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L'aristocratie
La noblesse
L'aristocratie La noblesse Les titres nobiliaires
Sans revenir ici sur les détails donnés à l'article Aristocratie; sans étudier à nouveau l'une des formes les plus complètes de la noblesse, comme cela a été fait à l'article Féodalité, nous voudrions rechercher simplement ce qu'est la noblesse, mesurer l'extension de ce phénomène social, déterminer les caractères particuliers qu'il revêt dans les principaux groupes humains aux diverses époques.

Définition et origine de la noblesse

Les mots latins' nobilis et nobilitas exprimaient uniquement la notoriété, l'illustration. Mais les mots français noble et noblesse qui en dérivent, les mots allemands' edel et Adel, etc. ont un sens plus riche et plus précis :
« Noble, dit Littré, qui appartient à une classe distinguée ou privilégiée dans l'Etat par droit de naissance. » 
Le concept de noblesse est donc essentiellement un concept de distinction sociale reposant sur l'hérédité. Il existe, comme on le verra dans le suite de cette étude, des noblesses qui ne sortent pas de l'hérédité et des noblesses qui ne se transmettent pas par l'hérédité; mais elles ont été créées avec la volonté consciente d'imiter la noblesse que nous pouvons appeler « historique», c.-à-d. héréditaire et transmissible.

Ce concept est-il particulier à quelques sociétés humaines et apparaît-il seulement dans quelques époques déterminées, ou faut-il voir dans la noblesse un de ces faits généraux et permanents qu'on peut appeler les lois de la sociologie. 

Nous ne connaissons aucun peuple et, aussi loin que nous puissions remonter, nous ne découvrons aucun état de civilisation où ne se rencontre un groupe d'hommes formant « une classe distinguée ou privilégiée par droit de naissance ». Conformément à cette définition, il existe des nobles, c.-à-d. des distingués héréditaires - dans la société chinoise comme dans la société allemande, chez les Indiens de l'Amérique du Nord comme chez les Bantous d'Afrique. chez les Sémites nomades de l'Arabie ou de l'Afrique du Nord comme chez les Indiens sédentaires de la vallée du Gange; il en existait dans la Grèce homérique comme dans les Etats chrétiens ou sarrasins du Moyen âge.

L'idée de noblesse est formée : 

1° du sentiment de respect, parfois de terreur, que les humains éprouvent lorsqu'ils reconnaissent chez l'un d'eux une supériorité quelconque. La supériorité peut reposer sur la force ou le mensonge; dans tous les cas, il y a imposture dès que l'on prétend qu'elle confère des droits; 

2° de l'idée d'hérédité, c.-à-d. de la conviction  que les qualités réelles ou suposées d'un individu se transmettent plus ou moins intégralement à ses descendants, qui dès lors peuvent prétendre à une hérédité des droits.

Les dissemblances de statut, une fois créées, amènent des dissemblances de genre
de vie, et celles-ci, par les changements constitutionnels qu'elles opèrent, produisent bientôt des dissemblances de statut encore plus rebelles au changement. 

Caractères de la noblesse

La noblesse est donc un fait général, pour cette raison que, « dans toute société qui a vécu (Taine, Ancien Régime, p. 189), il y a toujours un noyau de familles dont la fortune et la considération sont anciennes ». Par quels caractères essentiels ces familles se distinguent-elles de la masse sociale?

L'ancienneté de la lignée.
En premier lieu, par leur antiquité même. Si le fait de descendre d'un homme avec un statut social supérieur est considéré comme une supériorité, il s'ensuit que plus loin on pourra remonter dans le passé en rencontrant toujours sur son chemin, de proche en proche et sans interruption, des hommes considérés comme supérieurs, plus on sera aussi considéré comme un être supérieur aux autres. Entre deux nobles, le plus noble est évidemment celui qui peut établir, sur pièces authentiques, la plus longue filiation. De là l'importance des généalogies, des pedigrees, des parchemins, etc., dans les sociétés nobiliaires; de là ces expressions, bizarres au premier abord : la plus vieille famille de France, la plus vieille famille de l'Europe. Comme si toutes les familles humaines n'étaient pas, pa rla nature des choses, aussi vieilles les unes que les autres, Comme si elles ne remontaient pas toutes au même ancêtre ou à un petit nombre d'ancêtres communs. Mais ce que l'on vent dire par là, c'est évidemment ceci : la famille dont les ancêtres, établis par une filiation indiscutable, apparaissent les premiers, à titre de nobles, dans l'histoire de l'Europe ou de la France; par exemple, les Montmorency ou les Wittelsbach. 

Dans la plus ancienne société dont nous connaissions l'histoire, en Chine, nous savons que, dès le temps de la dynastie Zhou (du XIe au IIIe siècle avant notre ère), il existait une noblesse, constituant une véritable féodalité. Les seigneurs qui la composaient étaient soit des parents du roi, pourvus d'apanages, soit des princes qui, primitivement indépendants, avaient dû faire leur soumission au Fils du ciel. 

