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Les
Incunables
Au sens strict du mot, on ne devrait désigner
sous la dénomination d'Incunables
que des livres imprimés en caractères mobiles dont l'exécution
remonte au berceau (incunabula), aux débuts de l'art typographique;
mais on est convenu de faire entrer dans cette catégorie toute pièce
ou tout volume imprimé avant 1501, ou présumé antérieur
à cette date. On en exclut d'hahitude les livres tirés sur
des planches fixes, gravées sur bois, les ouvrages xylographiques.
L'étude des incunables joue un rôle
capital dans l'histoire des origines de la typographie. Elle permet souvent,
à défaut de toute indication du lieu et de la date d'impression
d'un livre (ce qui arrive très fréquemment au XVe
siècle), d'y suppléer par voie d'identification avec les
caractères employés dans d'autres ouvrages émanant
d'un typographe déjà connu. Elle a encore permis, grâce
à cette étude comparée, de rectifier les attributions
erronées, de restituer à qui de droit certains monuments
typographiques, notamment parmi ceux qui datent des premières années
de l'invention de l'imprimerie, et de contribuer à éclaircir
ce dernier problème si hérissé de difficultés.
Tous ceux qui s'en sont occupés ont plus ou moins touché
à la description des incunables.
Le commencement
du commencement.
Il nous reste, maintenant, à dire
ce que l'examen des premières productions de l'imprimerie apporte
pour la solution du problème. Il s'agit de savoir, en d'autres termes,
si on peut faire une réponse précise aux deux questions suivantes.
Quel est le premier ouvrage imprimé en caractères mobiles
et par qui a-t-il été imprimé? Ce serait arriver,
par une autre voie, à la conclusion désirée. Malheureusement,
cette voie est moins bonne que la première et donne des résultats
plus contestables. La part de l'hypothèse y est encore plus grande.
L'ouvrage, imprimé en caractères
mobiles, qui, de l'avis des meilleurs bibliographes, présente les
caractères les plus marqués d'ancienneté, est le Speculum
humanae salvationis. On en connaît quatre éditions qui
paraissent sorties du même atelier. Deux sont en latin et deux en
hollandais. Elles sont ornées de gravures sur bois. Personne ne
conteste plus aujourd'hui que le texte n'en ait été imprimé
avec des caractères mobiles. Il faut toutefois faire une exception
pour l'une d'elles, dont vingt pages ont été tirées
avec des planches de bois. Tous les feuillets sont d'ailleurs anopistographes,
c.-à-d. qu'ils ne sont imprimés que d'un seul côté.
Ces éditions marquent vraiment la transition de la xylographie
à l'imprimerie, telle que nous l'entendons. On a cru pendant longtemps
que les caractères employés pour ces impressions étaient
en bois, mais A. Bernard a démontré qu'il ne pouvait en être
ainsi. Il n'eût pas été possible d'en faire le tirage.
Les imperfections qu'ils présentent ont amené à penser
qu'ils n'avaient pas été fondus avec les procédés
de Gutenberg
et de ses collaborateurs.
«
Cette fonte primitive, dit A. Bernard, a dû être faite dans
du sable, à l'aide de modèles gravés sur bois. »
On se trouve donc, très probablement,
avec ces Speculum, en présence des premiers essais d'imprimerie.
Et comme deux des éditions qui en ont été données
sont en hollandais, c'est en Hollande qu'il faut en placer l'origine. C'est,
en effet, à Coster
que beaucoup de critiques en font honneur, acceptant sur ce point le fameux
témoignage de Junius. En tout cas, on s'accorde à reconnaître
que l'impression de cet ouvrage, qu'elle soit de Coster où d'un
autre, qu'elle ait été faite à Haarlem ou dans une
autre ville des Pays-Bas, est antérieure à toutes les productions
des ateliers de Mayence.
Quelles conclusions faut-il enfin tirer
de ces hypothèses et de ces témoignages contradictoires?
Celle qui nous paraît d'abord s'imposer avec la dernière évidence,
c'est qu'il n'est pas possible, dans l'état actuel de la question,
de désigner l'inventeur de l'imprimerie. Il semble même qu'il
faille désespérer de le trouver jamais. Cette découverte,
en effet, n'appartient, en réalité, comme on l'a très
bien dit, « ni à une année, ni à un peuple ».
