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Le Royaume
latin de Jérusalem
a été la plus importante des principautés fondées
par les Croisés en Palestine.
Les autres États chrétiens fondés après la
première croisade étaient au nombre de trois : comté
d'Edesse ,
principauté d'Antioche
et comté de Tripoli ;
ces deux dernières circonscriptions occupaient la côte nord
de la Syrie jusqu'à la Cilicie ,
et le comté d'Edesse s'étendait assez loin dans l'intérieur
des terres, jusqu'aux environs de l'Euphrate. Plus au Sud et jusqu'à
la mer Rouge d'une part et à l'isthme de Suez de l'autre, on trouvait
le royaume de Jérusalem proprement dit. Les limites de cet État
ont naturellement beaucoup varié. Avant même la prise de Jérusalem
par Saladin, qui fut suivie de la conquête
par les musulmans de la majeure partie de la Palestine, le royaume n'avait
pas toujours eu la même étendue. A l'Est, il débordait
au delà du Jourdain, du lac de Tibériade et de la mer Morte,
et la route de caravanes que suivaient les marchands musulmans avait dû
être reculée jusqu'en plein désert, à l'Orient
des seigneuries de Suhete et de Montréal. Au Nord il était
borné par la principauté de Tripoli, dont le séparait
le Nahar-Ibrahim (ancien Adonis); à l'Ouest il atteignait la mer,
au Sud le golfe Elamitique ,
sur la mer Rouge, et le désert d'El-Ariscly qui s'étendait
jusqu'à l'entrée de l'Égypte. C'était donc
une longue et étroite langue de terre, occupant l'ancienne Judée
toute entière et quelques territoires que n'avaient jamais occupés
les Hébreux.
L'organisation du pays était toute
féodale et le roi de Jérusalem ,
sans parler de la suzeraineté nominale qu'il exerçait ou
prétendait exercer sur le comté de Tripoli
ou la principauté d'Antioche ,
avait sous lui quatre grands barons et douze seigneurs secondaires; les
baronnies étaient le comté de Jaffa et d'Ascalon ,
la seigneurie de Krak ou de Montréal au delà du Jourdain
et de la mer Morte, la princée de Galilée et la terre de
Suhete (vers le lac de Tibériade), enfin celle de Sagette; cette
dernière était sur la mer, vers le Nord du royaume, près
du fleuve Leitany. Voici les noms des douze seigneuries : le Darum Saint-Abraham,
Arsur, Césarée, Naples ,
Bessan, Caïmont, Cayphas, le Toron et Belinas, le Scandélion,
Saint-Georges et Barut. Chacun de ces seize barons avait ses feudataires,
dont les services, les charges et les droits sont minutieusement réglés
par les Assises de Jérusalem. Les uns servent à cheval, sont
des Chevaliers, les autres sont de simples sergents à pied. A ces
forces permanentes, tout à fait insuffisantes pour la défense
du pays, s'ajoutaient les chevaliers du Templeet
de l'Hôpital, les croisés
envoyés périodiquement par l'Europe, tantôt par petites
bandes, tantôt par grandes masses, enfin les mercenaires chrétiens
ou musulmans, qu'on appelait les Turkopoles. C'est à l'aide de ces
faibles ressources que le royaume de Jérusalem put soutenir la lutte
contre les sultans de Damas et d'Égypte, pendant près de
deux siècles, lutte bien difficile et dans laquelle la férocité
extraordinaire des chevaliers latins avait peine à compenser l'inégalité
numérique.
Si jamais la puissance des Latins ne fut
très solidement établie à l'Est de la vallée
du Jourdain, le centre du pays et surtout le littoral de la Méditerranée
paraissent avoir joui, durant tout le XIIe
siècle, d'une prospérité extraordinaire.