Au Japon, à côté de formes nobiliaires plus récentes, il existe encore 155 familles, les kugé, qui passent pour descendre des fils cadets des anciens mikados ou des divinités du ciel. Sur ces 155, 95 passent pour se rattacher à une seule famille originaire, celle des Fujiwara, fondée vers 645 ap. J.-C. par un régent de l'Empire; 6 appartiennent à une famille presque aussi ancienne, celle des Sugawara. 

En Inde, les deux castes nobles, celle des brâhmanes et celle des kshatriyas, passent pour être nées de la bouche et des bras du Créateur. La noblesse de quelques-unes une familles du Radjastan est certainement parmi les plus anciennes du monde. 

En Egypte ancienne, nous rencontrons des princes héréditaires à la tête des nomes dès les premières dynasties, et la plupart de ces princes prétendaient descendre des divinités topiques. 

Même prétention chez les nobles gréco-romains; à Athènes comme à Rome, le noble, c'était celui qui pouvait présenter une suite ininterrompue d'aieux, l'eupatridès, le patricius. La racine de ces mots suffit à indiquer que le concept de noblesse se rattache étroitement à celui d'hérédité : le noble, c'est celui qui a un père, celui qui descend d'un pater, c.-à-d. d'un chef de famille noble. 

Les genè ou gentes faisaient remonter leur origine soit aux anciennes familles autochtones, soit aux anciens conquérants du pays (les Doriens en Laconie), soit à des étrangers qui y avaient apporté une civilisation supérieure (les Pélopides, les Cécropides, les Priamides, etc.); plus souvent encore, elles descendaient des dieux, les Héracléides d'Héraclès, les Julii de Vénus :

« On trouve en ma famille, disait César, la sainteté des rois et la majesté des dieux. » 
Le chef du genos était en même temps un prêtre, chargé de rendre un culte aux ancêtres, et la filiation des familles nobles se marquait à la fois par le fait physiologique de la descendance naturelle (auquel on pouvait suppléer par l'adoption) et par le fait religieux de la perpétuité du culte familial. Il était tellement important, pour un noble, d'avoir une origine perdue dans la nuit des temps, que les patriciens romains, au IIe siècle avant notre ère, se firent fabriquer par des Grecs complaisants des généalogies qui les rattachaient aux héros de la guerre de Troie. Il en est de même pour les noblesses modernes. En Angleterre, il est essentiel d'avoir son nom sur les listes de l'abbaye de la Bataille. En France, il faut au moins, suivant l'expression courante, « descendre des croisés » ou figurer dans les généalogies de d'Hozier.
« S'il arrive jamais, dit plaisamment La Bruyère, que quelque grand me trouve digne de ses soins, si je fais enfin une belle fortune, il y a un Geoffroy de La Bruyère, que toutes les chroniques rangent au nombre des plus grands seigneurs de France qui suivirent Godefroy de Bouillon à le conquête de la terre sainte : voilà alors de qui je descends en ligne directe.-»
De là la croyance que dans les veines des nobles coule un sang plus généreux (locution populaire : le sang bleu) ; de là ce fait que l'union avec une personne de rang inférieur (mésalliance) peut entraîner parfois pour celui qui s'en rend coupable la perte de la noblesse; ou encore celui-ci, que la noblesse ne peut se transmettre que par les mâles (sauf le cas assez rare où le ventre anoblit). Par contre, la descendance masculine a quelquefois le pouvoir de transmettre la noblesse, même quand cette descendance est illégitime, grâce à la légitimation. Il va sans dire que d'un mariage entre un noble et une roturière (quand ce mariage est admis) ne naissent que des enfants nobles. 
« A combien d'enfants, dit encore La Bruyère, serait utile la loi qui déciderait que c'est le ventre qui anoblit! mais à combien d'autres serait-elle contraire! »
Dans la suite des temps, le roi, chef des nobles, s'est attribué à lui-même le droit de créer des nobles, c.-à-d. de conférer à certains de ses sujets des distinctions qui, dès lors, deviennent héréditaires. Nous rencontrons ces nobles de facture royale en Chine, particulièrement sous la dernière dynastie impériale (cette noblesse conférée peut être non seulement héréditaire, mais régressive, c.-à-d. s'étendre rétrospectivement aux ancêtres de l'anobli) au Japon en 1884, en Europe dès le Moyen âge : Philippe III conféra le premier des lettres de noblesse à Raoul l'orfèvre; en 1441, Charles Vll anoblit les hommes d'armes qui l'avaient le mieux servi; par la suite, on abusa de la lettre de noblesse, qui devint vraiment une savonnette à vilain; le roi faisait argent de ces lettres (quitte à révoquer ensuite un certain nombre d'entre elles); en 1696, on vendit 500 lettres pour 4 millions de livres. Mêmes usages en Angleterre, en Espagne, etc. C'est en vertu de cette prérogative royale que Napoléon ler créa de nouveaux nobles; il fut imité par Napoléon III. En dehors de ces anoblissements individuels, le roi peut conférer la noblesse à des catégories de fonctionnaires : telle la noblesse de robe, conférée sous l'Ancien régime, surtout au XVIe et au XVIIe siècle, à certains magistrats de l'ordre judiciaire. 

