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Poème du comte Hernequin

La chanson de geste intitulée le Poème du comte Hernequin, aujourd'hui perdue, à l'origine racontait les aventures fortement transfigurées par la légende et le temps d'un certain Hernequin, comte de Boulogne, qui avait combattu les Vikings au IXe siècle.

Selon Gaston Raynaud, dont on présente ici un texte, c'est dans cette histoire que serait cristallisée, sous la forme de la Mesnie Hellequin, un des thèmes les plus mystérieux du folklore médiéval, et qui par des chemins inattendus aurait aussi été à l'origine de personnage de la Commedia dell'arte, Arlequin


Reynaud
1891 
La Mesnie Hellequin.
La Mesnie Hellequin, dont on trouve de nombreuses mentions dans les textes français et latins du moyen âge, se rattache : une légende répandue dans toute l'Europe (Les Chasses fantastiques). Pendant certaines nuits de violent orage, principalement aux changements de saisons, alors que la nature tout entière est bouleversée par le vent et la pluie, la croyance populaire, en cela toujours pareille à elle-même [1] attribue ce fracas et cette ruine à une troupe d'esprits fantastiques, qui, montés sur des chevaux rapides, accompagnés de chiens bruyants, sont condamnés en punition de leurs péchés à chevaucher ainsi jusqu'à la fin du monde.

Cette tradition qui, suivant les pays et les provinces, porte différents noms, représente sans doute, à son origine, l'hiver faisant place à l'été [2]. Le mythe a bientôt été transformé et adopté par la religion. Le paganisme des peuples germaniques en a fait en Suède la Chevauchée des Dieux [3] et dans le nord de l'Allemagne la Chasse de Wuotan [4], le dieu de la guerre.

Avec le christianisme, la tradition de la Mesnie furieuse se modifie : elle se personnifie tout d'abord dans certains personnages bibliques [5] (le Chariot de David en Bretagne, la Chasse d'Holopherne en Franche-Comté, la Chasse Macchabée dans le Blaisois), puis dans les héros plus ou moins légendaires de l'épopée (la Chasse du roi Arthur en Bretagne [6], le Carrasse du roi Hugon en Touraine[7]); plus tard elle s'identifie avec des personnages historiques tels que Jean de Hackelnberg, duc de Brunswick, qui, bien que vivant au XVIe siècle, est devenu en Saxe et en Westphalie, sous un nom légèrement changé, le type du chasseur noir [8]; enfin, comme dans la plupart des provinces de France, elle perd tout caractère personnel pour s'appeler la Chasse gallerie dans le Poitou [9], la Grande chasse en Lorraine, la Chasse sauvage dans les Alpes [10], la Chasse briguet en Touraine et le Grand veneur dans la forêt de Fontainebleau [ 11]. Par contre, la Chasse Hennequin en Normandie [12] et les formes altérées de Marie Hennequin dans les Vosges [13] et d'Arlequin en Champagne[14], rappellent encore aujourd'hui la Mesnie Hellequin du Moyen âge [15].
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Hellequin.
Hellequin conduit le charivari, dans le roman de Fauvel.

[1] Au Moyen âge "on continuait de tenir les ouragans et les tempêtes pour l'ouvrage des esprits mauvais dont la rage se déchaînait contre la terre ". (Alfred Maury, La magie et l'astrologie, 3e édition, 1864).

[2] F. Liebrecht, Des Gervasius von Tilbury otia imperalia (Hanovre, 1856).

[3] Frederika Bremer, Guerre et Paix, trad. par Le R. du Pujet (2e édition, 1872).

[4] J. Grimm, Deutsche Mythologie (4e édition, 1877).

[5] A. Wesselofski, Giornale storico della Letteratura italiana, t. XI (1888).

[6] Mélusine, t. III (1886-1887).

[7] Grimm, loc. cit..

[8] Ibid., p. 767-770. - Pour les variantes de la Mesnie furieuse dans les pays étrangers, voy. Grimm, loc. cit.; Liebrecht, loc. cit.; Mélusine, t. 1 (1878), col. 567, et de Puymaigre, Archivio per le tradizioni popolari, t. III.

[9] Grimm, loc. cit.

[10] Savi-Lopez, Leggende delle Alpi (1889), dans Mélusine, t. IV (1888-1889).

[11] Grimm, let. cit.

[12] Voy. L. Dubois, Recherches archéologiques, historiques, biographiques et littéraires sur la Normandie (1843), P. 308-310, et Am. Bosquet, La Normandie romanesque et merveilleuse (1845)

[13] Licbrecht, loc. cit. - Mélusine, t.1(1878).

[14] "Dans mon pays (l'ancien Rémois), les petits enfants s'effrayent mutuellement à l'approche de la nuit en criant à tue-tête : Arlequin sur nos talons!" (P. Paris, Les manuscrits fr. de la Bibliothèque du Roi, t. 1, 1836

[15]Victor Hugo, avec sa puissance ordinaire, a donné une description de la Chasse infernale dans la Légende du Beau Pécopin (le Rhin, lettre XXI).

