenta dès le lendemain chez Hugo, alors en pleine lutte et qui faisait appel à tous les jeunes dévouements : ce fut du fanatisme qu'il trouva chez Gautier. 

On n'a pas oublié le rôle prépondérant que jouèrent dans les « batailles » d'Hernani le fameux pourpoint en satin rouge cerise, le pantalon vert d'eau à liséré de velours noir et le pardessus gris noisette doublé de satin vert dont s'était pavoisé pour la circonstance le futur auteur d'Albertus

« Le costume, reconnaît-il lui-même, n'était pas mal combiné pour irriter et scandaliser les philistins. »
Quelques mois plus tard, le 28 juillet 1830 (le moment était bien choisi, remarque Sainte-Beuve), paraissaient les Poésies de Théophile Gautier, oeuvre tempérée et douce dans son ensemble et où deux ou trois pièces seulement, telles que le Cauchemar et la Tête de mort présageaient le besoin de sensations plus fortes. Ces sensations, le poète allait s'y livrer dans la seconde édition de ses poésies (1833) qui portait pour titre Albertus ou l'Ame et le péché, légende théologique. Légende macabre surtout, mêlée de galanterie et de diablerie et d'une exécution un peu outrée. Il n'en fallait pas moins pour satisfaire le petit cénacle auquel appartenait Gautier et dont Pétrus Borel le Lycanthrope devait lui passer bientôt la présidence. 

Ce clan de « Jeune-France », de « brigands de la pensée », comme les adhérents s'appelaient entre eux, comprenait, outre Pétrus et Théophile, le bon Gérard de Nerval, Philotée O'Neddy, Jehan du Seigneur, Célestin Nanteuil, Bouchardy, Augustus Maquet ou Mak-Keat et quelques autres « chevelures » de moindre importance. Gautier collaborait dès cette époque au Cabinet de lecture, à l'Ariel qu'il dirigeait conjointement avec « l'honnête Lassailly » (les expressions entre guillemets sont de Sainte-Beuve), à la France littéraire où il fit paraître ses Grotesques, publiés seulement en volume en 1844 et qui firent quelque tapage; on y vit moins une réhabilitation de certains écrivains parfaitement oubliés du XVIIe siècle qu'une attaque indirecte contre les classiques de tous les temps. L'oeuvre a singulièrement vieilli depuis; l'érudition y est assez faible et toute de surface, et les jugements n'y sont pas d'une bien grande sûreté. En 1833, paraissaient les Jeune-France où il semblait se retourner brusquement contre ses alliés de la première heure. Critique innocente dans le fond, mais vraiment charmante et d'un comique très délicat. Gautier expliqua qu'il n'y avait pas visé les romantiques de vocation, dont il était et qu'il admirait toujours, mais les faux romantiques - les romantiques de mode, dit-il. 

On le vit bien quand parut en 1835 Mademoiselle de Maupin. Cette fois on cria au scandale; la préface ajoutait encore au livre en ce qu'elle affirmait le droit de l'artiste à traiter des pires déviations passionnelles et pourvu que l'art y trouvât son compte, à défaut de la morale bourgeoise dont l'auteur déclarait se peu soucier. Le journalisme le prit presque aussitôt et pour ne le plus lâcher. Balzac le premier, ayant lu Mademoiselle de Maupin, lui dépêcha un jour Jules Sandeau, à la rue du Doyenné où il était encore, pour l'engager à travailler à la Chronique de Paris, et Gautier y contribua en effet par quelques nouvelles et des articles de critique. Il collabora aussi au journal du soir, la Charte de 1830, fondée par Nestor Roqueplan vers 1836. Il entra au Figaro avec Alphonse Karr; il y mit des articles de fantaisie, entre autres le Paradis des chats. Le roman de Fortunio (publié en volume en 1838, il avait paru en feuilleton sous le titre l'Eldorado), où la fantaisie de l'auteur s'est déployée en toute franchise et où il a glorifié tous ses goûts, se rapporte à ce temps de collaboration.

Enfin, en 1837, il entrait avec Gérard de Nerval à la Presse de Girardin et y commençait sa double carrière de critique d'art et de critique dramatique, carrière imperturbablement poursuivie de 1843 jusqu'à sa mort, au Moniteur et au Journal officiel. Cependant la Comédie de la mort (1838) venait clore fort à propos « par un chef-d'oeuvre la période romantique de Théophile Gautier, et, on peut dire aussi, sa jeunesse » (Emile Bergerat). L'année suivante, il publiait son premier récit de voyages, Tra los Montes, le premier de cette admirable série descriptive qui comprend : Zigzags (1845); la Turquie (1846); Italia (1852); Constantinople (1854); les Vosges (1860); Loin de Paris (1864); Quand on voyage (1865); Voyage en Russie (1866), etc. Parallèlement à ces récits de voyage, il entamait une série de romans et de nouvelles « archéologiques », d'un rendu extraordinaire et d'une érudition très poussée quelquefois : Une Nuit de Cléopâtre (1845); le Roi Candaule(1847); Arria-Marcella (1852); le Roman de la momie (1856). 