En 1644, les présidents, conseillers, avocats, etc., du parlement de Paris furent déclarés nobles ainsi que leur postérité, pourvu qu'ils eussent accompli vingt années de service ou qu'ils fussent morts en fonctions. En 1657-1659, ce privilège fut étendu à la cour des aides, en 1704 à toutes les cours supérieures du royaume. De même dès 1471 les capitouls (magistrats municipaux) de Toulouse étaient nobles; Henri III accorda la noblesse au prévôt des marchands et aux échevins de Paris; en 1771, une taxe de 600 livres fut imposée aux magistrats municipaux qui voulaient jouir de la noblesse (noblesse de cloche). Il est à remarquer que, grâce à l'action de l'herédité, ces nobles de création artificielle ne tardent pas à être plus ou moins assimilés aux anciens, et à perdre eux-mêmes le souvenir de leur origine, pour faire partie de la caste noble.

Les quelques exceptions, c.-à-d. les faits qui sembleraient indiquer l'existence d'une noblesse non héréditaire, ne font en réalité que confirmer la règle. Par exemple, la noblesse russe (A. Leroy-Beaulieu, l'Empire des tsars, t. I, p. 332), le dvorianstuo, « n'a ni les mêmes origines, ni les mêmes traditions que ce que nous appelons du même nom en Occident ». Le dvorianine (c.-à-d. littéralement : l'homme de cour) n'est pas autre chose qu'un fonctionnaire, civil ou militaire, qui a gravi un ou plusieurs des quatorze degrés de la hiérarchie administrative, ou tchine. S'il est au moins colonel ou conseiller d'Etat, il obtient la noblesse transmissible, sinon la noblesse viagère. Mais ce n'est que par un abus de langage que les Occidentaux donnaient aux 600.000 fonctionnaires ou descendants de fonctionnaires de la Russie d'Europe le nom de nobles, et qu'eux-mêmes, lorsqu'ils venaient en Occident, se paraient des titres de comtes, de ducs ou de marquis. En réalité, ils formaient une classe bourgeoise, une noblesse de service, partiellement héréditaire, sans aucune des prérogatives qui caractérisent ailleurs la classe noble. Mais, à côté d'eux, il existe dans Russie tsariste une véritable noblesse, le znat (du verbe znat = connaître; comparez le latin nobilis), composée d'une soixantaine de familles dont l'illustration est ancienne, en particulier des descendants des kniazes (princes de la famille de Rurik, princes de la famille des Jagellons, héritiers des anciennes dynasties circassiennes). Ces kniazes forment, au-dessus et en dehors du tchine, la véritable noblesse russe. Ils n'ont pas eu, en présence de l'autocratisme russe, l'indépendance et l'influence du peerage anglais, des ducs et pairs en France, de la grandesse espagnole; mais ils n'en constituent pas moins une aristocratie héréditaire dont l'origine remonte à des temps très reculés.

Les fonctions exercées.
A côté de l'antiquité de la dynastie, le noble est caractérisé par les fonctions qu'il exerce et qui lui sont spécialement dévolues. En général, et surtout à l'origine des sociétés, la fonction essentielle du noble est la ponction militaire. La supériorité prétendue de la classe noble est en premier lieu une supériorité physique : la brutalité des guerriers a été à l'origine de leur statut social.

Cette loi comporte cependant une éclatante exception : dans les idées indiennes, la classe la plus noble est celle des brahmanes, la classe qui possède la supériorité intellectuelle et assure des relations régulières entre la société et les dieux; elle la défend contre les génies malfaisants et lui obtient la protection des puissances favorables. Mais immédiatement au-dessous viennent les kshatriyas, c.-à-d. la classe militaire. D'après les lois de Manou, sa vocation, c'est le métier des armes - son moyen de subsistance légitime, la conquête et le butin - son devoir, de combattre loyalement et jusqu'au bout, sans jamais fuir - sa raison d'être, de protéger le peuple (V. aussi la Bhagavad-gitâ). Aussi la grande majorité des innombrables petits rois de l'Inde appartenait-elle à la classe des kshatriyas. 

Chez les populations indo-européennes établies en Occident, la fonction de prêtre n'est plus séparée de celle de guerrier : l'eupatride, le pater familias, est à la fois le chef religieux et le chef militaire de son groupe. De même chez les Sémites, le patriarche : le cheikh à la tête de sa tribu. Historiquement, lorsque nous pouvons assister à la naissance d'une noblesse, nous voyons qu'elle tire généralement ses titres de ses aptitudes militaires et doses exploits guerriers. Le fait est, pour l'Europe du Moyen âge, trop connu pour qu'il soit utile d'insister : 

« Le noble alors (au Xe siècle; Taine, Anc. Régime, p, 10), c'est le brave, l'homme fort et expert aux armes qui, à la tête d'une troupe, au lieu de s'enfuir et de payer rançon, présente sa poitrine, tient ferme et protège par l'épée un coin du sol. » 
C'est ainsi qu'au Japon, au XVIe siècle, à côté de l'antique noblesse des kugé apparaît une aristocratie militaire, celle des daomios, qui prêtaient serment de fidélité au chef militaire ou shôgun.