C'est à la fin du XIe siècle, en Normandie, que nous rencontrons pour la première fois une allusion à la Mesnie Hellequin dans un passage célèbre de l'historien anglais Orderic Vital [16]. Le prêtre Gauchelin, du diocèse de Lisieux, assiste, durant une nuit de janvier 1092, au défilé de la Chevauchée infernale, cortège d'âmes captives entraînées par le démon en punition de leurs péchés; parmi elles, il en reconnaît quelques-unes avec lesquelles il s'entretient. "Haec sine dubio familia Herlechini; a multis eam olim visam audivi; sed incredulus relationes derisi, qui certa indicia nunquam de talibus vidi." Remarquons que l'idée d'expiation introduite ici par le christianisme, n'existe certainement pas à l'origine de la légende. C'est au même ordre d'idées qu'il faut rattacher le châtiment de ces Saxons condamnés à danser une année entière pour avoir osé, la nuit de Noël, se réjouir et danser dans un cimetière[17]. [16] Orderici Vitalis, Angligenae, coaenobii Uticencis monachi, historiae ecclesiasticae, libri tredecim (éd. Le Prévost), t. III (1845).

17] Cette légende est fameuse au moyen âge (Bibl. nat., ms. lat. 18600). Voy. L. Delisle, Journal des Savants, année 1860, et Edelestand du Ménil, Etude sur quelques points d'archéologie et d'histoire littéraire (1862).

Ce sont encore deux auteurs anglais qui, au XIIe siècle, nous renseignent sur la Mesnie Hellequin, Pierre de Blois et Gautier Map. Le premier traite de milites Herlewini [18] les gens qui se donnent trop au monde, et mériteront ainsi de faire partie, après leur mort, du cortège infernal. Le second, Gautier Map, nous parle des phalanges noctivagae quas Herlethingi dicebant [19], bien connues en Basse-Bretagne, et nous apprend qu'elles ont cessé de se montrer en Angleterre et dans le pays de Galles pendant la seconde année du règne de Henri Il, c'est-à-dire en 1155.

Au XIIIe siècle, les textes deviennent plus nombreux et appartiennent dès lors en propre à la littérature française. Quelques-uns de ces textes conservent encore à la Mesnie Hellequin son caractère de Chevauchée infernale, entre autres un passage de Guillaume de Paris [20], où la troupe de Hellequin en France est rapprochée de l'exercitus antiquus de l'Espagne, et aussi les vers du Tournouiement Antécrist [21] de Huon de Mery, où le poète s'exprime ainsi : 
 

De la maisnie Hellequin
Me membra quant l'oï venir;
L'on oïst sun destrier henir
De par tut le tornoiement.
[18]Patrologie latine de Migne, t. CCVII, col. 44.

[19]Gualteri Mapes, de nugis Curialium distinctiones quinque (éd. Th. Wright, Londres, 1850), p. 180.
 
 
 
 
 
 

[20] Guillelmus Parisiensis, de Universo (part. Il, chap. 12), cité dans Du Cange, s. v°. Hellequinus.

[21]Bibl. nat., ms. fr. 25407, fol. 219 a.

Toutefois la tradition tend déjà à se modifier. D'une part, à propos de la familia Allequini, nous voyons apparaître dans Etienne de Bourbon [22] l'idée de chasse et le nom d'Arthur, qui occupent une si grande place dans le développement subséquent de la légende. D'un autre côté, en quittant le domaine populaire pour entrer dans le domaine littéraire, en se séparant des traditions orales des campagnards pour se fixer dans les livres des écrivains, la légende se rapetisse. 

Ce n'est plus accompagnée des grands bruits de la nature, des hennissements des chevaux, des aboiements des chiens que les poètes nous représentent la Mesnie Hellequin : elle s'avance plus modestement au son des clochettes, comme nous le voyons par un vers de Renart le Nouvel [23] et le passage suivant du Jeu de la Feuilléed'Adam de la Halle [24] :

J'Oi la mesnie Hielekin
Mien ensiant qui vient devant
Et mainte clokete sonnant.

Quelle différence entre cette entrée en scène tant soit peu comique et l'ancienne Chevauchée infernale, mystérieuse et fantastique!

[22] Anecdotes historiques, légendes et apologues tirés du recueil inédit d'Etienne de Bourbon, par A. Lecoy de la Marche (1877).

[23]Vers 531, dans le t. IV de l'édition du Roman de Renart de Méon.

[24]Monmerqué et Michel, Théâtre français au moyen âge (1839), p. 73-74; De Coussemaker, Oeuvres complètes du trouvère Adam de la Halle (1872), p. 319; A. Rambeau, Die dem Trouvère Adam de la Halle zugeschriebenen Dramen (1886), p. 88. - A propos de ce passage d'Adan de la Hale, M. Bédier, dans le numéro du 15 juin 1890 de la Revue des Deux-Mondes, a cité un certain nombre de textes déjà connus relatifs à la Mesnie Hellequin.

Bien plus, l'expression abstraite de Mesnie Hellequin, dans laquelle le mot Hellequin semble avoir perdu tout sens précis depuis le XIe siècle, et qui représente encore assez vaguement, aux yeux des gens du XIIe, une réunion d'âmes damnées conduites par un démon anonyme, prend au XIIIe la signification de famille diabolique :
Mais savés cour serés helé
De la maisnie Hellequin,
Car avoec les diables sans fin
Serés en enfier tourmenté [25].
Dès lors le nom de Hellequin s'applique tout particulièrement à un diable, mauvais conseiller [26],
... le gringneur
Prinche qui soit en faerie [27].

que nous voyons successivement en Picardieet en Normandie se fiancer avec la fée Morgue [28]) et avec la sorcière Luque la Maudite [29]. Le mot se généralise bientôt au sens de batailleur dans un passage de la Chronique rimée de Godefroy de Bouillon, commenté par Gâchet [30] :
 

Et li rois de Taffurs, o luy si Halegrin,
Qui plus aiment bataille que li glous ne fait vins [31].
[25] Vers de Job (Bibl. de l'Arsenal, ms.;3142, fol. 167 d).

