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Le Moyen Âge
Les épidémies et les pestes
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Les croyances populaires

Il est facile de concevoir que les pestes qui déciment les populations du Moyen âge, ces affections contagieuses de toute nature impressionnent profondément les peuples. On compte cinq apparitions de ce fléau de 1485 à 1551. En 1529, la suette ravage la Hollande, une partie de l'Allemagne, le nord de la France. Et, partout où la maladie frappe, l'imagination populaire, loin, évidemment, de rechercher les causes du fléau dans les guerres, famines, mauvaises conditions hygiéniques, fait intervenir les astres. Une comète est signalée, voilà la coupable. 

« Cometa apparuit, et dira fames subsecuta est. » 

« Cometes horribili specie flammas hac illacque jactans in australi parte coeli visus est. Sequenti anno fames et mortalitas gravissima per totum orbem factae sunt.  » 

Le fait devient bien plus grave encore si plusieurs météores apparaissent en même temps : 
« Cometae apparuerunt quas pestilentia grandis hominun et jumentorum subsecuta est et maxime boum. » 
Des armées semblent marcher dans les airs (Hellequin, Poème du comte Hernequin) prédisant les plus grands malheurs :
« Acies igneae Remis in coelo visae. quadam dominica die in martio mense (927) cui signo pestis evestigio successit quasi febris et tussis, quae, prosequente quoque mortalitate, per cunctas Germaniae Galliae que fientes desaevit. »
Voilà ce que l'on écrit gravement aux Xe et XIe siècles. Mais au XIVe siècle, la croyance est encore la même; en 1349, la Faculté de médecine de Paris consultée par le roi répond que l'origine éloignée et première de la cruelle épidémie qui sévit est due aux constellationscélestes (Astrologie) : 
« Dicamus igitur quod remota causa et primeria istius pestilentie fuit et est aliqua constellatio celestis. »
Aristote ne l'enseigne-t-il pas dans son livre sur les éléments, où il dit que la mortalité, les dépopulations du pays proviennent de la conjonction de deux astres : Saturne et Jupiter. Guy de Chauliac ne s'exprime pas autrement :
« L'universelle agente [de la peste) fut la disposition de certaine conjonction des plus grandes de trois corps supérieurs Saturne, Jupiter et Mars, laquelle avoit précédé l'an 1345 le vingt quatriesme jour du moi de mars, au quatorzième degré du Verseau. Car les plus grandes conjonctions signifient choses merveilleuses fortes et terribles, comme changements de règnes, advenemens de prophètes et grandes mortalitez. » (traduction de 1619).
Mais ce n'est pas toujours la faute des étoiles si les désastres surviennent. On en impute aussi parfois la responsabilité aux humains, à certains d'entre eux.  Et de l'accusation la pente vers le crime est rapide. Le roi Philippe V étant à Poitiers, s'entend dire qu'en Aquitaine les lépreux, unis aux Juifs (Les Juifs de la diaspora), empoisonnent les puits, les fontaines, les rivières, soit au moyen de substances vénéneuses, soit à l'aide de maléfices,
«pour tous les crestiens occire ou toucher de meselerie. »
Ces malheureux se trouvent ainsi en butte aux fureurs populaires, à la ville comme à la campagne. Souvent enfermés dans leurs cabanes ils sont brûlés, sans autre forme de jugement, avec tout ce qui leur appartient : 
« In plerisque autem locis, in detestationem, horrendi facinoris, leprosi ipsi viri et mulieres, in domibus suis conclusis cum omnibus rebus suis, fuerunt ignibus appositis a populo absque alio judicio concremati. »
Le bailli d'Amiens fit comparaître devant lui plusieurs ladres de cette ville et prononce leur condamnation; les magistrats municipaux sont invités, « pour le énormité du meffait » à faire sonner « leur clocque » (la cloche du beffroy). Dans une ordonnance du 21 juin 1321, le roi se déclare, après enquête, convaincu de la vérité de ces imputations; il condamne au feu les lépreux hommes, femmes, enfants au-dessus de 16 ans, reconnus coupables à la suite d'aveux arrachés par la torture. Ceux qui n'avouent pas sont emprisonnés; les biens demeurent confisqués et affectés à la nourriture des « meseaux » incarcérés.

Les 16 et 18 août 1321, le roi, à la sollicitation de prélats, barons, nobles et autres personnes ayant de toute ancienneté la garde des léproseries, donne mainlevée des propriétés saisies, et remet à l'évêque d'Albi et à ses justiciers l'amende encourue pour avoir procédé directement contre les lépreux de ce diocèse, alors qu'il s'agissait d'un crime de lèse-majesté. On ajoutera que le texte de ces ordonnances, rendues dans un moment de passion, ne prouve en rien la réalité des faits allégués contre ces infortunés dont les écrits du temps retracent les effroyables supplices. Un chroniqueur peint la situation en deux mots qui laissent dans l'esprit une impression terrifiante :
MCCCXXI, COMBUSTIO LEPROSORUM.
Quelques années se passent, arrive la peste noire, les Juifs sont alors victimes de soulèvements encore plus étendus. Le complot dont on les accuse englobe les Maures d'Espagne qui leur fournissent, prétend-on, les moyens secrets de détruire la chrétienté. L'Allemagne, l'Italie, la Suisse, le Dauphiné, la Lorraine, l'Alsace deviennent le tombeau de milliers de Juifs qu'immole une fureur imbécile. Des bandes de fanatiques, les flagellants, parcourent les pays voisins du Rhin et donnent le signal des massacres. Clément VI protège en Avignon les victimes de ces erreurs funestes et s'efforce, par ses bulles, d'arrêter d'aussi sanglants désordres. 
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Les Semeurs et la Faucheuse

