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La paléographie latine et romane
Les notes tironiennes
Les Romains avaient une écriture rapide, connue sous le nom de notes tironiennes parce que l'invention en était attribuée à Tullius Tiro, affranchi de Cicéron. Les signes abréviatifs dont se sert cette écriture ne sont ni arbitraires ni conventionnels comme ceux de la sténographie moderne; ce sont, presque tous, des lettres de l'alphabet latin mutilées, souvent réduites à un simple trait droit, courbe ou ondulé, et par là même se prêtant admirablement à être liées les unes aux autres. Quelquefois ces notes - car c'est ainsi qu'on appelait ces lettres tronquées servant de signes - faisaient fonction de sigles proprement dits, c'est-à-dire qu'on n'écrivait qu'une seule lettre, singula littera, pour figurer le mot tout entier (ex. P. pour primus, F. pour felix); d'autrefois elles étaient formées de deux, plus rarement de trois lettres principales, tronquées, étroitement liées et représentant par contraction un mot entier ou le radical d'un mot (ex. CD pour causidicus; SA pour sententia). On désignait ces parties fondamentales sous le nom de signe principal, signum principale. Les suffixes et les terminaisons, qui indiquent la flexion des noms ou la conjugaison des verbes, étaient figurées par des signes subsidiaires, signa auxiliaria, consistant soit en notes de petite dimension, soit en simples traits ou points dont la signification variait selon la place qu'ils occupaient relativement au signe principal.
Il ne faut pas confondre avec les notes tironiennes un système de tachygraphie employé dans le Nord de l'Italie pendant la dernière moitié du Xe et au commencement du XIe siècle. On le rencontre principalement dans des actes rédigés, de 967 à 996, par des notaires d'Asti, de Pavie et de Gênes.
Les notes tironiennes furent d'un usage assez fréquent jusqu'au XIe siècle de notre ère; aussi en enseignait-on le déchiffrement dans les écoles. Pour faciliter l'étude des notes, on composa de bonne heure des lexiques, où les signes abréviatifs étaient accompagnés de leur traduction en caractères usuels. Quelques-uns de ces lexiques, transcrits au IXe et au Xe siècle, sont parvenus jusqu'à nous (V. immage ci-dessous). Dans ses Commentarii notarvm tironianarvm publiés en 1893, Schmitz fait l'énumération complète et détaillée de ces curieuses compilations, reproduit en fac-similé tous les signes qu'il y a rencontrés, et ajoute en regard la traduction en lettres ordinaires.

On se servait des notes tironiennes :

a) Pour recueillir les discours prononcés en public, dont on tenait à conserver un texte authentique, par exemple les plaidoyers des hommes de loi, les déclarations des martyrs chrétiens devant leurs juges païens, les homélies ou sermons de prédicateurs réputés éloquents, les allocutions faites dans les conciles et les synodes, etc.

b) Pour les notes marginales qu'ajoutaient parfois aux manuscrits les glossateurs et ceux qui en collationnaient le texte sur l'original ou sur une copie meilleure. Après la fin du VIIIe siècle, on transcrivit même exceptionnellement des ouvrages entiers en notes tironiennes.

c) Dans les diplômes quelle expédiait, la chancellerie des rois mérovingiens et carolingiens a souvent consigné, en notes tironiennes, certains faits, certaines observations dont elle tenait à conserver le souvenir. Quelquefois aussi on employait ces notes pour la rédaction des minutes des actes, principalement des testaments.

Le premier diplôme mérovingien où ces notes apparaissent d'une manière évidente est du roi Thierry III et date de l'année 679; elles sont très courtes, comme d'ailleurs toutes celles des diplômes mérovingiens, et fournissent des renseignements sur la confection de l'acte. 
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Notes tironiennes (lexique).
Notes tironiennes et minuscule carolingienne.
Notes dites de Sénèque, lexique tironien du Xe siècle.
(British Museum, Londres).

Dans la chancellerie des Carolingiens, l'emploi des notes prit de plus grands développements : on en trouve non seulement à la suite de la formule de récognition tracée par le chancelier ou le vice-chancelier, mais encore à la fin de la date, et même, depuis Louis le Débonnaire, après la corroboration. Elles renferment les détails les plus intéressants et les plus circonstanciés sur le personnel de la chancelleries.

Sous les deux successeurs immédiats de Louis le Débonnaire, Lothaire I (mort en 855) et Louis le Germanique (mort en 876), les notes tironiennes commencent à disparaître : les diplômes sans notes, émanés de leur chancellerie, deviennent peu à peu plus nombreux, sans doute parce que la connaissance et l'intelligence des notes tendaient tous les jours à se perdre davantage. Héberhard, un des notaires de la chancellerie de Louis le Germanique, ne comprend même plus les notes, et lorsqu'il lui arrive de chercher à imiter ce qui s'était pratiqué précédemment et se pratiquait encore parfois de son temps, il copie maladroitement l'un ou l'autre modèle qu'il trouve, et produit ainsi un simulacre de notes, des figures sans signification aucune. Dans la chancellerie de Charles le Gros (mort en 888) on rencontre encore l'un ou l'autre notaire connaissant superficiellement les notes et s'en servant tant bien que mal, au point qu'il devient souvent difficile de distinguer si les signes ont, dans la pensée de celui qui les a tracés, une valeur déterminée, ou bien s'ils sont placés là comme simple enjolivement, en souvenir d'un usage observé antérieurement. Cette existence problématique se prolonge ainsi sous plusieurs règnes jusqu'en 940. A partir de cette année, on ne rencontre plus de notes passibles d'interprétation. L'usage des notes se perdit, vers la même époque, dans la chancellerie des rois de France.