Jusque dans les temps modernes, la qualité de noble paraît attachée au métier des armes; dans l'ancienne France, vingt ans de service comme officier conféraient la noblesse personnelle (édits de 1583, 1600, 1750, 1752) et, après trois générations successives, la noblesse héréditaire. Napoléon Ier, anoblit ses compagnons d'armes. De même, la dynastie mandchoue, qui a régné à Pékin jusqu'aux premières années du XXesiècle, a créé quatre nouveaux titres de noblesse, moins importants que les anciens, qu'elle confèrait en récompense de hauts faits militaires.

Il faut cependant noter que cette noblesse, conférée par le pouvoir royal, peut récompenser (comme on l'a dit plus haut), non seulement le service militaire, mais aussi certains services civils, par exemple les hautes fonctions administratives ou judiciaires. En effet, ces fonctions sont généralement considérées comme nobles, à l'égal des fonctions militaires. Certains théoriciens du parti nobiliaire (par exemple, Fénelon et Saint-Simon) auraient même voulu que tous les hauts emplois publics fussent réservés aux nobles. En 1786, on leur réserva les grades dans l'armée.

Comme il y a des fonctions nobles, il y a aussi des fonctions et métiers non nobles, qui entraînent la dérogeance; en général, les métiers manuels, même le commerce et l'industrie, et a plus forte raison les professions supposées infamantes avaient pour effet de faire perdre la noblesse, soit à toujours, soit seulement pendant la période où le noble exerçait ce métier (noblesse latente). Le préjugé contre les métiers était si puissant que, malgré tous les efforts tentés par certains ministres (Colbert, par exemple) pour pousser les nobles vers le grand commerce, en déclarant qu'ils ne dérogeaient pas, les nobles préférèrent vivre dans l'oisiveté, du moins en France, ou même se ruiner noblement, comme en Espagne; il en alla autrement en Angleterre. Il est assez curieux qu'en France le métier de verrier ne dérogeait pas (gentilshommes verriers). 

Quand le pouvoir royal se donne le droit de créer des nobles, il se donne aussi celui de les dégrader, soit on vertu d'un arrêt de justice, soit par un acte de bon plaisir. 

Les privilèges des nobles.
Adonnée à des occupations spéciales, la classe noble est encore séparée de la masse sociale par ses privilèges. 

Le principal, le plus important au point de vue économique, est d'ordinaire l'exemption de tout ou partie de l'impôt public. Héréditairement chargé d'un service militaire ou civil, le noble est dispensé de subvenir pécuniairement à la défense et à l'administration du pays. Les kshatriyas jouissaient de ce privilège comme les barons de l'Occident. Sous l'Ancien régime, le noble se définit presque exactement comme un propriétaire rural qui ne paye pas la taille et c'est surtout pour être exempté de la taille que l'on désirait être ou se faire passer pour noble. Aussi, pour augmenter le rendement de la taille sans charger davantage les contribuables, il suffisait souvent d'opérer une revision des titres de noblesse, de faire rentrer dans la roture les faux nobles, et même quelquefois les anoblis de fraîche date; la vérification de 1666 supprima 4000 nobles, c.-à-d, créa d'un trait de plume 4000 taillables nouveaux. 

La noblesse, dans la vie de tous les jours, se prouve par le fait de vivre noblement, c.-à-d. d'habiter un château avec tour et pignon, de vivre sur ses terres, de porter des vêtements et des armes interdits au roturier, d'avoir  blason et bannière, de faire la guerre, de se livrer au plaisir noble par excellence, la chasse : de cette conception de la vie noble découlent des privilèges destinés à rendre possible l'exécution de ce programme. Même le noble condamné à mort conservait une prérogative, celle d'être tué par l'arme noble par excellence, l'épée. (A côté des privilèges proprement nobiliaires, il faut signaler les privilèges féodaux).

Après les privilèges, les titres, qui doivent symboliser aux yeux du peuple la supériorité du noble et marquer sa place dans la hiérarchie nobiliaire : au bas de l'échelle, les simples titres de chevaliers, écuyers, bannerets; dans le Midi (ou souvent le paysan est noble) ceux de caver et de domenger (ou propriétaire); au haut, les titres plus retentissants de ducs, marquis, comtes, vicomtes, barons, qui ont leurs correspondants presque exacts dans les noblesses d'Extrême-Orient. Cette question des titres, et des privilèges afférents à chaque titre, a passionné souvent les sociétés nobiliaires : voyez dans Saint-Simon les passages célèbres sur les grands d'Espagne, sur les ducs et pairs, ducs vérifiés non pairs, ducs non vérifiés, et ses interminables dissertations sur les points de savoir qui a droit au pliant, au tabouret, au carreau de velours ou de soie, etc. 