[26] Les Miracles de saint Eloi (éd. Peigné-Delacour, 1859), p. 110.

[27] Théâtre français au moyen âge, p. 81.

[28] Ibidem, p. 77-82.

[29] Romania, t. XII (1883), p. 224-226.

[30] Glossaire roman... (1859), p. 252-253.

[31] Monuments pour servir à l'histoire des provinces de Namur,... publiés par le baron de Reiffenberg, t. II, p. 118, vers 6247.

Mesnie Hellequin devient alors synonyme de lutte, mêlée, dispute, comme nous le montrent quelques vers du Mariage du filles au diable [31] :
 
Avocat portent grant damage,
Pour quoi metent leur aine en gage.
Lor langue est plaine de venin :
Par aus sont perdu heritage
Et desfait maint bon mariage
Et mal fait por.1. pot de vin;
C'est la maisnie Hellequin
Il s'entrepoilent com mastin.
Au XIVe siècle, la littérature continue à conserver à Hellequin le sens de diable [32] et de mauvais génie [33]; mais à cette époque [34], jusqu'au XVe et même au XVIe siècles [35] à côté de l'idée de démon [36], persiste toujours le souvenir de la Chevauchée, infernale [37]
[31] Michel, Chronique des ducs de Normandie, t. Il (1838), p. 336-337: Ach. Jubinal, Nouveau recueil de fabliaux, t. I (1839), p. 284-285.

[32] Dans un passage d'un manuscrit du roman de Fauvel (Bibl. nat., fr.,146, fol. 34 v°), cité par P. Paris (Les mss. fr., t. I, p.;324 - 325), des personnages qui se livrent à un charivari sont comparés à Hellequin et à sa mesnie; on voit aussi intervenir dans ce passage des Hellequines, qui donnent leur nom à un lai.

[33] Songe doré de la Pucelle, dans le Recueil de poésies fr. des XVe et XVIe siècles d'A. de Montaiglon, t. III (1856), p. 224.

[34] "La meignée de Hellequin, de dame Habonde et des esperis qu'ils appellent fées, qui apperent es estables et es arbres." (Raoul de Presles, de Civitate Dei, liv. XV, chap. 23, cité dans Du Cange, s. v°. Hellequinus). - "De la Mesnie Helquin je te di communaiment ce sont deables qui vont en guise de gent qui vont a cheval trotant..." (Bibl. nat., ms. fr. 2458, fol. 40 v°, cité par Leroux de Lincy, Livre des légendes, p. 240). - Le mot Hannequin est donné comme exemple dans l'Art de dictier d'Eustache Deschamps (édition Crapelet, p. 267-268).

[35] Deux proverbes similaires que nous trouvons dans Leroux de Lincy (Livre des Proverbes, t. II, p :

Des Hennequins
Plus de fous que de coquins,
et "La maignée Hennequin, tant plus en y a et pis vault", ne se rapportent pas directement à notre Mesnie Hellequin, mais, comme le montre le ms. Dupuy 673 de la Bibliothèque nationale (fol. 124), à la famille Hennequin, célèbre au XVIe siècle durant la Ligue et baptisée par ses adversaires, peut-être en souvenir de la mesnie Hellequin, du nom de lignée maudite. Un de ses membres les plus fameux, Nicolas Hennequin du Perray, président du Grand Conseil, fut banni par Henri IV en 1594.

[36]"Haec ille res clamat spectra fuisse diabolorum... quam avorum memoria solebant vocare familiam Hellequini" (Martin Ant. Delrio, Disquisitionum magicarum libri sex, Mayence, 1606, t. I, p. 704).

[37] Voy. un fragment du Roman de Richart filz de Robert le Diable, publié par Leroux de Lincy (Livre des légendes, p. 342-345) et le passage de Jean Raulin cité par P. Paris (Les mss. fr., t. I, p. 324) : "Numquid me velis antiquam illam familia Harlequini revocare, ut videatur mortuus inter mundanae curiae nebulas et caligines equitare? ".

A partir du XVIe siècle, la légende s'efface progressivement, et le mot Hellequin disparut de la langue courante pour se cantonner dans les patois où il vit encore, avec quelques-uns des sens qu'il a eus autrefois. C'est ainsi qu'en Champagne [38]; Arlequin signifie aujourd'hui un feu follet, et qu'en Normandie [39] l'expression de hannequin s'applique à un enfant désagréable, un vrai diable, comme l'on dit populairement. [38] P. Paris, ibidem, p. 324.

[39] Gachet, Glossaire roman, p. 253.

Le poème perdu du comte Hernequin.
Qu'est-ce donc que cette Mesnie Hellequin et quelle est son origine? D'où vient Hellequin, ce personnage qui finit par s'identifier avec le démon? Le moyen âge s'était déjà posé cette question et dès le XIIIe siècle y avait répondit plus ou moins exactement.

Un passage d'Hélinand, cité par Vincent de Beauvais [40] et formant un Exemplum de familia Hellequini dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale [41], explique Hellequin par Karlekin :"Corrupte autem dictus est a vulgo Hellequins pro Karlekins." Le texte ajoute que Karlekin ou Charles Quint dut subir une longue pénitence à cause de ses péchés.