La police était suffisante, la sécurité fort grande,
et une fois la première conquête faite, conquête qui
fut marquée par des excès regrettables, la population de
Syrie et de Palestine, même celle de religion musulmane ,
paraît s'être fort bien accommodée du nouvel état
de choses. Les écrivains arabes reconnaissent eux-mêmes que
leurs coreligionnaires sont plus heureux dans les pays chrétiens
que dans les sultanats voisins. Les impôts étaient peu lourds,
la tolérance était imposée au clergé lui-même
par les nécessités de la politique, et à vivre au
milieu de religions différentes, les descendants des anciens croisés
avaient appris à respecter les moeurs et les croyances de leurs
voisins. Bien plus, et c'est pour les écrivains occidentaux un thème
inépuisable à déclamations, les Francs de Syrie avaient
adopté en partie les moeurs des vaincus. Enfin, entre les conquérants
et les sujets, il y avait eu des alliances, et ces alliances avaient donné
naissance à ceux que les écrivains du temps appellent les
Poulains, et qu'ils traitent avec le plus profond mépris.
Si la majeure partie du pays appartenait
à des chevaliers ou à l'Église ,
était organisée militairement pour la défense, dans
les villes de la côte, ce qui dominait, c'était la classe
bourgeoise et commerçante, composée de gens de toutes nations
et principalement de Français, d'Italiens et de Grecs. Elle était
fort opulente, et avait, encore plus facilement que la noblesse, adopté
les usages et le genre de vie des populations syriennes. Les ports d'Acre ,
de Jaffa, de Tyr
et de Sidon
étaient des entrepôts actifs où les marchands d'Europe
venaient s'approvisionner de produits d'Orient, et d'où on transportait
dans l'intérieur du pays les denrées de l'Occident; commerce
d'échange des plus fructueux pour les négociants, les Occidentaux
achetant beaucoup plus qu'ils ne vendaient, les commissionnaires de ces
places de commerce devaient faire de rapides et énormes fortunes.
En somme, la Palestine jouissait sous la domination des princes latins
d'une prospérité qu'elle n'a jamais retrouvée plus
tard, et les Turcs n'ont guère fait
que détruire sans rien fonder. Aujourd'hui encore, ils se servent
des fortifications, des travaux d'art construits par les croisés,
et tout ce qu'ils ont su faire c'est entretenir les plus importants.
La principale cause de la chute du royaume
latin de Jérusalem
a été sa faiblesse, mais il faut aussi y ajouter les dissensions
intestines, les querelles entre les souverains et les vassaux indociles,
enfin la mauvaise politique de quelques-uns des rois. On trouvera une esquisse
de l'histoire de cette principauté aux pages consacrées aux
Croisades.
Voici la suite des rois, avec quelques renseignements supplémentaires
:
Godefroy de Bouillon,
élu le 23 juillet 1099, mort
le 18 juillet 1100. - Baudouin,
comte d'Edesse ,
frère du précédent, élu en 1100,
mort le 7 avril 1118. Sous son règne,
le royaume se complète par la conquête de Saint-Jean-d'Acre
et de Beyrouth ;
ne laissant point d'enfants, il est remplacé par
Baudouin
II, fils du comte de Rethel, qui devait régner de 1118
au 21 août 1131. Sous ce règne,
le royaume atteint les limites qu'il conservera jusqu'à l'apparition
de Saladin; Baudouin est un instant prisonnier
des Turcs, puis délivré;
il échoue devant Alep ,
mais Tyr est conquis par lui et complète l'occupation de la côte,
Baudouin II ne laissait que des filles, dont l'aînée, Mélissende,
lui succède avec son mari, Foulques,
comte d'Anjou, qui règne jusqu'au 13 novembre 1147.
La vie de ce prince est remplie par des luttes contre l'empereur d'Orient,
à cause de la principauté d'Antioche ,
dont Foulques était baile. - Il a pour successeur son fils aîné,
Baudouin
III, qui règne sous la tutelle de sa mère et meurt en
1163.