Les titres les plus anciens et, les plus généraux : senior, sire, sir, ealder, alderman sont dérivés d'adjectifs impliquant l'idée d'âge avancé, parce que le noble a d'abord été un chef de famille et que le respect s'adressait surtout au vieillard. Quant aux titres de gentleman et de gentilhomme, ils font allusion à la pureté et à l'antiquité de la famille. 

Les titres ne se transmettent parfois qu'au fils aîné, les autres enfants ne portent qu'un titre inférieur. En Chine, la noblesse de service comporte tantôt l'hérédité perpétuelle, tantôt l'hérédité limitée, c.-à-d. que le titre est abaissé d'un ou de plusieurs degrés à chaque génération nouvelle. Pour la particule qui, dans les langues occidentales, précède souvent le nom des nobles, elle n'a nullement l'importance que lui attribue l'opinion courante; elle indique simplement l'origine, et s'applique aussi bien à des familles roturières qu'à des familles nobles. Inversement bien des nobles authentiques n'ont pas la particule.

La possession de la terre.
La supériorité économique de la noblesse réside originellement dans la possession du sol, la richesse par excellence aux époques primitives. En principe, toute famille noble est une famille de propriétaires héréditaires. Les hippeis dans les cités grecques étaient les propriétaires assez riches pour élever des chevaux sur leurs domaines (à Chalcis on les appelle hippodotai, c.-à-d. éleveurs); dans d'autres cités, les nobles s'appellent geomôroi, ou propriétaires. Le lopin de terre qui appartint de toute antiquité à une famille noble est une terre noble qui, le plus souvent, n'est pas la propriété individuelle de son détenteur actuel, mais la propriété collective et permanente (et par conséquent inaliénable) de la famille elle-même. Le nom noble de la famille est souvent tiré du non de ce bien patrimonial. Lorsque cette terre a été concédée au noble en échange d'un service déterminé, il s'établit entre les personnes et entre les terres nobles des rapports réciproques et rigoureusement hiérarchiques; c'est ce qu'on appelle la Féodalité. Mais la propriété noble peut exister (par exemple dans l'antiquité gréco-romaine, dans Russie impériale, etc.), sans le système féodal.

C'est seulement à partir du XIXe siècle que l'on voit naître des noblesses qui n'ont pas pour substratum nécessaire la possession du sol. Les titres décernés par la dynastie mandchoue ne comportent pas de dotations en terres, mais simplement des allocations en argent; à la fin du siècle, le gouverneur du Kiang-si avait à payer annuellememt 30.000 taëls aux 483 nobles qui étaient dans sa province. Ces titres se joignent directement au nom de famille : ainsi le marquis Tseng est le marquis dont le non de famille est Tseng, et non le seigneur d'une terre appelée Tseng. Il en est de même des nouveaux titres (exactement calqués sur les titres chinois) introduits au Japon en 1884. Il en était de même de la noblesse créée par Napoléon ler dont les titres (rarement accompagnés d'une dotation territoriale, comme dans le cas du duc de Bénévent) étaient placés immédiatement devant le nom du bénéficiaire (comte Caulaincourt) ou devant un nom de victoire (prince de la Moskowa).

Les valeurs.
Le fait d'appartenir à une classe noble détermine chez ses membres un système de valeurs particulier. Il est incontestable que, dans les époques où la noblesse a vraiment joué son rôle de classe militaire, elle a possédé, à côté de défauts particuliers la brutalité, l'arrogance, le mépris des supériorités intellectuelles - des vertus particulières - le courage, le respect de la foi jurée, un sentiment élevé de l'honneur. Ces vertus ont trouvé leur plus haute expression dans la chevalerie.

Un Richard Coeur de Lion, un Saladin, un Cid Campéador étaient, en somme, de beaux exemplaires d'humanité. Les daïmios étaient également célèbres pat leur obéissance à un minutieux et rude code d'honneur par leur loyalisme exalté. D'autre part, le noble établi sur ses terres (surtout dans le régime féodal) était un protecteur-né, défenseur et tuteur à la fois, un chef naturel pour les populations qui lui étaient soumises.

Bien que la noblesse moderne soit presque toujours loin de cet idéal, les mots de noble et (inversement) d'ignoble, de gentle, de généreux (de genus, lignée), de gentilhomme et de gentleman rappellent encore, dans les langues actuelles, l'antique association établie entre l'idée de vertu et l'idée de lignée pure (comparez le proverbe : Noblesse oblige).