A la fin du XIVe siècle, nous trouvons quelques nouveaux détails sur ce Charles Quint : "Le Quint Charles qui fu en France si emprint une grant bataille et mourut. Après sa mort l'en vit pluseurs au champ ou la bataille avoit esté aussi comme une grant assemblée de gens trotans a Charles; et disoit on que c'estoit le Quint Charles qui estoit mort et qu'il revenoit au champ ou il avoit esté mort, lui et sa gent, et pour celui Charlequin, c'est a dire le Quint Charles, l'en dit Helquin [42]".

Le XVe siècle va plus loin, et ne fait qu'un seul et même personnage de ce Karlequin (Charles Quint) et de Charles V, roi de France, que nous voyons aussi faire pénitence de ses fautes en compagnie d'autres chevaliers et s'apprêter à "combattre sur les mescreans Sarrazins et ames dannées [43]", pour racheter ses péchés.

[40] Dans F. Liebrecht, Des Gervasius von Tilbury otia imperalia, p. 198.

[41] Ms. latin 18600, fol 15.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

[42] Bibl. nat., ms. fr. 2458, fol. 40 v°-41, cité par Leroux de Lincy, Livre des légendes, p. 241-242.
 
 

[43] Extrait des Chroniques de Normandie (Rouen, 1487), cité dans Fr. Michel, Chronique des ducs de Normandie, t. II (1838), p. 336-341, et dans Théâtre français du moyen âge, p. 73-76 (en note).

Les auteurs modernes qui ont cherché à déterminer le sens de l'expression Mesnie Hellequin n'ont tenu aucun compte des passages que nous venons de rappeler, et ont discuté de préférence l'étymologie du mot Hellequin. P. Paris et après lui Génin [44] rapprochent de Hellequin le nom du cimetière des Aliscamps près d'Arles (Vivien et la bataille d'Ailschans); Génin cite aussi l'étymologie Erlenkoenig, roi des aulnes[45]; Diez suppose que le nom propre néerlandais Helleken, Hellekin vient de la forme allemande helle (hölle), en français, enfer [46]; Liebrecht, s'appuyant sur l'exemple unique, Herlenhingus, du passage de Gautier Map, donne : à ce mot le sens de Todesheer, armée de la mort [47]; enfin tout dernièrement M. A. Wesselofski, confondant en une seule les deux légendes d'Hérode et de Hellequin, fait de ce dernier mot un diminutif d'Hérode [48]. [44] Variations du langage français depuis le XIIe siècle... (1845), p. 454-461.

[45] Ibidem, p. 462.

[46] Etymologisches Worterbuch (3e édition, 1870), t. II, p. 343; (la1ère édition est de 1853).

[47] Zur Volkskunde alte und neue Aufsätze (1879), p. 28.

[48] Giornale storico della Letteratura italiana, t.XI (1888), p. 334.

Aucune de ces hypothèses ne peut s'admettre, car Hellequin n'est autre chose qu'un nom propre, celui de Hernequin comte de Boulogne, personnage historique qui fut au moyen âge le héros d'un poème dont nous retrouvons la trace dans une énumération de chansons de geste faite par un trouvère du Nord en têté d'une de ses oeuvres. Nous lisons, en effet, dans un chansonnier bien connu du XIIIe siècle [49], un petit poème [50].assonancé, relatif à la prise de Neuville par les Flamands. Le poète, tout entier à son sujet, apprend à ses auditeurs, dans sa première laisse, qu'il renonce pour le moment aux héros ordinaires de l'épopée : Charlemagne, Pépin, Guillaume d'Orange, etc. :

Assés l'avés oït van[51] Gerbert, van Gerin,
Van Willaume d'Orenge qui vait le chief haiclin,
Van conte de Bouloigne, van conte Hoillequin
Et van Fromont de Lens, van son fils Fromondin,
Van Karlemaine d'Ais, van son pere Pepin...

Cette citation prouve indubitablement qu'il existait au XIIIe siècle une chanson de geste consacrée à Hoillequin comte de Boulogne. Ce comte de Boulogne, dont le nom Hoillequin, Hellequin et plus ordinairement Hernequin, n'est qu'un diminutif germanique de Johannes [52] a joué durant sa vie un rôle considérable, et s'est particulièrement distingué dans les guerres soutenues contre les invasions normandes du IXe siècle. Neveu de Baudouin, comte de Flandres, Hernequin avait épousé Berthe, fille aînée de Helgaud Ier, comte de Ponthieu et de Boulogne [53]; ce mariage, qui apportait en dot à Hernequin certaines terres relevant du comte de Flandres, devait être plus tard une cause de conflits entre l'oncle et le neveu.


[49] Bibl. nat., ms, fr. 12615, fol. 213 v°.

[50] Ce poème a été signalé à deux reprises par Fr. Michel, qui semble ne pas s'être aperçu de l'existence de la Chanson du comte Hernequin de Boulogne (Chronique des ducs de Normandie, t. Il, p. 337, et Théâtre français au moyen âge, p. 76, en note).

[51] Le poète artésien ou flamand substitue partout van, conjonction tioise, à de, conjonction française.

[52] "Hennekinus qui antiquo Theutonismo sonat Joannem parvum". (le P. Malbrancq, De Morinis et Morinorum rebus, t. III, 1639, p. 314).

[53] Nous empruntons la plupart de nos renseignements historiques sur Hernequin à une Généalogie des comtes de Boulogne, dont il existe plusieurs versions, une latine entre autres que Reiffenberg a déjà citée (Chronique rimée de Philippe Mousket, t. II, p. VIII -IX). La Généalogie française que nous utilisons est la traduction du texte latin; elle a été publiée par P. Paris (Les mss. fr., t. III, p. 201-209).