Elle était devenue une véritable nécessité
par suite des progrès de la technique. C'est pour cela qu'elle fut,
dans le second quart du XVe siècle,
l'objet de tant de recherches. Aussi n'y a-t-il pas lieu de s'étonner
qu'il en soit question, à des dates très voisines, en Hollande,
sur les bords du Rhin et en Avignon .
Il ne sera probablement jamais possible
de dire avec précision quelle est la part de découverte qui
revient à chacun de ces pays. Voici toutefois ce qui, pour l'instant,
paraît le plus vraisemblable. C'est bien certainement dans les Pays-Bas
qu'ont dû être fait les premiers essais; mais, soit que l'outillage
fût incomplet, soit que les procédés employés
pour la gravure ou la fonte des caractères fussent imparfaits, ce
qu on est convenu d'appeler l'école de Haarlem n'a laissé
que des oeuvres d'un art rudimentaire. Tout en reconnaissant à la
Hollande l'honneur d'avoir vu naître l'inventeur des caractères
mobiles, il convient donc de revendiquer pour Gutenberg celui d'avoir découvert
la presse et perfectionné, pour tout le reste, les procédés
antérieurs. C'est lui, en effet, qui a dû trouver «
le véritable secret pratique si longtemps cherché ».
On ne s'expliquerait pas les témoignages si nombreux et si sérieux
qui parlent en sa faveur, si la typographie ne lui devait beaucoup. Il
faut, par conséquent, lui conserver le mérite d'être,
sinon le premier, du moins le véritable inventeur de l'imprimerie.
Esquisse
d'un inventaire impossible
Malgré les difficultés de
la tâche, divers auteurs se sont essayé à dresser une
liste des ouvrages qu'on pouvait attribuer d'un côté à
Coster
ou à un atelier des Pays-Bas, et de l'autre à Gutenberg
et aux ateliers de Mayence, autrement dit les "véritables incunabula".
Sans discuter ces attributions, nous devons toutefois signaler les ouvrages
qui en sont l'objet.
On reconnaît une origine hollandaise
non seulement aux quatre éditions du Speculum humanae salvationis,
mais encore aux ouvrages suivants :
1° Donat,
De
Octo Partibus orationis, éditions qui portent les n° 7,
8, 9, 10 et 12, dans le Catalogue des vélins de la Bibliothèque
du roi de Van Praet, t. IV (1822), p. 6-9 ;
2° Caton,
Disticha
de moribus;
3° Alexander
Gallus, Doctrinale puerorum;
4° L. Valla,
Facecie
morales;
5° F. Petrarcha,
De
Casibus virorum illustrium
ac faceciis tractatus;
6° Horarium
ou Abecedariurn, découvert, en 1751, par Enschedé.
Parmi les impressions qu'on doit attribuer
à Gutenberg ,
voici les résultats qui paraissent les plus certains. Le grand ouvrage
qu'il imprima après s'être associé avec Fust
et qui l'entraîna à des dépenses considérables
ne peut être que la Bible ;
et de toutes les Bibles anonymes qu'on possède, celle qui
répond le mieux aux conditions voulues est la Bible de 42
lignes, dite Bible Mazarine. On l'appelle ainsi parce que c'est
l'exemplaire du cardinal Mazarin, conservé
aujourd'hui à la bibliothèque Mazarine, qui a le premier
attiré l'attention des bibliographes. Elle était certainement
imprimée au commencement de 1456, car les deux volumes de l'exemplaire
sur papier qu'en possède la Bibliothèque nationale de Paris
sont terminés chacun par une souscription latine dans laquelle il
est dit qu'ils furent enluminés et reliés par un certain
Henri Cremer, le premier, le 24 août, et le second, le 15 août
de cette même année. Aucun autre atelier n'aurait pu produire,
à cette date, une oeuvre de cette importance. Il est à remarquer,
en effet, que, en 1454, Mayence possédait déjà une
seconde imprimerie. C'est la conclusion qu'amène à tirer
l'examen des différentes éditions données en 1454
et 1455 des Lettres d'indulgences.