Certaines couches de la population sont peut-être plus exposées aux soupçon que d'autres. Mais personne en fait n'est à l'abri. Tout le monde peut être accusé de propager à dessein la maladie. A certains moments, la conviction populaire a été par exemple que la peste était propagée délibérément par des semeurs qui répandaient des poussières provenant des bubons, ou qui oignaient les murs, les portes avec des onguents pestiférés. Les magistrats, quelques médecins même partagèrent ces atroces préjugés, et, en 1581, les Parisiens eurent le droit de tuer les gens qui sèmeraient de la matière bubonique. Aussi brûla-t-on nombre de gens sur un simple soupçon, un regard qui aura déplu...

En Espagne, en Italie, la peur des semeurs donna lieu à des actes de sauvagerie incroyables des comités dénoncèrent les coupables imaginaires, des juges infligèrent des tortures aux malheureuses victimes. En Italie, on réunit tous les malades ou les suspects dans de vastes lazarets des plus insalubres. D'ignobles mercenaires appelés monatti parcouraient les quartiers de la ville (Milan), emportaient sur des chars grossiers vers le lazaret les malades arrachés aux cris de leur famille, et ramassaient les cadavres qu'ils empilaient pour les véhiculer vers les cimetières encombrés. 

Les semeurs existent pourtant bel et bien. Il s'agit des bandes armées qui écument les campagnes, les grandes compagnies et autres malandrins qui, non contents d'égorger leur prochain, lui transmettent l'épidémie. Un ancien historien écrit :

« Les routiers arrivent généralement la nuit, ils délogent les habitants. occupent leurs foyers, leurs lits, leurs granges, leurs greniers à fourrage, leurs écuries, et repartent le lendemain abandonnant leurs malades. Dans sa marche rapide, la bande se dégage ainsi de ses éléments infectieux, mais en laissant une traînée de mort sur son passage. »
C'est de cette manière que la Bourgogne sera fortement éprouvée par la peste à l'époque des incursions des escorcheurs (La criminalité au Moyen âge). 

Ces violences à la vérité ne sont pas systématiques. Parfois aussi, on regrette. Par exemple, Guigne, seigneur de Beauvoir (Dauphiné), sur le point de mourir se sent pris de remords au souvenir des lépreux qu'il a fait brûler et dont il s'est approprié les biens et ordonne à son exécuteur testamentaire de réparer le tort causé (1333) . Le plus souvent lorsque les populations terrifiées ne trouvent aucun salut dans les soins humains, elles tournent leur regard vers le « Maître de la vie et de la mort  ». Comme le dit un auteur du XIVe siècle

« Mortels, fléchissez à force de prières et de supplications la colère de votre juge; unissez les forces de la nature à l'espérance en Dieu. - Flectite, mortales, prece supplice judicis iram, Divinaeque spei naturae jungite vires. »
Ces recours à l'intervention des saints ont lieu; saint Roch, mort en 1327, qui de son vivant combat la peste dans les États de l'Église et diverses cités de la Haute Italie, est particulièrement invoqué. Voici quelques exemples de ces supplications publiques. A Paris, l'évêque Étienne, constatant l'insuffisance de l'art médical, ordonne des prières précédées de jeûnes. Il réclame ensuite l'assistance de la patronne de la cité, sainte Geneviève; sa châsse est portée à Notre-Dame au milieu d'un grand concours de peuple et du clergé : 
« Les malades en foule, écrit Félibien (I, p. 153-167), s'empressent de toucher cette châsse et l'on assure qu'au même moment tous sont guéris, à l'exception de trois dont l'incrédulité ne sert qu'à rehausser encore davantage la gloire de la sainte. »
On bâtit ensuite proche de Notre-Dame de Paris une église du titre de Sainte-Geneviève des Ardents en mémoire de cet événement. A Auxerre (1413), les habitants font une procession générale, et quoique les prières soient ferventes Dieu ne les exauce pas aussitôt, remarque l'historien Lebeuf. Dans cette même ville, en 1429, on part processionnellement en pèlerinage à l'abbaye de Pontigny, au tombeau de saint Edme, « afin d'y offrir, conjointement avec les jurés et bourgeois, deux cierges chacun du poids de trente livres ». A Florence (1417), procession générale : 
« ut pietas summi Dei dignetur imminens pestis periculum a populo Florentino suo misericordia removere. »
Cérémonie à Compiègne (1453) et offrande « d'une bougie » composée d'un nombre considérable de fils enduits de cire dont la longueur totale égale le circuit de la cité. Le Conseil de ville de Clermont-Ferrand (9 avril 1483) offre un cierge devant brûler nuit et jour « devant Notre-Dame de Grâce pour la cessation de la pestilence-». Au milieu de ces épidémies les pouvoirs spirituels les plus étendus sont accordés aux confesseurs et, fortifiés par cette assistance, les mourants font joyeusement le sacrifice de leur vie. Ainsi que le dit le continuateur de Guillaume de Nangis
« Durante tamen epidemia dicta, Dominus tantum gratiam ex sua pietate conferre dignatus est, ut decedentes, quam subito, quasi omnes loeti mortem expetabant. »
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