On fit aussi usage des notes tironiennes en dehors des chancelleries impériale et royale; les évêques et les notaires ou chanceliers des abbayes s'en servaient parfois pour tracer leur souscription au bas des chartes.

Enfin, remarquons encore que les notes tironiennes, qui disparurent totalement en Germanie dès le commencement du Xe siècle, continuèrent à être employées jusqu'au siècle suivant, dans les chartes ecclésiastiques de certaines parties du royaume d'Austrasie, notamment de la Touraine. En Italie, elles n'ont jamais eu une grande vogue pendant le Moyen âge.

Dans le courant du XIe siècle, l'usage des notes tironiennes se perdit complètement, et du XIIe au XVIe siècle aucun savant ne semble s'en être préoccupé. 

Le déchiffrement des notes tironiennes.
Aussi, lorsque vers le dernier quart du XVIe siècle l'attention de Trithemius, et au commencement du siècle suivant celle de Gruterus furent attirées sur ces signes, le premier de ces savants ne parvint à en déchif frer qu'une trentaine environ, et le second à peine quelques-uns de plus. Un premier pas dans l'étude des notes tironiennes fut fait, un siècle et demi plus tard, par un Bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, dom Carpentier, qui consigna ses précieuses découvertes, fruit de longues et patientes recherches, dans son Alphabetum tironianum seu notas Tironis explicandi methodus, vol. in-fol., imprimé à Paris, en 1747. Ayant eu la bonne fortune de rencontrer un formulaire provenant de la chancellerie de Louis le Débonnaire, et renfermant, presque entièrement écrits en notes tironiennes, plusieurs diplômes impériaux dont le texte lui était connu d'ailleurs, le savant religieux put déterminer la signification de beaucoup de notes. Dans l'Alphabetum il rend compte du résultat de ses études, et reproduit, en fac-similé, l'intéressant formulaire. Toutefois, il ne put découvrir le secret de la combinaison des notes, combinaison reposant sur le double principe de la réduction des mots à un petit nombre de lettres et de la liaison intime de celles-ci entre elles en les mutilant et en les déformant.

Ce ne fut qu'au commencement du XIXe siècle qu'un savant allemand, Ulric-Frédéric Kopp, parvint à déterminer d'une manière exacte les principes et les lois qui régissent l'emploi des notes tironiennes; il exposa scientifiquement ces règles dans sa Palaeographia critica, ouvrage considérable, publié en 1817 et formant quatre volumes in-4°. De ces quatre volumes, le premier traite de l'origine et de la théorie de la tachygraphie latine, le second donne un glossaire très étendu des notes tironiennes, où celles-ci sont rangées alphabétiquement dans l'ordre des lettres que Kopp a reconnues dans le corps de chacune d'elles, et se termine par une liste, également alphabétique, des mots latins avec renvois aux notes qui leur correspondent. Pour pouvoir recourir à ce glossaire, il faut donc connaître les signes dont on s'est servi pour représenter les lettres.

Jules Tardif, qui, le premier en France, s'est livré à une étude approfondie de la tachygraphie latine depuis la publication de l'oeuvre magistrale de Kopp, présenta, en 1852, à l'Académie des inscriptions un Mémoire sur les notes tironiennes. Ce mémoire se compose, en grande partie, de tableaux où les notes sont groupées d'après la forme et la direction de leur trait initial. Chaque note est accompagnée de l'indication des lettres dont elle se compose. Mais, puisque ces lettres elles-mêmes ne sont régulièrement que des sigles, c'est-à-dire qu'une ou deux lettres en représentent un grand nombre, on comprend que la solution est incomplète, et qu'il faut encore, dans la plupart des cas, avoir recours au glossaire de Kopp pour trouver la signification du sigle tironien.

En Allemagne, l'écriture tironienne a été, dans la seconde moitié du XIXe siècle, l'objet de travaux fort remarquables. Nous citerons d'abord ceux de Théod. Sickel, dans ses Acta regum et imperatorum Karolinorum, Wien 1867, I, pp. 326-339, et dans ses Beitrüge dur Diplomatik, II, p. 115 svv.; ensuite le court, mais substantiel, mémoire de F. Ruess, Ueber die Tachygraphie der Römer, München 1878, in-8°; enfin les publications du Dr Guillaume Schmitz. Ce savant, qui, avec une singulière persévérance, consacrait tous ses loisirs à l'étude de la tachygraphie latine, est l'auteur d'un nombre considérable de travaux sur cette matière. Ses plus anciennes notices ont été réunies et réimprimées dans les Beitrüge zur lateinischen Sprach und Literaturkunde, