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Le Moyen Âge
La Petite-Arménie
On ne donnait, à l'origine, le nom de Petite-Arménie qu'à la portion de la Cappadoce située vers l'Orient, sur les bords de l'Euphrate; sous la domination des empereurs de Constantinople, le nom s'étendit à la plus grande partie de la Cappadoce, qui fut habitée par des Arméniens, que les invasions et les persécutions des musulmans forçaient d'abandonner leur pays d'origine. Au XIe et au XIIe siècle, les invasions des Turks Seldjoukides et des Turcomans contraignirent un grand nombre de personnes de toutes les conditions de quitter la Grande-Arménie; ils passèrent l'Euphrate et vinrent s'établir dans les gorges du mont Amanus, ainsi que dans le mont Taurus; et dans la suite des temps, ils s'emparèrent de toute la Cilicie et de la plus grande partie de la province de la Syrie septentrionale nommée dans l'antiquité Commagène et au Moyen âge Euphratèse. Ces nouvelles acquisitions furent comprises dans la dénomination de Petite-Arménie, qui s'est conservée. 

En l'an 1085,  ce nouvel État fit avec les Croisés des alliances qui l'affermirent, et il  fut érigé en royaume, en 1198, par le pape et l'empire d'Occident Henri VI. Affaibli par ses divisions intestines, il finit en 1511, en la personne de Léon VI, de la maison de Lusignan, mort à Paris en 1303. Tombée au pouvoir du sultan d'Égypte, la Petite-Arménie fut occupée en 1403 par les Turcomans. Sans être à proprement parler un des États fondés en Orient par les Croisés, la Petite Arménie aura donc été pendant quelque temps une possession latine, s'inscrivant dans la continuité géographique du royaume de Jérusalem et de ses dépendances (Antioche, Tripoli, Édesse). 

Refoulées par les Turcs Seldjoukides, les populations chrétiennes de la Grande-Arménie (l'Arménie proprement dite) se réfugièrent peu à peu dans les gorges du Taurus; puis, descendant de proche en proche dans la Cilicie des plaines, elles gagnèrent le littoral jusqu'au golfe de Pamphylie. Elles se trouvèrent donc maîtresses d'une des provinces de l'empire byzantin les plus reculées, et où la domination de Constantinople était rendue précaire et difficile autant par la configuration montagneuse du sol que par le caractère belliqueux de ses habitants. Parmi les émigrés chassés de l'Haïasdan par l'invasion seldjoukide, un certain Ochin, nakharar originaire de l'Artsakh, obtint d'Abelkharib, gouverneur de Tarse au nom de Constantin Monomaque, le château-fort de Lampron (Nimroum) et se reconnut le vassal des Grecs (1072); il fut la tige de la famille des Héthoumianq qui, on va le voir, monta sur le trône arménien au XIIIe siècle. Sept ans plus tard, en 1079, Kakig Il mourut empoisonné et avec lui s'éteignit la dynastie des Pakradouniq d'Ani (Grande-Arménie) : un des Officiers de son armée et son parent, R'oupên, se jeta lui aussi dans le Taurus avec quelques compagnons et s'empara de la forteresse de Pardzrpertl. Son fils Gosdantin (Constantin) réussit peu après à s'établir dans celle de Vag'a. Lorsque Godefroy de Bouillon se présenta à l'entrée de la Cilicie, il fut accueilli à bras ouverts par les Arméniens, qui voyaient en lui un coreligionnaire et un allié contre les Turcs

Devant Antioche, les Croisés reçurent de Gosdantin et des moines de la montagne Noire des provisions et des vivres; aussi, en récompense de ses services, le fils de R'oupen se vit-il donner le titre de baron, dont héritèrent ses successeurs (1098). La politique constante de ces derniers consista à s'appuyer sur les Francs pour combattre leurs adversaires, c. à d. les musulmans et les Grecs. Cependant, en 1137, Jean Comnène parvint à reprendre la Cilicie et à faire prisonnier le prince r'oupenien Lévon (Léon) ler qu'il envoya chargé de chaînes à Constantinople avec sa femme et ses deux fils. Lévon mourut en, captivité, mais son fils Thoros (Théodore) s'échappa, arriva en Cilicie déguisé en mendiant, se fit reconnaître par ses compatriotes (1143), vainquit les Grecs et le sultan d'Iconium, et obligea Manuel Comnène à se contenter d'une simple reconnaissance de suzeraineté de la part de Thoros, qui reçut le titre de Sébaste. Ce lien tout nominal fut définitivement rompu par le prince Lévon Il qui, comme ses prédécesseurs, chercha des alliances dans les familles latines d'outre-mer : il épousa Sibylle, fille d'Amaury de Lusignan