En 1845, il publiait un recueil complet de ses poésies (Premières Poésies, Albertus, la Comédie de la Mort, les Intérieurs et les paysages), qui, « par tout ce qu'il contient, et même avant le brillant appendice des Emaux et Camées, est une oeuvre harmonieuse et pleine, un monde des plus variés et une sphère ». Les Emaux et Camées parurent eux-mêmes en 1852. « C'est la dernière et la plus marquée de ses notes poétiques, et aussi de tous ses volumes de vers celui qui a le plus réussi [... ]. Toutes les pièces, moins une, y sont en vers de huit syllabes. Dans ce recueil, la sensibilité se dérobe volontiers sous l'image ou sous l'ironie; ce n'est pas à dire qu'elle soit absente. »

Le poète avait du reste précédemment fixé sa poétique dans L'une de ses plus belles pièces, le Triomphe de Pétrarque :

Sur l'autel idéal entretenez la flamme.
Comme un vase d'albâtre ou l'on cache un flambeau,
Mettez l'idée au fond de la forme sculptée,
Et d'une lampe ardente éclairez le tombeau...
« C'est là son secret, son procédé, continue Sainte-Beuve, et il le met religieusement en pratique. Est-il amoureux, par exemple, souffre-t-il : au lieu de se plaindre, de gémir, de se répandre en larmes et en sanglots, de presser et de tordre, son coeur au su et vu de tous, ce qui lui paraît peu digne, il se contient, il a recours à une image comme à un voile, il met à son sentiment nu une enveloppe transparente et figurée. » 

Par là aussi Gautier mérita d'être regardé avec Leconte de Lisle comme le précurseur et le maître des Parnassiens. D'autres oeuvres d'imagination, de critique, de théâtre, témoignaient en même temps de la surprenante fécondité de son esprit, et malgré la fatigue cérébrale que lui contait sa tâche de feuilletoniste. Il faut citer Une Larme du diable (1839), fantaisie dramatique dont la censure s'effraya et dont elle interdit même la réimpression; Jean et Jeannette (1846), « agréable pastel du XVIIIe siècle, repris en roman des Jeux de l'Amour et du Hasard »; les Roués innocents (1847); Partie carrée (1851); Jettatura (1857); Avatar (1857); le Capitaine Fracasse (1863); la Belle Jenny (1864); la Peau de Tigre, nouvelles (1865); Spirite (1866), etc. De toutes ses oeuvres romanesques, le Capitaine Fracasse est sans contredit la plus curieuse et la plus personnelle. 

Le premier volume, dit Morillon, est d'un art tout simplement merveilleux. Le fantastique château de la Misère, le baron de Sigognac, les comédiens du chariot de Thespis, l'hôtelier Chirriguirri, le baron Agostin, la petite Chiquita, tous les animaux de la création, les chats, les chiens, les boeufs placides, les rosses efflanquées, tous les pignons de rues, tous les cailloux des chemins sont peints avec un relief saisissant. C'est le plus savant mélange de fantaisie échevelée et de réalisme trivial.
Dans la critique d'art, on doit à Théophile Gautier un certain nombre de Salons; l'Histoire des peintres, en collaboration avec Charles Blanc et Jeanron (1847); l'Art moderne (1852); les Beaux-Arts en Europe (1852); Trésors d'art de la
Russie ancienne et moderne (1860-1863, in-fol. avec planches héliographiques); les Dieux et les Demi-Dieux de la peinture, en collaboration avec Arsène Houssaye et Paul de Saint-Victor (1863); le Palais pompéien de l'avenue Montaigne (1866), etc. 

Enfin au théâtre, où Gautier s'essaya sans succès, il a donné le Tricorne enchanté, Pierrot posthume, comédies en vers (1845) ; la Juive de Constantine, drame (1846); Regardez, mais n'y touchez pas (1847); Un Voyage en Espagne, vaudeville, avec Siraudin (1843); Théâtre de poche (1855); Théâtre, mystères, comédies et ballets (1872); un grand nombre de ballets : Gisèle (1841); la Péri (1843); Pâquerette (1851); Gemma (1854); Sakountala (1858), etc.

Il faut ajouter à ces différentes oeuvres : les Fêtes de Madrid à l'occasion du mariage du duc de Montpensier (1847); Honoré de Balzac (1859); l'Histoire de l'art théâtral en France depuis vingt-cinq ans (1860), recueil de ses meilleurs articles de la Presse et du Moniteur dont la publication en six volumes fut interrompue faute d'acheteurs; Caprices et Zigzags (1852); Poésies nouvelles (1863); Ménagerie intime, sorte d'autobiographie familiale (1869); la Nature chez elle (1870); Tableaux de siège; Paris, 1870-1871 (1871), etc. 

Une édition des oeuvres de Théophile Gautier a paru après sa mort chez Charpentier. On y a joint Portraits contemporains, l'Histoire du Romantisme et des Portraits et Souvenirs littéraires. Théophile Gautier avait épousé la célèbre Ernesta Grisi et en avait eu deux filles, dont l'une est devenue Mme Emile Bergerat, et dont l'autre, Judith, mariée à Catulle Mendès, a repris dans la suite son nom de jeune fille et s'est acquis une réputation méritée dans le roman exotique et d'histoire. 

Les dernières années de Théophile Gautier furent attristées par de graves revers de fortune. Familier du salon de la princesse Mathilde, et il fréquentait avec Sainte-Beuve, Renan, Taine, les Goncourt, etc., la chute de l'Empire marqua la ruine de ses espérances et l'obligea, avec tant d'autres, à recommencer sa vie : il s'y employa avec courage; mais le coup avait été rude et avait retenti trop fortement dans cette nature déjà ébranlée par le travail; il ne put aller bien loin : il mourut, sans qu'aucune des légitimes ambitions de cette belle vie d'homme de lettres eût reçu la satisfaction qu'il était en droit d'attendre. (Charles Le Goffic).



Sur la toile le site bien documenté et illustré de Jean-Pierre Boudet, Théophile Gautier, journaliste et écrivain
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