En 871 [54], Helgaud meurt, et Hernequin devient comte de Boulogne par sa femme; peu de temps après, il est forcé de faire hommage de la terre de Merk à son oncle le comte de Flandres, "En icel tans, " c'est-à-dire en 882 [55], nous dit le chroniqueur [56], vinrent Gormons et Isembars en ceste terre, et li quens Hernequins de Boulogne ala encontre a tout XXXm homes a armes et a ceval por warder le païs de Boulogne. Mais li Sarrasin qui vinrent d'Angleterre et arriverent par leur force et par leur violence a Winiereuc, et prirent Boulogne par force, [et ochisent) Xm homes des XXXm homes que li quens Hennequins avoir." Nous retrouvons dans ce texte, déjà impressionné par la légende, les noms de Gormond et d'Isembart, chefs vikings à moitié fabuleux, bien connus dans l'épopée française, dont la défaite à Saucourt, en 881, avait été un triomphe pour l'empereur Louis III, triomphe célébré par un lied germanique et par la chanson de geste du Roi Louis [57]. Dans ce poème, Gormond est tué en 881; nous le voyons revivre dans notre texte en 882. Comme le dit à ce propos Reifenberg (Chronique rimée de Philippe Mousket, t. II, p. IX), "les trouvères ont encore une fois confondu tous les temps et tous les faits."). Dans cette chanson, comme dans notre texte, les Vikings sont des Sarrasins. [54] Cette date est donnée par de Rosny, Histoire du Boulonnais (1868), t. I, p. 364,

[55] Art de vérifier les dates (édition 1784), t. Il, p. 760.

[56] P. Paris, Les mss. fr., t. Ill, p. 203-204.).
 

[57] Voy. Romanische Studien, t. III (1878), P. 501-596;aussi G. Paris, dans l'Histoire littéraire de Ia France, t. XXVIII (1881), P. 239-253;. Ce poème, désigné souvent sous le nom de Gormond et Isembart, est mentionné sous le titre de Roi Louis dans le fabliau des Deus troveors ribauz (Recueil des fabliaux, p. p. A. de Montaiglon et G. Raynaud, t. I, p. 12).

Vaincu une première fois par les Vikings, Hernequin met en sûreté dans l'abbaye de Samer sa femme et ses enfants, passe la Canche et arrive sur les bords de l'Authie; là, il trouve des renforts, mais les Normands venant de la Somme, barrent de nouveau l'armée chrétienne qu'ils anéantissent. Blessé grièvement, Hernequin vient mourir à l'abbaye de Samer, où meurent avec lui sa femme, son fils aîné et son écuyer.

Tels sont les éléments historiques mêlés de merveilleux qu'avait à sa disposition le trouvère inconnu auteur de la Chanson du comte Hernequin. Cette chanson, nous en connaissons déjà quelques éléments par le passage d'Hélinand et les textes postérieurs mentionnés plus haut, où nous voyons le comte Hernequin, appelé à tort Karlequin, vaincu et tué dans une grande bataille, et en compagnie de ses chevaliers, "revenant au champ ou il avoit esté mort," pour faire pénitence de ses fautes passées. Mais nous jugerions imparfaitement de ce que devait être ce poème, si, par un heureux hasard, le résumé ne nous en avait été conservé par Walter Scott dans les notes qu'il a jointes à son ouvrage sur la poésie écossaise [58]. Très amateur d'anciens romans de chevalerie, Walter Scott avait dû lire ce poème, aujourd'hui perdu pour nous, dans une traduction en prose française ou dans une imitation anglaise, qui jusqu'ici n'a pas été retrouvée; nous devons donc nous contenter de son analyse que nous abrégeons encore : 

Le comte Hellequin, ayant dépensé au service de l'empereur tout ce qu'il possédait, n'avait pas vu son zèle récompensé. Méprisé de son souverain, attaqué par ses vassaux, il prit un parti désespéré, et accompagné de ses fils et de ses écuyers [59](de sa mesnie, comme l'on disait alors), il se fit chef de brigands et "ravagea le pays. Longtemps vainqueur des troupes impériales, Hellequin et sa mesnie périrent enfin dans un combat sanglant. En punition de leurs fautes, le chef et les compagnons furent condamnés à errer jusqu'au jugement dernier, sans renoncer cependant à leurs moeurs guerrières et à leurs luttes anciennes.
En comparant le récit historique de la vie du comte Hernequin et le résumé qu'on vient de lire de la chanson dont il est le héros, on voit facilement comment le poème peut dériver de l'histoire, pour peu qu'on tienne compte, d'un côté, du laps de temps qui s'est écoulé entre la date des événements historiques et la confection de la chanson, et, de l'autre, des conditions toutes particulières dans lesquelles se produit habituellement l'épopée française.

 
 
 
 
 
 
 
 

[58] Minstrelsy of the scottish Border (Edinburgh, 5e édition, 1812), t. II, p. 129-130. Ce passage a déjà été cité par Leroux de Lincy (Livre des légendes, p. 149), qui se borne à le traduire sans commentaire.

[59] Le texte anglais dit : "with his sons and followers."

Il est évident que, dès 882, l'imagination populaire avait été vivement frappée par l'écrasement de l'armée chrétienne et aussi par la mort du comte Hernequin, suivie, à si courte échéance, de celle de sa femme, de son fils et de son écuyer. A une époque de superstition facile, on avait certainement vu dans ce désastre et dans ces morts consécutives un châtiment de Dieu punissant une famille maudite. D'autre part, il est probable qu'à l'occasion de ses différends avec Baudouin, comte de Flandres, Hernequin avait porté la dévastation et la ruine dans le pays de son suzerain; il s'était peut-être même livré, avec sa mesnie, à un véritable brigandage, qui n'avait pris fin qu'à la suite d'une victoire de Baudouin et d'un accord, qui, nous l'avons vu, forçait Hernequin à rendre hommage à son oncle.

