 |
Octave
avait été envoyé vers 45 il fut envoyé par
Jules
César dans la ville d'Apollonie
en Illyrie ,
pour y compléter ses études. C'est là qu'il apprit
la mort de son oncle et protecteur en mars 44. Il était alors dans
sa 19e année. A ce moment commence
son rôle historique. L'effet qu'il produisit tout d'abord sur ses
contemporains, Julien l'a fort bien décrit
dans sa Satire des Césars :
«
Octave se présenta. A voir les couleurs se succéder sur son
visage, vous l'eussiez pris pour un caméléon, pâle
d'abord, ensuite rouge, puis noir, brun, sombre; enfin, il prenait un air
serein et gracieux : il se piquait d'avoir les yeux brillants comme le
Soleil, et ne pouvait souffrir qu'on le regardât fixement. - Sans
mentir, s'écria Silène ,
voilà un animal bien changeant; vint-il nous jouer quelque mauvais
tour? »
C'est là, en effet, ce qu'Octave allait
faire en se jetant dans la mêlée politique : « jouer
des mauvais tours» à tous ses contemporains, aussi bien
à ses amis qu'à ses rivaux.
Octave
jusqu'au triumvirat
A la fin d'avril ou au commencement de
mai 44, Caius Octavius arriva à Rome.
On connaissait déjà le testament de César
: il le constituait son héritier principal et son fils adoptif.
Cela lui suffisait pour jouer un rôle. Octave prit sur-le-champ le
nom de son père, Caius Julius Caesar, auquel il se borna à
ajouter, suivant la règle, son nom de famille transformé,
Octavianus (Octavien), et déclara hautement qu'il se chargeait de
l'exécution de toutes les volontés de César. Dès
lors, il était candidat à l'héritage politique du
premier souverain de Rome .
En face de lui était Antoine,
l'ancien confident, ami et collaborateur de César,
et en même temps le chef officiel de I'Etat, en sa qualité
de consul. Dans le courant de mai, Octavien alla
rendre visite à Antoine et lui demanda d'être mis en possession
de l'héritage de Jules César. Antoine hésitant, le
jeune homme montra dès lors ce qu'il devait être toute sa
vie, un homme d'action, de décision et de bon sens : il fit ce qu'il
y avait à faire, et sans faiblir. Pour remplir les engagements de
celui dont il avait reçu le nom et accepté l'héritage,
il vendit ses biens, et emprunta à ses amis, se ruinant ainsi en
quelques jours, mais se créant une popularité et un renom
de droiture et de désintéressement. Antoine essaya d'entraver
son oeuvre, lui intentant une action au sujet de son adoption, le rendant
responsable des sommes enlevées par César au trésor
public, le faisant même arracher de la tribune par ses licteurs :
tout cela ne fit du tort qu'au consul. Octave, aux yeux du peuple, représente
de plus en plus la volonté et la personne du dictateur, et un grand
nombre de sénateurs, froissés du ton et des manières
d'Antoine, se réunissent autour de lui et lui constituent un puissant
parti.
Pris entre deux ennemis, les meurtriers
de César en Campanie ,
et Octavien à Rome, Antoine
transigea avec ce dernier (fin juillet). Mais ce fut, pour Antoine, un
simple moyen d'endormir l'activité de son rival. Il s'arrangea de
manière à lui fermer l'accès aux magistratures et,
par là, à lui interdire tout rôle politique par les
voies légales; en même temps, les légions de Macédoine
débarquaient à Brindes ,
appelées par le consul. Octave semble avoir un instant songé
à de violentes mesures : on l'accusa d'avoir voulu recourir au poignard
pour se débarrasser de son rival. Mieux conseillé, ou plus
sage, il se borna à dévorer ses affronts en silence, et à
fortifier lentement et sûrement son parti. ll gagnait par ses flatteries
et ses séductions les vieux sénateurs, comme Cicéron;
il envoyait des agents dans toutes les colonies de l'Italie ,
où se trouvaient des vétérans de son père;
il cherchait même à gagner les légions de Brindes.
Le 2 septembre, la lutte commençait
à Rome entre Antoine et le Sénat,
et Cicéron lançait sa première philippique. Antoine
répondit le 19 par un acte d'accusation
contre Cicéron. Tandis, qu'on se querellait, Octave
agissait : le 3 octobre, Antoine dut aller à Brindes
pour arrêter la défection de ses légions travaillées
par les menées d'un «-enfant
téméraire », comme il appelait son rival. Pendant ce
temps, Octave levait 10000 vétérans en Campanie .
