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Refoulées par les Turcs
Seldjoukides, les populations chrétiennes de la Grande-Arménie
(l'Arménie proprement dite) se réfugièrent peu à
peu dans les gorges du Taurus; puis, descendant de proche en proche dans
la Cilicie
des plaines, elles gagnèrent le littoral jusqu'au golfe de Pamphylie.
Elles se trouvèrent donc maîtresses d'une des provinces de
l'empire byzantin les plus reculées,
et où la domination de Constantinople
était rendue précaire et difficile autant par la configuration
montagneuse du sol que par le caractère belliqueux de ses habitants.
Parmi les émigrés chassés de l'Haïasdan par l'invasion
seldjoukide, un certain Ochin, nakharar originaire de l'Artsakh, obtint
d'Abelkharib, gouverneur de Tarse au nom de Constantin Monomaque, le château-fort
de Lampron (Nimroum) et se reconnut le vassal des Grecs (1072);
il fut la tige de la famille des Héthoumianq qui, on va le voir,
monta sur le trône arménien au XIIIe
siècle. Sept ans plus tard, en 1079,
Kakig Il mourut empoisonné et avec lui s'éteignit la dynastie
des Pakradouniq d'Ani (Grande-Arménie) : un des Officiers de son
armée et son parent, R'oupên, se jeta lui aussi dans le Taurus
avec quelques compagnons et s'empara de la forteresse de Pardzrpertl. Son
fils Gosdantin (Constantin) réussit peu après à s'établir
dans celle de Vag'a. Lorsque Godefroy de Bouillon
se présenta à l'entrée de la Cilicie ,
il fut accueilli à bras ouverts par les Arméniens, qui voyaient
en lui un coreligionnaire et un allié contre les Turcs.
Devant Antioche,
les Croisés reçurent de
Gosdantin et des moines de la montagne Noire des provisions et des vivres;
aussi, en récompense de ses services, le fils de R'oupen se vit-il
donner le titre de baron, dont héritèrent ses successeurs
(1098). La politique constante de ces
derniers consista à s'appuyer sur les Francs pour combattre leurs
adversaires, c. à d. les musulmans et les Grecs. Cependant, en 1137,
Jean Comnène
parvint à reprendre la Cilicie
et à faire prisonnier le prince r'oupenien Lévon (Léon)
ler qu'il envoya chargé de chaînes
à Constantinople
avec sa femme et ses deux fils. Lévon mourut en, captivité,
mais son fils Thoros (Théodore) s'échappa, arriva en Cilicie
déguisé en mendiant, se fit reconnaître par ses compatriotes
(1143), vainquit les Grecs et le sultan
d'Iconium, et obligea Manuel Comnène à se contenter d'une
simple reconnaissance de suzeraineté de la part de Thoros, qui reçut
le titre de Sébaste. Ce lien tout nominal fut définitivement
rompu par le prince Lévon Il qui, comme ses prédécesseurs,
chercha des alliances dans les familles latines d'outre-mer : il épousa
Sibylle, fille d'Amaury de Lusignan.
A l'arrivée de Barberousse, il fournit
à l'empereur des secours contre Kilidj-Arslan, sultan d'Iconium,
et Frédéric se disposait à lui donner le titre de
roi, lorsqu'il se noya dans le Cydnus .
Lévon s'adressa alors au pape et à Henri
VI, successeur de Barberousse, leur proposant, une fois reconnu roi,
de se déclarer vassal du Saint-Siège et de l'empire d'Occident.
Le pape chargea Conrad de Wittelsbach, archevêque de Mayence ,
de porter le diadème au prince arménien, qui fut sacré
roi à Tarse, le 6 janvier 1198.