Ces actes de violence et de déprédation avaient dû faire craindre, tout particulièrement dans les provinces du Nord, le nom de Hernequin et de sa mesnie, qu'on tremblait de voir arriver à l'improviste; aussi leur mort fut-elle tout naturellement considérée comme une punition de Dieu, et la tradition s'établit d'une Mesnie Hellequin, où se confondaient, dans un châtiment commun, les compagnons de brigandage du comte et les membres de sa famille morts en même temps que lui.

Quand, au XIe, siècle, le poète, s'inspirant des traditions locales, composa son poème, l'invasion normande et les luttes féodales intestines étaient à peu près oubliées. Aussi ne faut-il pas s'étonner de voir, suivant les lois de l'épopée, le comte Hernequin déclaré vassal rebelle, non plus envers Baudoin de Flandres, mais envers l'empereur, le suzerain par excellence [60]; de même est-ce dans une bataille contre l'armée impériale qu'il trouve la mort, punition de ses fautes. Le trouvère ne semble pas avoir jugé la punition assez forte : dominé par la terreur mystérieuse qu'avaient toujours inspirée Hernequin et sa mesnie, troublé peut-être par le souvenir de quelque violent ouragan, contemporain du désastre chrétien, influencé par la crainte des revenants qui hantait le moyen âge, poursuivi par l'idée de la vieille légende anonyme, connue sous le nom de Chevauchée infernale et apportée en France par les Vikings, il confond les deux traditions en une seule; et la Mesnie Hellequin, condamnée à errer à jamais, devient une des formes de la Mesnie furieuse, qui se trouve ainsi, dès le XIe siècle, personnifiée dans le comte Hernequin, comme plus tard au XVIe siècle, elle devait se confondre avec le duc Jean de Hackelnberg. Dès lors, grâce au poème, l'expression de Mesnie Hellequin se répand dans toute la littérature française; bientôt elle devient populaire, se présente isolément dans les textes et subit peu à peu toutes les transformations de sens que nous avons étudiées dans la première partie de ce travail.


 
 
 
 
 
 
 
 
 

[60] Les règnes de Louis le Bègue et de Louis III et Carloman sont du reste marqués par la lutte continuelle soutenue par le pouvoir royal contre les empiétements des vassaux, devenus de plus en plus puissants.

 

Le poème, venu du Nord, passe en Normandie, puis en Angleterre, où, sous une forme très abrégée, Walter Scott nous l'a conservé. Du reste, il ne paraît pas avoir eu grande vogue. II n'est pas cité dans l'énumération des poèmes donnée dans le fabliau des Deus trouveors ribauz [61], et la seule allusion qui y soit faite, dans la littérature du moyen âge [62], est le vers, cité plus haut, du chansonnier de la Bibliothèque nationale (fr. 12615), encore bien qu'il ne s'agisse très probablement pas de la chanson primitive, mais d'un remaniement du XIIIe siècle. Ce vers, mentionnant le comte Hoillequin de Boulogne, nous a fourni le point de départ de cette étude. [61] Recueil des fabliaux, t. I, p. 3-4 et 11-12.

[62] Faut-il voir dans un passage de Chrestien de Troies reproduit par Chrestien Legouais (G. Paris, Histoire littéraire, t. XXIX, p. 493) une allusion au poème ou simplement une citation de l'expression consacrée, Mesnie Hellequin?

Quelques mots sur Arlequin.
Nous avons vu qu'à partir du XVIe siècle, Hellequin, de même que sa mesnie, disparaît peu à peu de la littérature française. Transporté en Italie au XIVe siècle, il nous revient cependant au XVIe avec une forme spéciale et un sens tout particulier, en revivant sous le masque de l'Arlequin de la Commedia dell' Arte [63].

C'est Dante qui le premier, imprégné, comme tous les écrivains de son époque, des idées et de la langue françaises, introduisit en Italie le diable Hellequin sous le nom d'Alichino [64] dans une longue énumération de démons inconnus à la poésie française, mais qu'on retrouve pour la plupart dans les Sacre Rappresentazioni [65]: Ciriatto, Calcabrino, Farfarello, Rubicante, etc. Les diables jouent, en effet, dans la littérature dramatique religieuse de l'Italie, un rôle beaucoup plus effacé que dans les Mystères français [66], où ils sont d'ordinaire chargés de la partie comique.

Les auteurs italiens en prennent donc à leur aise avec des comparses passant presque inaperçus, et changent à leur fantaisie leurs noms consacrés et, par suite, immuables dans les Mystères. C'est ainsi que nous venons de voir sous l'inspiration de Dante toute une légion de nouveaux démons s'introduire dans le théâtre italien; c'est ainsi qu'il faut supposer que le diable Hellequin, bien qu'il n'ait laissé en France qu'une trace légère dans la mise en scène théâtrale des XVe et XVIe siècles [67], a pu et a dû, comme les diables ses compagnons dans l'Enfer de Dante, apparaître sous le nom d'Alichino dans les Sacre Rappresetazioni.