En 1144,
les musulmans reprennent Édesse
et détruisent le comté de ce nom. Baudouin
III meurt sans laisser d'enfants de sa femme, Théodora, nièce
de l'empereur Manuel Comnène.
- Son frère Amaury, comte de Jaffa et d'Ascalon ,
lui succède. il a le grand tort, ayant déjà à
combattre Noureddin, sultan de Damas, de se mêler des affaires d'Égypte,
dans la pensée d'empêcher la réunion de ce pays et
du sultanat de Damas sous un seul maître. Trois expéditions
successives n'amènent aucun résultat, et, peu d'années
après, cette union tant redoutée sera un fait accompli. Dès
lors les jours du royaume, menacé au Nord-Est et au Sud, sont comptés.
Amaury meurt le 11 juillet
1173, laissant
de sa première femme, Agnès de Courtenay,
Baudouin
IV qui lui succède et Sybille. Baudouin IV, dit le Mesel
ou le Lépreux, élève
de l'archevêque de Tyr, Guillaume. Sous son règne commencent
les conquêtes du grand Saladin. En 1182,
devenu aveugle, Baudouin abdique et prend pour successeur son jeune neveu,
Baudouin
V, fils de Sybille et du marquis de Montferrat. Sybille étant
dès lors veuve, il lui fait épouser Gui
de Lusignan, fils du comte de la Marche, qui reçoit le titre
de régent du royaume et de tuteur du jeune prince. Peu après,
Gui perd ces hautes fonctions qui sont conférées à
Raimond, comte de Tripoli ,
et Baudouin IV meurt le 16 mars 1485.
Baudouin V, son neveu, lui succède; il avait cinq ans et meurt dès
l'année suivante en septembre 1186.
La mère du jeune roi, Sybille, devient
alors reine du royaume et fait monter avec elle sur le trône son
mari, Gui de Lusignan. Une partie des grands
du royaume, dont le comte de Tripoli ,
proteste contre cette révolution, et ces dissensions intestines
vont précipiter la ruine du royaume. Saladin
prend prétexte d'un acte de brigandage de Renaud de Châtillon,
seigneur du krak de Montréal, et envahit la Palestine. Le roi Gui
accourt à la rencontre de l'ennemi avec toutes les forces qu'il
a pu réunir, mais son armée est détruite près
de Tibériade le 4 juillet 1187;
la sainte Croix qu'on a apportée au camp tombe aux mains des musulmans,
et Gui fait prisonnier doit pour sa rançon livrer la place forte
d'Ascalon .
Saladin pousse sa pointe, occupe Acre ,
Beyrouth ,
Sagette, Giblet. Jérusalem
tombe entre ses mains le 2 août
1181;
au mois de janvier de l'année suivante, les chrétiens ne
possèdent plus en Palestine que le krak de Montréal, Saphet,
le krak de Saint-Jean, Chastelblanc, Margat et Tyr, dont Saladin vient
de lever le siège.
Le royaume latin de Jérusalem était
à tout jamais détruit, mais le titre royal va subsister,
et jusqu'en 1291, les chrétiens
posséderont quelques débris de leurs anciens domaines de
Palestine. Gui de Lusignan, mis en liberté
dès septembre
1187, entreprend
le siège d'Acre, qui durera quatre ans et se terminera par la reprise
de cette ville grâce aux efforts de Richard
d'Angleterre et aux secours de Philippe-Auguste.
Mais la reine Sybille étant morte en 1190,
le beau-frère de Gui, Conrad, marquis de Montferrat, dispute au
sire de Lusignan le titre royal. En 1191,
Richard et Philippe-Auguste partagent les débris du royaume entre
les deux prétendants, puis Conrad est assassiné par des émissaires
du Vieux de la Montagne (avril 1192)
( Ismaéliens ).
Sa veuve, Isabelle, épouse Henri,
comte de Champagne, qui devient roi de Jérusalem et hérite
en 1194 des terres laissées
au roi Gui, mort cette année. Il meurt d'accident en 1197.