A l'arrivée de Barberousse, il fournit à l'empereur des secours contre Kilidj-Arslan, sultan d'Iconium, et Frédéric se disposait à lui donner le titre de roi, lorsqu'il se noya dans le Cydnus. Lévon s'adressa alors au pape et à Henri VI, successeur de Barberousse, leur proposant, une fois reconnu roi, de se déclarer vassal du Saint-Siège et de l'empire d'Occident. Le pape chargea Conrad de Wittelsbach, archevêque de Mayence, de porter le diadème au prince arménien, qui fut sacré roi à Tarse, le 6 janvier 1198. Le nouveau souverain (tige de la dynastie des R'oupénianq), avait depuis quelque temps déjà pris le titre de Inqnagal (autocrate) et emprunté aux Francs leurs institutions féodales. En contractant des liens de vassalité vis-à-vis de deux puissances occidentales, il comprenait d'abord que ces liens seraient légers vu l'éloignement de ses suzerains, puisqu'il solidarisait son sort avec les princes latins de Syrie. Alexis l'Ange, ne pouvant faire autrement, reconnut cet état de choses, mais chercha à gagner l'amitié de Lévon; il lui envoya donc une magnifique couronne avec une lettre ainsi conçue : 

"Ne place pas sur ta tête le diadème que t'ont donné les Romains, mais le nôtre, car tu es beaucoup plus près de nous que de Rome."
Lévon accepta le présent, y répondit par des cadeaux non moins magnifiques, mais ne s'engagea à rien et conserva son indépendance vis-à-vis de Constantinople comme il la conserva d'ailleurs vis-à-vis du Saint-Siège. Et de fait, le pape en lui reconnaissant le pouvoir suprême n'avait point en vue le bon plaisir de Lévon, mais le désir de rendre aux établissements d'outre-mer un peu de la force qu'ils avaient perdue depuis la chute du royaume de Jérusalem. Lévon Il mourut en 1219, laissant une fille Zabel (Isabelle) qui épousa Philippe, fils de Raymond le Borgne, prince d'Antioche, et, en secondes noces Héthoum,  fils du seigneur de Lampron, l'un des grands feudataires de la couronne d'Arménie.

Héthoum (1226) est la tige de la dynastie des Hethoumianq, qui compta sept souverains et s'éteignit en 1342 dans la personne de Lévon V. La destruction des établissements latins de Syrie, consommée par la prise de Saint-Jean d'Acre, exposa le royaume de la Petite-Arménie aux attaques des sultans d'Égypte. En 1305, les Mongols adoptèrent l'islam et cette circonstance fit perdre aux Arméniens leur meilleur appui et l'espoir de soumettre les musulmans de Syrie et d'Asie Mineure gui avait quelque temps rapproché les Mongols des Latins. Lévon V étant mort sans laisser de successeur, les populations jetèrent les yeux sur un prince qui s'était fait une réputation de capacité militaire au service de l'empire grec : Jean, fils d'Amaury de Lusignan, prince de Tyr (frère de Henri II, roi de Chypre) et de Zabel, fille du roi héthoumian Lévon III, monta sur le trône en 1342 et fut le premier roi de la troisième dynastie du royaume de la Petite-Arménie, celle des Lusignans. Il ne régna qu'un an (1343) et son frère Guy fut comme lui assassiné (1345). A la mort de Gosdantin IV (1362), il y eut un interrègne à l'expiration duquel les grands du royaume choisirent d'après l'avis du pape Urbain V un prince de la maison de Lusignan, qui prit le nom de Lévon VI (1365) et qui épousa Maroun (Marie), nièce de Philippe de Tarente, empereur titulaire de Constantinople. Ce Lévon VI, lâche et pusillanime, ne sut pas défendre sa couronne contre les mamelouks d'Égypte. Emmené prisonnier au Caire (1375), il recouvra sa liberté un peu plus tard sur la demande du roi de Castille, vint à Rome et en Espagne, puis en France où il mourut en 1393, ayant reçu du roi Charles VI une pension qui lui avait permis de vivre princièrement. Le dernier roi de la Petite-Arménie fut enseveli à Saint-Denis, et son titre passa aux Lusignans de Chypre.