L'ancienne noblesse française

Ou a étudié, à l'article féodalité, le rôle social de la noblesse française à l'époque féodale. A partir du XVIe siècle, la noblesse féodale se transforme de plus en plus en noblesse de cour. Attirée par l'éclat de la royauté, elle se ruine pour paraître dignement dans l'entourage du souverain; obligée, pour vivre, de mendier les faveurs et les pensions, elle fait partie de la domesticité royale. Les nobles qui restent sur leurs terres sont encore moins puissants; cette petite noblesse rurale est cruellement atteinte par la révolution économique que détermine l'afflux des métaux précieux en Europe. Sa richesse consistait presque uniquement en terres et en rentes foncières; or le prix de la terre a baissé, et les rentes, fixées à une époque ancienne, sont restées immuables, tandis que le prix des choses s'est considérablement accru et que les exigences de la vie de société sont devenues plus coûteuses. Aussi le hobereau de province, qui ne travaille ni ne commerce, est-il dans une gêne souvent voisine de la misère, et ce n'est pas seulement en Espagne que les anciens ricos hombres sont devenus ces maigres hidalgos, dont Cervantes a tracé le type immortel.

On sait, écrivait La Noue vers la fin du XVIe siècle, « combien les gentilshommes français sont déchus de cette ancienne richesse, dont leurs maisons étaient ornées, sous les règnes de nos bons rois Loys douzième et François Ier ». En même temps que sa supériorité économique, la noblesse perdait toute influence politique. A trois reprises, pendant les guerres religieuses, pendant la minorité de Louis XIII, pendant la Fronde, de violents efforts furent faits pour restaurer en France un gouvernement aristocratique. Mais la noblesse se montra ce qu'elle avait été au XIVe et au XVe siècle, turbulents, brouillonne, moins attachée à l'être qu'au paraître (d'Aubigné, le Marquis de Foeneste), incapable de constituer un parti de gouvernement. Elle s'usa dans les révoltes et dans les duels et ne vit dans le pouvoir qu'un moyen de s'enrichir. 

Henri IV et Richelieu brisèrent sa puissance politique. Mazarin, Louis XIV, Colbert et Louvois donnèrent toutes les fonctions à des gens de peu, et ceux que Saint-Simon appelle dédaigneusement les « commis » devinrent les supérieurs des ducs et pairs. Même le service militaire cessa d'être l'apanage exclusif des nobles de lignée, des gentilshommes de nom et d'armes : un Fabert put devenir maréchal de France comme un La Feuillade, et à aussi juste titre.

La noblesse riche fut de plus en plus apprivoisée, logée dans les combles de Versailles; avec ses vêtements somptueux, l'élégance de ses manières, sa frivolité, elle devint partie intégrante de l'ameublement des résidences royales; elle fut tout simplement la cour, mais ne fut presque plus rien dans l'Etat. 

Quant à la petite noblesse, elle continua de  vivoter piètrement sur ses terres, contrainte pour se nourrir de pressurer ses sujets, ne prenant même plus
les armes que lorsque l'arrière-ban était convoqué : 

« Le noble de province, dit La Bruyère, inutile à sa patrie, à sa famille et à lui-même, souvent sans toit, sans habits et sans aucun mérite, répète dix fois le jour qu'il est gentilhomme... ».
On est frappé de voir combien il y a peu de nobles authentiques parmi les grands hommes du grand siècle; si les grands généraux, les Condé, les Turenne, les Luxembourg, les Villars sont nobles, si l'on rencontre des nobles dans la diplomatie et dans le haut clergé, les grands ministres sont des demi-nobles ou des roturiers et les grands écrivains, les artistes, les savants portent presque tous des noms obscurs. On cite, comme des exceptions, un Hugues de Lionne, un La Rochefoucauld, une La Fayette, une Sévigné. En somme, sauf sur les champs de bataille, la noblesse a cessé d'être la classe dirigeante de la France. 

On fait effort, sous la Régence, pour lui rendre le pouvoir politique, mais elle ne sait pas l'exercer, et plus tard son prestige militaire est gravement atteint par la guerre de Sept ans. Elle continue à se fractionner en deux classes presque étrangères l'une à l'autre, en bas la masse famélique des hobereaux, en haut une noblesse de salon, fort mêlée de nobles de robe, d'anoblis et de parvenus de toute origine, qui mène la vie la plus vide et la plus brillante, la plus inutile et la plus charmante, et dont Taine nous a laissé une inoubliable peinture. Désoeuvrée, légère et imprudente, elle joue avec les idées qui doivent la tuer; elle prépare inconsciemmnent, de ses propres mains, la Révolution; elle applaudit aux débuts de celle-ci comme elle a applaudi aux pièces de Beaumarchais. Mais elle ne peut trouver place dans l'organisation nouvelle; elle ne peut ni entrer dans une chambre des pairs, ni former des cadres sociaux, ni ménager la transition entre le passé et l'avenir : il est permis de le regretter, il n'est pas possible de sen étonner. 

Par son incapacité politique, par son obstination à défendre ses privilèges, à les reprendre même, après les avoir sacrifiés (à la nuit du 4 août), elle a tourné contre elle toutes les forces de la Révolution.  Supprimée comme classe, elle, se révolte, et les nobles deviennent les ci-devant. Ils étaient alors 26 ou 28.000 familles, soit environ 130 ou 140.000 nobles.