Sa veuve, Isabelle, épouse alors Amaury de Lusignan,
frère de Gui, qui devient roi de Jérusalem. Il meurt en 1206,
ne laissant que des filles de son mariage.
Jean de Brienne,
élu alors pour le remplacer, arrive en Terre sainte en 1240
et épouse Marie, fille de Conrad de Montferrat. De ce mariage naîtra
Isabelle qui épousera, en 1229,.
L'empereur Frédéric II. En 1219,
Jean prend part à la cinquième croisade
qui lui vaut pendant deux ans la possession de Damiette. Peu après,
il se rend en Occident pour réclamer des secours; son gendre Frédéric
II l'oblige à lui céder le titre royal, et dès lors
Jean ne reverra plus la Palestine. Le royaume est alors pour quelques années
administré au nom de l'empereur par un baile. En 1229,
Frédéric se rend lui-même en Orient; il prend possession
des débris du royaume et obtient du sultan d'Égypte la restitution
de Jérusalem
et le droit pour les pèlerins de circuler sur les routes du pays,
avantages effectifs que ne savent apprécier ni les barons de Syrie,
ennemis du souverain allemand, ni le pape Grégoire
IX qui l'a excommunié. Les grands de Palestine, en effet, absolument
hostiles à Frédéric II et provoqués par les
abus de pouvoir du baile impérial, cherchent partout à qui
offrir le vain titre de roi de Jérusalem. En 1240, ils reconnaissent
l'autorité d'Alix, reine de Chypre,
qui vient de se remarier à Raoul de Soissons, et déclarent
en même temps réserver les droits de Conrad, fils de Frédéric.
En 1244, Jérusalem tombe aux mains
des Kharismiens; cette catastrophe aux
yeux des Latins, décide saint Louis à
partir en croisade, ne met pas fin aux
querelles entre les barons. En 1246,
Alix meurt, et son fils, Henri, roi de Chypre,
prend le titre de roi de Jérusalem qu'il transmettra à ses
descendants; de son cité Conrad se porte pour héritier et
seigneur du royaume latin; le pape Innocent IV
favorise d'ailleurs ouvertement l'usurpation des Lusignan.
Sous Hugues, fils de Henri (1253),
le royaume latin est administré par Jean d'lbelin, seigneur d'Arsur,
puis par le maréchal Geoffroi de Sergines. Saint Louis, qui réside
deux ans en Syrie, essaye d'apaiser les querelles entre les barons et relève
à ses frais les défenses des villes chrétiennes. A
ce moment, où le royaume est réduit à presque rien,
le vain titre de roi de Jérusalem n'en est pas moins l'objet de
convoitises ardentes, et en 1277, l'une
des prétendantes, Marie d'Antioche ,
cède tous ses droits, réels on imaginaires, à Charles
d'Anjou, roi de Naples et de Sicile; ce prince ambitieux fait occuper
par ses troupes la ville d'Acre
et déclare la guerre au roi de Chypre, Hugues III; après
quelques années de luttes, Acre est reconquis par le fils de celui-ci,
Henri II (1286), et cinq ans plus tard
(1291) cette ville, dernier boulevard
de la puissance chrétienne en Palestine, tombe aux mains du sultan
d'Égypte. C'en est fait du royaume de Jérusalem.
Le titre royal continue à subsister;
les rois de Naples de la maison d'Anjou
s'en parent jusqu'au XVe
siècle (jusqu'à René d'Anjou); d'autre
part, il est porté par les rois de Chypre. Au XVe
siècle le titre passe à la maison de Savoie
par le mariage de Charlotte, fille du
roi Jean II, et de Louis de Savoie, comte de Genève (1458),
et par la donation de Charlotte à son neveu Charles de Savoie (1485).
Les ducs de Savoie, puis rois de Sardaigne, ont porté le titre de
rois de Chypre et de Jérusalem
jusqu'en 1859, date de la fondation
du royaume d'Italie .
(A. Molinier). |