La guerre était donc imminente entre les deux rivaux. Antoine revint
à Rome, s'y sentit mal vu, craignit de nouvelles défections
dans ses légions, et alla définitivement se mettre à
leur tête à Rimini (novembre). Il marcha, contre Décimus
Brutus, gouverneur de la Cisalpine, province qu'il s'était fait
donner par un sénatus-consulte, et l'assiégea dans Modène.
-
Octave
jeune
(musée
du vatican).
Octave était
le maître de la situation; il fut modéré, sage, réservé;
et s'abrita avec soin derrière le Sénat, que dirigeait Cicéron.
Du reste, Cicéron et le Sénat lui donnèrent plus qu'il
n'avait souhaité : un siège au Sénat parmi les
consulaires, la dispense de toutes les lois relatives aux magistratures,
le commandement légal de l'armée qu'il avait réunie,
le soin de diriger la guerre contre Antoine,
conjointement avec les deux consuls alors en charge, Hirtius et Pansa.
Cicéron fit du jeune César (5e
philippique) un éloge enthousiaste, et s'engagea en son nom qu'il
ne tenterait jamais rien contre la République :
«
Il n'a rien de plus à coeur que le bien de l'État, que l'autorité
du Sénat.-»
On a peine à comprendre une aussi naïve
confiance et un tel aveuglement : on confiait à cet ambitieux de
vingt ans des pouvoirs presque souverains, et on se portait garant de son
éternelle obéissance aux lois. Peut-être, on l'a supposé,
Cicéron
a voulu tromper et endormir Octave, et se débarrasser
des deux rivaux l'un par l'autre. Cela n'est pas prouvé et il semble
bien que la dupe dès ce moment était bien le Sénat.
En tout cas, Cicéron devait payer chèrement ou sa crédulité,
ou sa diplomatie.
Il n'y avait pas un an qu'Octave
était arrivé inconnu à Rome, et il était déjà
un des deux souverains de l'empire .
Dès lors, la décision ne lui fit pas un instant défaut.
Sous sa direction, la guerre fut vivement conduite. Elle commence en mars
43 et dure un mois à peine. Rejoint par Hirtius, puis par Pansa
(les deux consuls de l'année), il attaque les troupes d'Antoine
à la hauteur de Bologne ,
le 16 avril. On se battit dix jours de suite (guerre dite de Modène).
Le 28 avril, Antoine prenait la fuite vers les Alpes. Non seulement l'armée
d'Octave était victorieuse, mais, par un merveilleux hasard, les
deux chefs de l'État, les consuls Hirtius et Pansa, étaient
morts : on l'a accusé d'avoir fait tuer l'un et empoisonné
l'autre (Suétone, § 11) : ce n'est
pas impossible. En tout cas, la mort des deux consuls demeura toujours
enveloppée d'un mystère (Tacite,
Annales,
I,11) : elle prouvait au moins que les dieux étaient avec Octave
contre le Sénat, avec le prétendant de la tyrannie contre
les lois. L'armée des deux consuls se joignit à celle d'Octave,
désormais chef légal des soldats comme propréteur.
Il ne lui manquait qu'un titre plus solennel pour joindre l'autorité
civile au commandement des troupes, celui de consul.
Mais alors le Sénat, soit que la
crainte lui fût tardivement venue, soit qu'il voulût mettre
à exécution un plan conçu d'avance, le Sénat
essaya de faire bon marché de ce général improvisé
par lui. On donna la direction de la guerre à Décimus
Brutus. On chercha à débaucher les troupes de César,
à en licencier une partie. Octave leva
le masque et passa le Rubicon
avec huit légions, comme son père adoptif l'avait fait, en
demandant, malgré les lois sur l'accès aux magistratures,
le consulat. Ce fut comme la répétition de ce qui avait été
fait par le premier César, et comme une
seconde fin de la République. Les ambassades successives envoyées
par le Sénat n'arrêtèrent pas Octave. Il entra à
Rome et se fit proclamer consul (22 septembre 43) par une assemblée
populaire. Le Sénat se fit humble, Cicéron
rendit visite à son ancien protégé. Le procès
des meurtriers de César commença. Octave était le
maître absolu à Rome. Mais il ne tenait que la tête
de l'empire .