Cette première attribution une fois
établie, on a recherché les impressions faites avec les caractères
de cette Bible ,
et on est ainsi arrivé à reconnaître que Gutenberg
avait publié plusieurs Donats
et deux éditions des Lettres d'indulgences. Ces Lettres sont
les premiers textes imprimés avec date. A. Bernard attribue encore
à Gutenberg, et avec assez de raison, les caractères du Psautier
de 1457, d'abord parce qu'ils présentent de la ressemblance avec
ceux de la Bible et ensuite parce que Schoiffer,
à qui on en fait honneur, n'aurait pas eu le temps, pendant les
dix-huit mois qui s'écoulèrent entre le jugement du 6 novembre
1455 et la date d'impression de l'ouvrage (15 août 1457), de les
faire graver et fondre, puis de les employer enfin à la composition
et au tirage de son livre.
D'autres impressions ont encore été
revendiquées pour Gutenberg ,
mais avec moins de probabilité. Elles appartiendraient à
la dernière période de sa vie. On sait, en effet, que la
malheureuse issue du procès de 1455 ne mit pas un terme à
son activité et qu'il continua à imprimer.
Certains bibliographes croient donc pouvoir
augmenter la liste de ses productions d'un Tractatus de celebratione
Missarum, du Calendrier de 1460, du Speculum sacerdotum
d'Hermann de Saldis et d'un Traité des conciles, en allemand.
Le Catholicon de Jean de Gênes,
publié à Mayence, en 1460, est souvent attribué à
Gutenberg ,
mais A. Bernard y voit plutôt, et pour des raisons très plausibles,
la première oeuvre de Henri Bechtermuntze qui devait s'installer
à Eltvil, quelques années après. C'est la façon
la plus acceptable d'expliquer pourquoi on retrouve dans le Vocabularium
ex quo, imprimé par ce dernier, son frère Nicolas et
leur associé Wiegand Spyess, à Eltvil, en 1467, les caractères
du Catholicon. On doit, en conséquence, ajouter à
la liste des impressions de Bechtermuntze la Summa de articulis fidei
de
S. Thomas et le Tractatus rationis et conscientiae
de Mathieu de Cracovie
qui ont été aussi imprimés avec les caractères
du Catholicon et qu'on avait de même attribué à
Gutenberg.
Un raisonnement du même genre a encore
amené A. Bernard à retirer de la liste des livres ordinairement
reconnus à Gutenberg
la Bible
de 36 lignes, appelée quelquefois Bible de Schelhorn, du
nom du savant qui le premier l'a décrite. Les caractères
avec lesquels elle a été imprimée sont, en effet,
semblables à ceux qu'on trouve dans un recueil de fables en allemand,
appelé Joyau de Boner ou Liber similitudinis, et dans
le Livre des quatre histoires (Joseph ,
Daniel ,
Esther
et Judith )
également en allemand, qui ont été publiés
par A. Pfister, à Bamberg ,
le premier en 1461, et le second en 1462. Cette attribution est corroborée
par ce fait que « la plupart des exemplaires de cette Bible se
sont conservés en Bavière et qu'un grand nombre de fragments,
qui supposent une surabondance d'exemplaires, se sont retrouvés
dans les couvents de ce pays ». Elle serait même confirmée,
d'après quelques-uns, par un passage de l'Encyclopédie
des sciences et des arts de Paul de Prague ,
mais les termes de ce texte sont peu clairs et contiennent une erreur manifeste
qui en diminue l'autorité. On a deux raisons de croire que cette
Bible
a été imprimée vers 1460 ; la première c'est
que l'un des exemplaires possédés par la Bibliothèque
nationale de Paris se termine par une souscription manuscrite qui porte
la date de 1461; la seconde, c'est qu'un feuillet en a été
trouvé dans la couverture d'un registre de dépenses de l'abbaye
de Saint-Michel de Bamberg, commencé le 21 mars 1460. Il ne
semble pas, malgré des analogies réelles, qu'on doive attribuer
à Pfister le Donat, dit de
1451, les Lettres d'indulgences de 1454-55, dans lesquelles
on voit deux lignes de grosse gothique semblable à celle du Donat,
l'Almanach de 1455 ou Appel contre
les Turcs et le Calendrier de 1457. Ces ouvrages sont sortis
d'un atelier de Mayence, sur lequel on n'a aucun renseignement.
(C. Couderc). |
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