Ils portent - et les femmes comme les hommes - jusque dans les prisons et sur les échafauds leur gaîté souriante et spirituelle, leur politesse exquise; pour prouver qu'ils sont nobles, ils savent non plus seulement vivre, mais mourir noblement. Quelques-uns, d'une trempe toute spéciale, entrent dans les bureaux de la guerre ou des affaires étrangères, et, couverts par la protection d'un Carnot ou d'un Barthélemy, mettent au service de la France nouvelle l'expérience de l'Ancien régime, ou bien ils se font tuer pour leur patrie, sous les drapeaux de la République, comme leurs aïeux sous les fleurs de lys. Mais les plus nombreux émigrent, promenant à travers l'Europe leur frivolité, leur inintelligence du réel, leur courage, et - chose bizarre autant qu'honorable - leur admiration pour cette France révolutionnaire qu'ils combattent. Par cette désertion à l'heure du grand péril national, les nobles ont définitivement perdu tout droit à se revendiquer une classe dirigeante, ils ne sont plus, au tout début du XIXe siècle, qu'une caste; c'est sous le drapeau prussien, autrichien, anglais, que la plupart sont tombés à Valmy, à Jemmapes ou à Quiberon, à l'heure même où, suivant l'expression de Michelet, la révolution faisait « 34 millions de nobles ». 

Quand Napoléon leur rouvrit la porte et leur offrit des offices de cour, beaucoup revinrent et des plus huppés, des Montmorency, des Duras; ils jouèrent aux Tuileries leur rôle de figurants dans le spectacle brusquement interrompu à Versailles; leurs femmes reprirent autour de Joséphine le fauteuil ou le tabouret qu'elles occupaient autour de Marie-Antoinette : semblables, dit joliment Mme de Rémusat, « au chat qui vient toujours se chauffer à la cheminée, quel que soit le maître de la maison ». Et quand ils rentrèrent en masse avec les Bourbons, on vit qu'ils n'avaient rien appris et rien oublié; ils apparurent comme les revenants d'un passé mort, comme une classe étrangère à la nation, hors d'état d'exercer sur elle une action sérieuse et durable ( La Restauration).

La Nobility et la Gentry

Tout autre a été l'histoire de la noblesse anglaise : est noble, en Angleterre, depuis le XIIe siècle, quiconque possède la coat-armour (cotte d'armes) par droit héréditaire ou en vertu d'un octroi royal. De très nombreuses causes ont empêché cette classe (organisée en féodalité) d'acquérir la même importance que sur le continent. Aucune n'y contribua autant que la création du peerage, c.-à-d. d'une catégorie d'hommes possédant héréditairement (comtes et barons) ou en vertu de leur office (prélats) le droit à la lettre de summons ou de convocation an Parlement. L'extinction de nombreux pairs pendant la guerre des Roses, la création de nouveaux pairs par les Tudors, accentue la distinction entre cette classe supérieure et les autres nobles. 

Les simples nobles par droit de coat-armour, les esquires, knights, même les descendants cadets des peers, ne conservent pratiquement aucun avantage légal; ils siègent avec les délégués des communes. Ils sont gentlemen et non noblemen; ils constituent la gentry. Le mot nobility ne désigne plus que les pairs, à l'exclusion même de leur famille. Le nombre des pairs est illimité; la couronne accorde ce titre en récompense à des fonctionnaires, à des hommes d'État, même à des savants ou à des écrivains, mais sous le contrôle de la Chambre des lords (Cromwell a voulu créer des pairs). Ils peuvent porter les titres de duc (celui de prince est réservé aux membres de la famille royale), de comte (c'est le plus ancien titre de noblesse de l'Angleterre, c'est l'earl danois), de marquis. Lorsqu'une famille titrée vient à s'éteindre, la couronne peut relever le titre en faveur d'une famille nouvelle.

Les titres de baronnet (créé par Jacques Ier pour des raisons fiscales) et d'esquire (écuyer), qui donnent droit à l'appellation de sir, se retrouvent dans la gentry. Cette classe forme une société très fermée, très jalouse de la suprématie qu'elle a conservée par la pratique du droit d'aînesse et du majorat; mais aucune barrière ne l'isole et elle se renouvelle incessamment. A sa tête se trouvent les familles dont les chefs sont pairs. Elle comprend en outre, non seulement les grands propriétaires fonciers, mais toutes les familles qui sont assez riches pour vivre à la campagne sur un certain pied (county-families), entretenir des relations, se livrer aux sports, à la chasse, Le handbook des county-families en mentionne 13.000. La gentry se recrute par une sorte de cooptation mondaine. L'activité commerciale et financière est tenue en si haute estime que ceux qu'elle a enrichis entrent de plain-pied dans la gentry, sous condition d'acquérir un établissement (estate) à la campagne.