Dans la Gaule
Transalpine, Antoine, réuni à
Lépide, avait sous ses ordres vingt-trois légions, et reprenait
l'offensive contre Décimus, à qui il ne resta bientôt
d'autre salut que la fuite. En Orient, Brutus et Cassius
avaient vingt légions. Octave ne pouvait se laisser broyer entre
deux ennemis. Il n'y avait qu'un parti à prendre : à
la fin d'octobre, Octave, Antoine et Lépide signèrent un
accord dans une île du Reno, auprès de Bologne ;
on trouva un tribun pour transformer cet accord en loi. Le 27 novembre
43, les trois complices furent nommés par une loi du peuple,
triumvirs reipublicae constituendae, et, par ce titre, investis d'une
magistrature extraordinaire, d'un pouvoir absolu, sans limites et sans
appel, d'une véritable tyrannie qui les mettait au-dessus des magistrats,
des citoyens, du Sénat, du droit et des lois. La légalité
des lois était suspendue, la res publica, en quelque sorte,
supprimée et dissoute.-
Octave
triumvir
Il avait suffi, pour voter le plébiscite
du 27 novembre, de quelques hommes, et d'un tribun. Les triumvirs étaient
déjà dans la ville avec une vingtaine de mille hommes. Rome
était dans une morne stupeur. Ce coup de théâtre avait
bouleversé les esprits, et cette première catastrophe en
présageait une autre, tout autrement sanglante et épouvantable.
Dans la nuit du 27 au 28, un édit horrible fut affiché, proscrivant
cent trente noms :
«
Que les têtes nous soient apportées, écrivaient les
triumvirs : les noms des ,justiciers et des révélateurs seront
tenus cachés. »
Le 28, les meurtres commencèrent. Ce
qu'on versa de sang se devine quand on songe qu'en tête de la première
liste se trouvaient le frère de Lépide, l'oncle d'Antoine
et le tuteur d'Octave. Les triumvirs montraient
qu'ils sauraient sacrifier tout, parentés, amitiés et scrupules,
à leur domination. Rarement, dans l'histoire, l'ambition humaine
ne s'est étalée avec plus d'impudeur, de cruauté,
de monstruosité. Et pendant qu'on égorgeait les victimes,
Cicéron
en tête, les triumvirs, par un édit, ordonnèrent de
fêter joyeusement, sous peine de mort, le 1er
janvier de l'année nouvelle (42).
Des contributions furent mises sur tous
les citoyens de Rome
et de l'Italie
(1/10 des biens et le revenu d'une année). César fut placé
au rang des dieux, et on punit de mort quiconque refusa de se vouer à
lui. Antoine et Lépide prirent le
consulat; on se partagea les provinces. On décida que la Gaule
Cisalpine serait réunie à l'Italie et cesserait de dépendre
d'un gouverneur. Puis, quand tout l'Occident (sauf la Sicile, où
le fils de Pompée, Sextus, était
le maître avec ses flottes) fut soumis, quand l'Italie fut domptée,
Rome terrifiée, le Sénat décimé, la caisse
des triumvirs pleine et leurs légions réunies, laissant derrière
eux la terreur et la mort, ils partirent pour la Grèce
afin de venger le meurtre de César.
Brutus et Cassius
étaient alors les maîtres de tout l'Orient. Ils avaient mis
à profit la guerre de Modène et les querelles de Rome. En
ce moment, ils représentaient le parti sénatorial, presque
la légalité. Les deux armées se rencontrèrent
à Philippes en Macédoine
( Heuzey, Mission de Macédoine).
Cassius était opposé à Antoine, Octave
à Brutus. Les adversaires se valaient, soldats et chefs. Les républicains
pénétrèrent jusque dans le camp d'Octave, et crurent
un instant la bataille gagnée: mais Antoine avait écrasé
Cassius qui s'était tué de désespoir. Le premier combat
n'eut pas de résultats. La situation des triumvirs devenait d'autant
plus pénible que leurs ennemis étaient les maîtres
de la mer. Il fallait pour eux en finir : tout retard leur était
fatal. Une seconde bataille fut engagée et, cette fois, les défenseurs
de la République succombèrent. Brutus vaincu se tua. «
Vertu, tu n'es qu'un mot », s'écria-t-il à l'heure
suprême : car il sentait que, lui mort, c'en était fait en
somme dans le monde romain ,
non pas seulement de toute liberté, mais de toute vertu et de toute
justice. L'empire était désormais assuré « à
ce monstre à trois têtes, à cette trinité d'ambitieux
scélérats-», tels que
les triumvirs devaient paraître à bon droit aux yeux du dernier
général de la République (novembre 42).