Le nouveau souverain (tige de la dynastie des R'oupénianq), avait
depuis quelque temps déjà pris le titre de Inqnagal (autocrate)
et emprunté aux Francs leurs institutions féodales. En contractant
des liens de vassalité vis-à-vis de deux puissances occidentales,
il comprenait d'abord que ces liens seraient légers vu l'éloignement
de ses suzerains, puisqu'il solidarisait son sort avec les princes latins
de Syrie. Alexis l'Ange, ne pouvant faire autrement, reconnut cet état
de choses, mais chercha à gagner l'amitié de Lévon;
il lui envoya donc une magnifique couronne avec une lettre ainsi conçue
:
"Ne
place pas sur ta tête le diadème que t'ont donné les
Romains, mais le nôtre, car tu es beaucoup plus près de nous
que de Rome."
Lévon accepta le présent, y
répondit par des cadeaux non moins magnifiques, mais ne s'engagea
à rien et conserva son indépendance vis-à-vis de Constantinople
comme il la conserva d'ailleurs vis-à-vis du Saint-Siège.
Et de fait, le pape en lui reconnaissant le pouvoir suprême n'avait
point en vue le bon plaisir de Lévon, mais le désir de rendre
aux établissements d'outre-mer un peu de la force qu'ils avaient
perdue depuis la chute du royaume
de Jérusalem.
Lévon Il mourut en 1219, laissant
une fille Zabel (Isabelle) qui épousa Philippe, fils de Raymond
le Borgne, prince d'Antioche,
et, en secondes noces Héthoum, fils du seigneur de Lampron,
l'un des grands feudataires de la couronne d'Arménie.
Héthoum (1226)
est la tige de la dynastie des Hethoumianq, qui compta sept souverains
et s'éteignit en 1342 dans la
personne de Lévon V. La destruction des établissements latins
de Syrie, consommée par la prise de Saint-Jean d'Acre ,
exposa le royaume de la Petite-Arménie aux attaques des sultans
d'Égypte. En 1305, les Mongols
adoptèrent l'islam
et cette circonstance fit perdre aux Arméniens leur meilleur appui
et l'espoir de soumettre les musulmans de Syrie et d'Asie Mineure gui avait
quelque temps rapproché les Mongols des Latins. Lévon V étant
mort sans laisser de successeur, les populations jetèrent les yeux
sur un prince qui s'était fait une réputation de capacité
militaire au service de l'empire grec : Jean, fils d'Amaury de Lusignan,
prince de Tyr
(frère de Henri II, roi de Chypre )
et de Zabel, fille du roi héthoumian Lévon III, monta sur
le trône en 1342 et fut le premier
roi de la troisième dynastie du royaume de la Petite-Arménie,
celle des Lusignans. Il ne régna qu'un an (1343)
et son frère Guy fut comme lui assassiné (1345).
A la mort de Gosdantin IV (1362), il
y eut un interrègne à l'expiration duquel les grands du royaume
choisirent d'après l'avis du pape Urbain V un prince de la maison
de Lusignan, qui prit le nom de Lévon VI (1365)
et qui épousa Maroun (Marie), nièce de Philippe de Tarente ,
empereur titulaire de Constantinople.
Ce Lévon VI, lâche et pusillanime, ne sut pas défendre
sa couronne contre les mamelouks d'Égypte. Emmené prisonnier
au Caire
(1375), il recouvra sa liberté
un peu plus tard sur la demande du roi de Castille ,
vint à Rome et en Espagne, puis en France où il mourut en
1393,
ayant reçu du roi Charles VI une pension
qui lui avait permis de vivre princièrement. Le dernier roi de la
Petite-Arménie fut enseveli à Saint-Denis,
et son titre passa aux Lusignans de Chypre.
Constitution politique
de la Petite-Arménie.
Les premiers émigrants avaient
apporté de la Grande-Arménie en Cilicie
leurs usages et leurs traditions, mais, sous l'influence des Croisades,
la constitution politique de la nation arménienne se modifia profondément.