La noblesse, dès le XIIIe siècle, a joué un rôle capital dans l'histoire d'Angleterre. Elle a imposé à la royauté la grande charte, la convocation régulière du Parlement. Unie aux Communes (contrairement à ce qui s'est passé en France), elle a élevé pierre à pierre l'édifice des libertés anglaises, elle a pris part aux révolutions, elle a donné à l'Angleterre des hommes d'État; on peut dire que, par la Chambre des lords (nobility) et par la fraction aristocratique (gentry) de la Chambre des communes, elle a gouverné le pays pendant deux siècles. Depuis la Révolution de 1689 surtout, la gentry a de plus en plus tendu à revêtir ses caractères actuels, que nous avons décrits plus haut : elle a été un corps social qui conserve les traditions tout en sachant réaliser les progrès nécessaires, qui accepte dans son sein toutes les supériorités, qui est admirablement dressé pour la vie privée et publique, qui a la conscience de sa force et le profond sentiment de son devoir social. Elle a trouvé sa plus haute expression dans un Gladstone. Maîtresse jusqu'au XXe siècle de l'influence politique, elle s'est réservé presque tous les grands services publics, en particulier les tribunaux, le
barreau, la haute Eglise, l'enseignement supérieur, et surtout le gouvernement. Malgré les réformes électorales, elle garde une influence considérable dans la Chambre des communes.

La noblesse dans les sociétés démocratiques

Quel peut être le rôle de la noblesse, considérée comme classe héréditaire, dans les démocraties? En théorie, ce rôle devrait être nul, puisque l'influence et le pouvoir, dans la démocratie, sont censés reposer uniquement sur le mérite personnel (la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, art. I et VI). En fait, il existe, dans tout état de civilisation, un certain nombre de survivances des états antérieurs; et, chez un peuple qui a connu autrefois l'organisation nobiliaire, le prestige de la noblesse est, en dépit de la loi, très lent à s'effacer. D'une part, les anciennes familles nobles conservent en partie leur primauté sociale; les mesures même qu'on prend contre elles (à Florence au XIVe siècle, en France sous la Terreur) témoignent de la crainte qu'elles inspirent; d'autre part, les privilèges acquis par des familles nouvelles tendent à se cristalliser sous forme héréditaire. 

A Athènes, à l'époque du triomphe le plus complet de la démocratie, les descendants des Eupatrides formaient encore une sorte de caste : Cimon, Périclès, Alcibiade étaient fiers d'en faire partie. A Rome, jusque sous les Césars, le titre de patricien avait gardé un certain lustre; et à côté de l'antique aristocratie s'était formée, dès le temps des guerres puniques, une autre classe héréditaire, celle des nobiles, c.-à-d. des hommes dont les aïeux avaient déjà exercé les magistratures curules; il était très difficile à un homme sans ancêtres, à un homo novus, d'aspirer à ces mêmes magistratures.

Nous voyons un double phénomène analogue se passer dans les sociétés modernes. Le prestige de la noblesse est naturellement resté presque entier dans les plus conservatrices de ces sociétés. Dans la Prusse du XIXe siècle, par exemple, le roi apparaît avant tout comme le chef de ses nobles, qui sont considérés (surtout dans la partie orientale de la monarchie) les chefs naturels de la nation. Le moindre junker se sent le représentant responsable de toute une lignée d'hommes qui se sont fait tuer héréditairement pour les Hohenzollern; il commence sa vie par la carrière d'officier, il la continue comme seigneur rural ou comme fonctionnaire public (les romans de Freytag, par exemple : Soll und Haben, et ceux de Sudermann, Es war). Avec les défauts de toutes les aristocraties, l'esprit étroit et routinier, plus royaliste que le roi, l'attachement obstiné à leurs privilèges, l'arrogance vis-à-vis des inférieurs, la rudesse d'une classe de chasseurs et de soldats, le piétisme sans élévation, les junker n'en ont pas moins constitué une force réelle pour l'État; ils ont été les cadres de l'armée et, encore dans une certaine mesure, ceux de la société. Bismarck a su admirablement les utiliser. 

On vient de voir, à propos de l'Angleterre, la place que peut tenir, dans un milieu très libéral, une noblesse largement ouverte, se recrutant sans cesse par l'adjonction d'éléments nouveaux, à la fois conservatrice et progressive. Mais, jusque dans les sociétés qui prétendent faire table rase du passé et se fonder exclusivement sur la raison, la noblesse, supprimée en droit, n'a pas cessé d'exister. Aux Etats-Unis, la plupart des milliardaires, rois du fer, du coton ou du pétrole, ont eu autrefois temps la manie de marier leurs filles aux descendants ruinés des vieilles familles européennes; il existe même dans ce pays proprement américaine, informelle, mais bien réelle,  une aristocratie constituée par les vieilles familles, descendantes des tous premiers immigrants, à commencer par ceux venus à bord du Mayflower. Un troisième forme d'aristocratie se reconnaît aussi dans quelques familles de hautes personnalités politiques, les Adams, les Harrison, les Roosevelt, les Kennedy, les Bush, les Clinton, chacune ayant eu parmi ses membres un ou plusieurs présidents. (H. Hauser).

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