-
Têtes
accolées des triumvirs
Antoine,
Lépide et Octave,
sur
une monnaie de bronze d'Ephèse.
Du reste, déjà « le
monstre » se déchirait lui-même. On oublia Lépide,
que l'on confina plus tard dans la province d'Afrique .
Les deux vrais chefs, les anciens rivaux de Modène, « le vieux
soldat et l'enfant téméraire » de 44, se partagèrent
le monde comme deux complices un butin volé. L'Orient fut confié
à Antoine, qui fut chargé de
le soumettre et de le pacifier, Octave prit l'Occident,
l'Italie
comprise. C'était la part la plus difficile : il fallait, en Italie,
distribuer des terres aux vétérans et recommencer les proscriptions.
Mais Octave ne reculait pas devant des difficultés, et, en se faisant
le maître de l'Italie et de Rome, il avait chance de passer aux yeux
du monde comme le maître légal de l'empire. Ce fut une première
duperie dont Antoine fut victime, et c'est ainsi que commença la
seconde lutte entre les deux rivaux.
De retour à Rome, Octave
se mit hardiment à l'oeuvre, déployant une activité
surhumaine, tandis que son rival se laissait lentement amollir par les
charmes de l'Orient, et faisait la connaissance de Cléopâtre,
qui lui révélait les mystères de la vie inimitable.
Octave distribua les terres de seize villes à 170 000 vétérans,
sans écouter le cri de désespoir et de misère qui
s'éleva des Alpes au détroit de Sicile. C'est alors que Virgile,
Horace,
Properce
et bien d'autres furent dépouillés de leurs biens :
Impius
haec tam culta novalia miles habebit!
Mais on rendit à Virgile
son bien, et Virgile remercia le triumvir en rappelant un dieu :
O
Melibœe, Deus nobis haec otia fecit.
Déjà, on le voit, se formait
la légende de l'Octave divin, doux et
clément : les poètes salariés ou gagnés par
l'habile personnage oubliaient aisément la parole qu'il avait prononcée
il y avait trois mois à peine quand on lui demandait la sépulture
pour les vaincus de Philippes :
«
les vautours y pourvoiront ».
En même temps qu'Octave
s'assurait l'Italie ,
il se créait une sorte de prestige moral, même parmi ceux
qu'il avait dépouillés.
Toutefois, les difficultés matérielles
grandissaient de jour en jour, et il eut peine un instant à satisfaire
à la tâche qu'il s'était assumée. Quelques vétérans
réclamèrent; les Italiens dépossédés
s'armèrent; le frère d'Antoine,
Lucius, et sa femme Livie, se plaignirent de ce
qu'Octave parût agir sans cesse en son
propre nom. Tous ces mécontents s'unirent, et quand, en l'an 41,
Lucius
Antoine inaugura le consulat et eut un titre officiel qui lui permit
de parler au nom de la république, ils n'eurent pas de peine à
s'en faire un chef. Lucius prétendit agir pour le compte de la liberté
contre les triumvirs : il affirmait que son frère était prêt
à abdiquer l'autorité extraordinaire, et il finit par prendre
les armes pour l'État. Il avait dix-sept légions, Octave
dix. Mais Octave n'avait que de vieux soldats, Lucius que de jeunes. La
guerre ne fut qu'une échauffourée (guerre de Pérouse).
Rome fut perdue et reprise par Octave qui finit par enfermer son rival
dans Pérouse. Le siège dura près d'une année
(jusqu'en février 40), et fut tristement célèbre dans
l'Antiquité
par la stérile cruauté que déploya Octave.
«
A ceux qui imploraient sa clémence ou tentaient de s'excuser, il
ne répondait que par ces mots : Il faut mourir. »
Mais, dès lors, il était le
maître absolu et incontesté de Rome
et de l'Italie .
Sa politique change à partir de ce moment. « Le caméléon
», comme disait Julien, le caméléon
se montre, Octave fait peau neuve. Plus de cruauté,
plus de meurtres, plus de réponses sanglantes comme celles de Pérouse
et de Philippes. Le misérable meurtrier est devenu un homme doux
et affable. Le rédacteur de l'édit du 27 novembre se laisse
chanter par Virgile (1re
églogue). Il est humain, plus que cela, divin. C'est un administrateur
émérite, un chef pacifique, un amoureux de liberté
et de tolérance. Il ne désire qu'une chose, rendre la paix
au monde, et, après la paix, l'indépendance. Il n'a plus
de mauvais tour à jouer :
«
En moins de rien, dit Julien, il devient
un homme sage et modéré. C'est maintenant un souverain sans
défaut ».