A la fin du XVIe siècle, Arlecchino se montre pour la première fois [68] dans les Scenari de Flaminio Scala [69], où, en compagnie de Pedrolino (Pierrot), il tient l'emploi des Zanni (valets de comédie). A côté des Zanni nous voyons aussi figurer Pantalone et le capitaine Spavento; chacun de ces personnages a déjà le costume, le langage et le caractère qu'il conservera durant tout le XVIIe siècle. Arlecchino, valet sot et peureux, porte le masque comme la plupart des types de la Commedia dell'Arte; son costume, composé de loques [70]) de toute nature, de toute couleur et de toute dimension, cousues entre elles sans ordre, n'a pas encore la régularité de bigarrures que nous lui connaissons aujourd'hui; ce n'est encore que le vêtement d'un misérable paysan bergamasque, dont on tourne en ridicule le langage et la balourdise.

Arlequin.
Arlequin, par Maurice Sand.
[63] P. Paris. Les mss. fr., t. I (1836), p. 323-324; Génin, Variations des langage françois (1845), p. 451-454; A. Graf, Giornale storico della Letteratura italiana, t. IX (1886), p. 48 (en note); A. Wesselofski, ibidem, t. XI (1888), p. 386.

[64] Enfer, ch. XXI, vers 118-123. Littré, dans sa traduction de l'Enfer en vieux français, a rendu Alichino par Aile-clin (2e édition, 1879, p. 271).

[65] AI. d'Ancona, Origini del teatro in Italie, t. II (1877), p. 6, note 1.

[66] Ibidem, t. II, p. 13.

[67] Sous le premier étage des échafauds servant aux représentations des mystères "était la caverne de l'Enfer, fermée par un grand rideau qui représentait une tête hideuse, qu'on voit quelquefois désignée sous le nom de Chappe d'Hellequin" (P. Paris, Journal de l'Instruction publique, année 1855, 30 mai, p. 304). Ne faut-il pas voir une plus ancienne mention de la Chappe d'Hellequin dans un passage du ms. latin 18600 (fol. 13) de la Bibl. nat., où l'on demande à un clerc couvert d'une chappe très lourde (par allusion au poids de ses fautes), s'il ne fait pas partie de la Mesnie Hellequin? L'expression Chappe d'Hellequin n'a point passé en Italie; elle a dû se conserver par tradition chez les gens de théâtre, puis aux XVIe et XVIIe siècles, lors de l'arrivée d'Arlequin en France, changer de nom en même temps que de forme. Le souvenir de cette origine est aujourd'hui perdu, et le nom de la draperie que l'on désigne dans nos théâtres modernes sous le nom de Manteau d'Arlequin s'explique d'une tout autre façon. C'est, nous dit M. Pougin (Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre, 1885, p. 494), entre cette draperie et le rideau qu'Arlequin venait pendant les entractes parler au public. Que devient dans cette explication le mot manteau?

[68] Le mot arlecchino ne paraît dans le dictionnaire de la Crusca qu'au XVIIIe siècle (4e édition, Florence, 1729).

[69] Il teatro delle favole rappresentative (Venise, 1611). Ce théâtre contient 50 journées ou pièces.

[70] P. Paris et Génin voient dans le costume bariolé d'Arlequin une représentation fantastique de la mort et des flammes de l'enfer. Voy.Jal. Dictionnaire critique de biographie et d'histoire (2e édition, 1872), 3. v°. Arlequin.
 

Comment reconnaître en ce personnage le diable des Sacre Rappresentazioni, l'Alichino de Dante? La chose serait assez difficile à admettre, si nous ne remarquions que le masque noir de l'Arlequin, dès cette époque jusqu'au XVIIIe siècle, porte à sa partie supérieure la trace d'une corne, qui n'existe plus, il est vrai, qu'à l'état embryonnaire, mais qui trahit ainsi son origine diabolique [71]. Force nous est donc de supposer que l'Arlequin de la comédie italienne n'est que le diable Alichino transporté à la scène. La transition a dû se taire par le moyen des farces italiennes du XVe du XVIe siècle. Nous croyons, en effet, qu'il a existé un certain nombre de pièces populaires, farces, monologues, etc., où le personnage du diable Alichino, emprunté aux Sacre Rappresentazioni, jouait un rôle tout particulier. Ce démon devait servir d'intermédiaire entre la terre et l'enfer, où il allait en ambassade chercher quelque damné. C'est ainsi qu'un monologue du XVIe siècle, cité par M. Emile Picot [72], nous montre Arlequin descendant aux enfers pour délivrer Mme Cardine, célèbre entremetteuse du temps. Cette satire improvisée a été certainement coulée dans un moule dramatique souvent utilisé jusque-là, et que depuis la tradition n'a pas repoussé, puisqu'au XVIIIe siècle le poète Regnard en offre encore un renouvellement bien effacé dans la Descente d'Arlequin aux enfers [73].

Ce genre de pièces habitua le public à la présence d'Arlecchino; d'autres farces furent faites, où l'on négligea de mettre le personnage en communication avec l'enfer : il resta alors sur terre chargé des rôles de servidore, comme dans la farce de la Romanesca [74], où il paraît sous le nom d'Anichino [75].

C'est donc à la farce italienne qu'un acteur de la Commedia dell'Arte, en quête d'un nom de guerre sous lequel il pût jouer son rôle de servo ou zanni, dut emprunter un jour le nom d'Arlecchino; il lui empruntait en même temps son masque et ses cornes qui allaient diminuer et disparaître plus tard; par contre, il donnait au personnage un nouveau caractère, celui du valet niais et malfaisant; il le gratifiait même d'une patrie, Bergame, dont les habitants avaient le don de faire rire à leurs dépens les autres Italiens.