Constitution politique de la Petite-Arménie.
Les premiers émigrants avaient apporté de la Grande-Arménie en Cilicie leurs usages et leurs traditions, mais, sous l'influence des Croisades, la constitution politique de la nation arménienne se modifia profondément. Les nakharar-q devinrent des seigneurs féodaux, des barons; leurs domaines, transmissibles sans investiture royale et par le seul fait de l'hérédité, furent convertis en fiefs régis par la  jurisprudence féodale des Latins d'Orient : le fonds lui-même impliqua le service militaire pour le vassal et l'on a la preuve que l'hommage-lige fut en vigueur dans le royaume de la Petite-Arménie; les Assises d'Antioche, traduites en arménien, firent loi en matière féodale et pour les instances du ressort de la cour des barons; la hiérarchie ecclésiastique se ressentit du contact des Francs et perdit de sa simplicité primitive. En souvenir de l'ancienne monarchie arménienne, on conserva les dignités de Thakatir; le Sbarabéd fut ressuscité sous le nom de Kountsdabl (connétable); le "second du royaume" se transforma en "grand baron". A côté de ces hauts dignitaires, il y eut un grand chambellan, un grand chancelier (l'archevêque de Sis), un capitaine de la cour (sorte de maréchal du Palais), des barons et des comtes, des baïles (baillis) royaux, des sénéchaux. C'était, on le voit, une latinisation complète. Comme dans la Grande-Arménie, les citadins, les bourgeois (pourdjês) continuèrent à occuper un rang social supérieur aux paysans. Les étrangers, sauf privilège, tombaient sous le coup du droit d'aubaine, et cette exaction, de même que le droit de bris et de naufrage, constituait pour le commerce un obstacle sérieux.

Rapports de la Petite-Arménie et de l'Occident.
La Petite-Arménie avait pour villes principales Aïas (Lajazzo), Mamésdia ou Msis (Mopseste), Anarzapa, Marasch, Sis, Darson (Tarse), Gor'igos. C'est là que les marchands de l'Aragon, de la Provence, de l'Italie, de Chypre, venaient fréquemment chercher les produits asiatiques que les guerres de Syrie les empêchaient de se procurer à Alexandrie ou à Beyrouth

"L'heureuse situation du pays, dit L. de Mas Latrie, favorisa l'indépendance et le commerce de la Petite-Arménie. Son rivage était protégé par une série de châteaux assez rapprochés et plusieurs places fortes dont les plus importantes étaient celles de Selefké et de Gor'igos, vis-à-vis de l'île de Chypre. Une ceinture de hautes montagnes le couvrait complètement au Nord et à l'Est et le protégeait contre les attaques qui pouvaient le menacer du côté de l'Asie Mineure et de la Syrie. Des défilés peu nombreux et devenus historiquement célèbres livraient seuls passage aux armées à travers les gorges du Taurus, de l'Anti-Taurus et de l'Amanus et facilitaient en même temps la perception des droits de douanes, qui furent toujours une des principales sources de la richesse des maîtres du pays. "
La plus occidentale de ces routes allait de la côte pamphylienne à Iconium par la vallée de l'Ermenek-Sou. Le passage des Pylae Ciliciae mettait en communication la Cappadoce et la Cilicie. La vallée du Saros et celle du Pyrame desservaient le marché et le port de Lajazzo. Les Pylae Amanides, le Démir-Kapou et le défilé d'Iskanderoun donnaient accès de l'Arménie dans la Syrie. Indépendamment des relations établies entre la principauté d'Antioche et la cour de Sis, capitale de la Petite-Arménie, des échanges continuels avaient lieu dans les ports et les villes de la Cilicie, devenue l'entrepôt des marchandises transportées d'Europe en Orient ou d'Orient en Europe. Des Génois, des Vénitiens, des Pisans, des Siciliens, des Provençaux, des Aragonais s'établirent dans la Petite-Arménie pour y représenter d'importantes maisons européennes, et quelques-uns obtinrent des privilèges commerciaux dont quatre nous ont été conservés. Ils furent octroyés par Léon III aux Génois, par Ochin aux marchands de Montpellier et par Léon V aux Siciliens. Outre la douane royale, qui avait ses bureaux principaux à Tarse et Aïas, il y avait des offices de douanes érigés en faveur de certains possesseurs de fiefs, et des tarifs détaillés, dont quelques-uns conventionnels. Mais dans aucun cas la franchise totale ou partielle n'exemptait de l'impôt prélevé pour le trésor royal, c.-à-d. du droit régalien. (Maxime Petit).
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