Octave commence
la pacification du monde immédiatement après L'exécution
de Pérouse : un nouveau traité qu'il conclut à Brindes
avec Antoine (40) lui laissa les mains entièrement
libres en Occident. La grande affaire était la guerre contre Sextus
Pompée, qui se taillait en Sicile comme une principauté maritime
et dont les vaisseaux affamaient Rome. On traita avec lui à Misène
(39), et on lui laissa la Grèce ,
la Sicile, la Sardaigne et la Corse .
Mais ce n'était qu'un répit qu'Octave se donnait à
lui-même pour préparer une flotte et des marins. Dès
qu'il se crut en état de le combattre, il se fit déclarer
la guerre par Pompée (38). Antoine le laissa sans secours. Lépide
prépara des légions en Afrique. La guerre dura deux ans (37
et 36). Elle débuta par la trahison de Ménas, un des principaux
officiers de Sextus Pompée, qui livra à Octave la Corse,
la Sardaigne et trois légions. Malgré ce premier succès
la lutte fut pénible : une première bataille demeura indécise
et fut suivie de la destruction de la flotte d'Octave par la tempête
(37). Agrippa, désormais la grand homme
de guerre des triumvirs, sauva la situation, créa dans le lac Lucrin
un port qui lui permit de construire et de faire manoeuvrer une flotte
en toute sûreté, et, après de longs mois d'exercices
et de préparations, la lança contre la Sicile. Une entrevue
entre Octave et Antoine, à Tarente (36), avait laissé au
premier sa liberté d'action. Il commanda une des trois escadres,
mais fut arrêté par la tempête, de même que Taurus,
le chef d'une deuxième escadre. Mais le principal détachement,
Lépide à la tête, put débarquer, assiéger
et prendre Lilybée. Octave revint, fut encore battu, mais cette
fois par l'ennemi. Il revint une troisième fois et enfin put descendre
en Sicile et réunir 40 000 hommes sous ses ordres, mais les légions
ne furent pas d'une grande utilité dans la grande bataille qui s'engagea
: Pompée ne voulut combattre que par mer (bataille de Myles, 3 septembre
36). Il fut écrasé. Les huit légions se réunirent
à celles de Lépide, qui, se trouvant à la tête
d'une armée considérable, essaya un instant de parler en
maître et de revendiquer la Sicile. Octave lui débaucha ses
troupes et le relégua à Circei. Le monde n'avait plus que
deux maîtres. Et de ces deux maîtres, l'un, Octave, se trouvait
le possesseur incontesté de la moitié de l'empire; il commandait
à Rome
et à l'Italie ,
il venait d'acquérir l'immense prestige de la victoire et de la
paix rendue aux mers, - tandis que l'autre, Antoine, se laissait battre
par les Parthes
et captiver par Cléopâtre (35-34).
L'issue de la lutte inévitable entre les deux rivaux n'était
pas douteuse.
Pour préparer la victoire et pour
se donner en même temps le beau rôle dans la rupture, Octave
passa ses trois ans (36-33) à flatter et à séduire
les Romains ,
le Sénat, les provinces, par la sagesse de son gouvernement et les
souplesses de sa politique. Il joua admirablement son rôle. Au retour
de la guerre de Sicile, il réunit le peuple de Rome et lut un merveilleux
discours dans lequel il rendait compte de tous ses actes depuis la loi
du 27 novembre. Il justifia les proscriptions par la nécessité,
il se porta garant du retour, non pas seulement de la paix, mais de la
liberté. Il brûla les lettres écrites à Pompée
par des sénateurs. Il alla jusqu'à supprimer des impôts
et remettre des arrérages, Et enfin, il promit que, dès qu'Antoine
aurait pacifié l'Orient comme il avait fait l'Occident, ils abdiqueraient
tous deux le triumvirat. Il annonçait déjà ce qu'il
devait faire en réalité, neuf ans plus tard. En même
temps, Mécène et Agrippa, désormais
ses meilleurs collaborateurs, commencèrent, par leurs travaux et
leurs constructions, à réparer les ruines amoncelées
à Rome et en Italie
par les guerres civiles. Des aqueducs s'élèvent, des routes
sont tracées (édilité d'Agrippa, 33). Quelques heureuses
expéditions sont faites contre les barbares des Alpes. Le bien-être
revient en Italie. Le blé diminue de prix à Rome. Virgile
achève ses Bucoliques. Une nouvelle ère commence.