[71] Grâce à l'obligeance de M. Nuitter, nous avons pu voir à la Bibliothèque de l'Opéra un masque d'Arlequin du XVIIIe siècle. II et en cuir noir et porte à la partie supérieure droite un commencement de corne semblable à celle d'un jeune chevreau; de plus, comme le dit Riccoboni (Histoire du théâtre italien, t. I), il "n'a point d'yeux, mais seulement des trous fort petits pour voir."

[72] Response di geste d'Arlequin au fils de ma dame Cardine (E. Picot, Romania, t. XVI, 1887, p. 538). Ce monologue est de 1585, et le nom du personnage est écrit Harlequin, comme le plus souvent au XVIIe siècle. Cet H, contraire à l'orthographe italienne, mais confome à la véritable étymologie, a sans doute provoqué la bizarre opinion de Ménage qui fait d'Arlequin un diminutif de Harlay.

[73] Cette pièce, dont nous ne possédons que les scènes françaises, porta d'abord le titre de Descente de Mezzetin aux enfers lors de sa première représentation en 1689, époque à laquelle Dominique étant mort, le rôle d'Arlequin n'avait pas de titulaire. Quand, peu de temps après, Gherardi eut pris l'emploi, le titre fut restitué tel que nous le citons. Voy. le Théâtre italien de Gherardi (1700, t. II, p. 361-405) et les Oeuvres complètes de Regnard (Paris, Brière et Baudouin, 1826, t. V, p 111-152).

[74] La Romanesca, farce de Giovanmaria Cecchi, composée en 1585 et publiée (2e édition), par Luca G. Mimbelli (Livourne, 1880).

[75] Les formes Alichino, Arlecchino et Anichino sont phonétiquement identiques.

Le nom d'Arlecchino, adopté peut-être pour la première fois dans la Commedia dell'Arte par Simon de Bologne [76], ne s'est pas généralisé en Italie, où il ne se rencontre originairement que dans le Nord [77]. II semble, du reste, n'avoir été porté que par des acteurs appartenant à des troupes allant jouer en France, tels que Simon de Bologne, Tristan Martinelli [78], Giuseppe Domenico Biancolelli (le fameux Dominique), etc. Nous ne trouvons pas mention, avant le milieu du XVIIIe siècle, d'un Arlequin ayant joué uniquement en Italie [79]. Avant cette époque, Dominique avait d'ailleurs déjà changé de nouveau et amplifié le caractère du rôle, faisant du valet niais et stupide un fourbe souple et avisé, donnant une importance de premier ordre à son emploi, et supprimant les allusions à la balourdise bergamasque, peu compréhensibles du public ou tout au moins du populaire français [80].

Dès lors Arlequin était naturalisé français et faisait naître dans notre pays toute une littérature dramatique, à laquelle ne dédaignaient pas de s'associer les écrivains les plus connus. Ce fut le point de départ d'une vogue européenne pour Arlequin, qui eut aussi un renouveau en Italie, son ancienne patrie.

De nos jours, quoique bien oublié, Arlequin revit encore dans la pantomime. En voyant apparaître sur une scène parisienne le personnage gracieux et élégant de notre Arlequin, qui voudrait croire qu'on a devant les yeux le représentant moderne du lourd et farouche chevalier du IXesiècle, du vieux comte Hernequin, ayant changé après bien des vicissitudes, sa pesante épée contre la botte légère? (G. Reynaud, Etudes Romanes dédiées à G. Paris, déc. 1890).


[76] Adolfo Bartoli, Scenari inediti della Commedia dell' Arte (Florence, 1880), p. CXXXIII.

[77] Le personnage d'Arlequin ne se retrouve ni dans les Scenari inediti (voy. la note précédente), ni dans les titres des Scenari de Basilio Locatelli (voy. Fr. Bartoli, Notizie istoriche di comici italiani, Padoue, 1791, t. I, p. 291-295). ni dans les nombreuses pièces de Gio. Bat. Andreini.

[78] Sur cet Arlequin célèbre de son temps en Italie et en France, inconnu cependant à Francesco Bartoli, voy. A. Baschet, Les Comédiens italiens à la Cour de France (Paris, 1882).

[79] Voy. Adolfo Bartoli, Scenari inediti... p. CLXXIV-CLXXIX), et Francesco Bartoli, Notizie istoriche... (2 vol.) passim.

[80] Oeuvres complètes de Regnard (Paris, 1826), t. V, p. 17.



En librairie - Bertrand Hell, Le Sang Noir, chasse et mythe du sauvage en Europe, Flammarion, 2001. - Claude Lecouteux, Chasses fantastiques et cohortes de la nuit au Moyen âge, Imago, 1999.

Goldoni, Arlequin, valet de deux maîtres, Lansman, 2002. - Florian, Cinq Arlequinades, Espaces 34, 2001. 

Collectif, Commedia dell'Arte, PEMF, 2002. - Mazouer, Théâtre d'Arlequin, comédies et comédiens italiens en France au XVIIe siècle, Presses de l'université de Paris-Sorbonne, 2002. - François Moureau, De Gherardi à Watteau, présence d'Arlequin sous Louis XIV, Klincksieck, 2000. Irène Mamczarz, Commedia dell'arte et théâtre forain, Klincksieck, 1998. - M. Clavillier et D. Duchefdelaville, Commedia dell'arte, le jeu masqué, PUG, 1994. - Baridon, Jonard, Arlequin et ses masques, Presses universitaires de Dijon, 1992.

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Dictionnaire Le monde des textes
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