Les nakharar-q devinrent des seigneurs féodaux, des barons; leurs
domaines, transmissibles sans investiture royale et par le seul fait de
l'hérédité, furent convertis en fiefs régis
par la jurisprudence féodale des Latins d'Orient : le fonds
lui-même impliqua le service militaire pour le vassal et l'on a la
preuve que l'hommage-lige fut en vigueur dans le royaume de la Petite-Arménie;
les Assises d'Antioche,
traduites en arménien, firent loi en matière féodale
et pour les instances du ressort de la cour des barons; la hiérarchie
ecclésiastique se ressentit du contact des Francs et perdit de sa
simplicité primitive. En souvenir de l'ancienne monarchie arménienne,
on conserva les dignités de Thakatir; le Sbarabéd fut ressuscité
sous le nom de Kountsdabl (connétable); le "second du royaume" se
transforma en "grand baron". A côté de ces hauts dignitaires,
il y eut un grand chambellan, un grand chancelier (l'archevêque de
Sis), un capitaine de la cour (sorte de maréchal du Palais), des
barons et des comtes, des baïles (baillis) royaux, des sénéchaux.
C'était, on le voit, une latinisation complète. Comme dans
la Grande-Arménie, les citadins, les bourgeois (pourdjês)
continuèrent à occuper un rang social supérieur aux
paysans. Les étrangers, sauf privilège, tombaient sous le
coup du droit d'aubaine, et cette exaction, de même que le droit
de bris et de naufrage, constituait pour le commerce un obstacle sérieux.
Rapports de la
Petite-Arménie et de l'Occident.
La Petite-Arménie avait pour villes
principales Aïas (Lajazzo), Mamésdia ou Msis (Mopseste), Anarzapa,
Marasch, Sis, Darson (Tarse), Gor'igos. C'est là que les marchands
de l'Aragon ,
de la Provence, de l'Italie, de Chypre, venaient fréquemment chercher
les produits asiatiques que les guerres de Syrie les empêchaient
de se procurer à Alexandrie
ou à Beyrouth.
"L'heureuse
situation du pays, dit L. de Mas Latrie, favorisa l'indépendance
et le commerce de la Petite-Arménie. Son rivage était protégé
par une série de châteaux assez rapprochés et plusieurs
places fortes dont les plus importantes étaient celles de Selefké
et de Gor'igos, vis-à-vis de l'île de Chypre. Une ceinture
de hautes montagnes le couvrait complètement au Nord et à
l'Est et le protégeait contre les attaques qui pouvaient le menacer
du côté de l'Asie Mineure et de la Syrie. Des défilés
peu nombreux et devenus historiquement célèbres livraient
seuls passage aux armées à travers les gorges du Taurus,
de l'Anti-Taurus et de l'Amanus et facilitaient en même temps la
perception des droits de douanes, qui furent toujours une des principales
sources de la richesse des maîtres du pays. "
La plus occidentale de ces routes allait de
la côte pamphylienne à Iconium par la vallée de l'Ermenek-Sou.
Le passage des Pylae Ciliciae mettait en communication la Cappadoce
et la Cilicie. La vallée du Saros et celle du Pyrame desservaient
le marché et le port de Lajazzo. Les Pylae Amanides, le Démir-Kapou
et le défilé d'Iskanderoun donnaient accès de l'Arménie
dans la Syrie. Indépendamment des relations établies entre
la principauté d'Antioche
et la cour de Sis, capitale de la Petite-Arménie, des échanges
continuels avaient lieu dans les ports et les villes de la Cilicie, devenue
l'entrepôt des marchandises transportées d'Europe en Orient
ou d'Orient en Europe. Des Génois, des Vénitiens, des Pisans,
des Siciliens, des Provençaux, des Aragonais
s'établirent dans la Petite-Arménie pour y représenter
d'importantes maisons européennes, et quelques-uns obtinrent des
privilèges commerciaux dont quatre nous ont été conservés.
Ils furent octroyés par Léon III aux Génois, par Ochin
aux marchands de Montpellier et par Léon V aux Siciliens. Outre
la douane royale, qui avait ses bureaux principaux à Tarse et Aïas,
il y avait des offices de douanes érigés en faveur de certains
possesseurs de fiefs, et des tarifs détaillés, dont quelques-uns
conventionnels. Mais dans aucun cas la franchise totale ou partielle n'exemptait
de l'impôt prélevé pour le trésor royal, c.-à-d.
du droit régalien. (Maxime Petit). |