Mais une dernière guerre était encore indispensable.
La rupture eut lieu en janvier 32. Antoine
se plaignit au Sénat de ce qu'Octave n'eût
rien donné aux soldats d'Orient, n'eût point partagé
avec leur chef les provinces de Pompée. Octave répondit en
rappelant l'Égypte
et l'Orient abandonnés à Cléopâtre,
Antoine méprisant la toge, la langue et le nom de Rome ,
et visant à la succession d'Alexandre
et à la royauté orientale. Aussitôt, les derniers amis
d'Antoine, les derniers partisans du régime républicain quittaient
Rome, pour rejoindre le rival d'Octave; il sembla que la lutte qui commençait
était la répétition de celle de Philippes. Une année
tout entière se passa en préparatifs (32). On hésitait
avant d'en venir aux mains dans cette lutte définitive. Enfin, à
la fin de 32, Octave, au nom du Sénat, déclara la guerre,
- non pas à Antoine, mais à la reine d'Égypte; et,
comme le triumvirat expirait à ce moment, il ne fut pas renouvelé,
et Octave parut conduire l'armée de la république en qualité
de consul :
«
Ce n'est pas Antoine ni les Romains que nous allons attaquer, mais cette
femme, qui, dans le délire de ses espérances et l'enivrement
de sa fortune, rêve la chute du Capitole et la ruine de l'empire.
»
La bataille décisive s'engagea à
Actium ,
le 2 septembre 31. Ce fut la lutte de l'Orient contre l'Occident, et, pour
quelques-uns, celle de la monarchie et de la république. Les vaisseaux
d'Octave, petits, légers, rapides, eurent
aisément raison des masses lourdes et gigantesques que présentaient
les vaisseaux d'Antoine. Mais la défaite
de ce dernier fut hâtée et accentuée par le brusque
départ de Cléopâtre,
qui entraîna le malheureux avec elle vers l'Égypte
: les soldats, abandonnés de leur chef, se défendirent jusqu'à
la dernière heure et finirent par se rendre. Une sorte de fatalité
pesa jusqu'à la fin sur les ennemis d'Octave, et les dieux semblèrent
vouloir les aveugler et les perdre. La conquête de l'Orient fut facile
à Octave. Après une courte apparition en Italie
(janvier 30), il revint en Grèce ,
puis passa en Asie et en Syrie, et pénétra en Égypte
par l'isthme de Suez. On combattit quelque temps autour d'Alexandrie :
Octave fut battu par la cavalerie d'Antoine. Mais Cléopâtre,
abandonnant une seconde fois son mari, livra à l'ennemi les galères
et fit battre les soldats. Cléopâtre, songeait à conquérir
Octave, comme César, comme Antoine, et à
se sauver une fois encore d'une catastrophe par le triomphe. Mais Octave
n'était pas un homme.
«
Le héros avait des faiblesses, le soldat des vices : tous deux succombèrent.
Le politique devait rester froid et implacable. » (Duruy).
Il faut ajouter aussi, pour diminuer le mérite
d'Octave, que Cléopâtre
avait singulièrement vieilli. Laissant Antoine
se tuer, elle demanda à Octave de la venir voir. Elle n'épargna
aucune séduction, pleurant, rappelant le souvenir de César,
montrant ses lettres, se tordant et souriant à la fois : Octave
ne répondit rien, si ce n'est « bon courage! », et partit.
Le lendemain, Cléopâtre était morte (15 août
30), et Octave prit pour lui la royauté d'Égypte .
En août 29, il revint à Rome
et célébra par trois jours de triomphe
la conquête de l'Orient. Désormais, il était bien le
maître incontesté de l'empire .
Qu'allait il se passer? Comment allait-il le gouverner? Depuis le 1er
janvier 31, le triumvirat avait pris fin au moins légalement. En
fait, Octave continua à exercer l'autorité
suprême comme détenteur des pouvoirs que la loi du 27 novembre
43 lui avait conférés, et jusqu'en janvier 27, pendant quatre
ans, il ne changea rien à l'ordre de choses établi par cette
loi; peut-être même continua-t-il à prendre le titre
de triumvir. (Camille Jullian). |
|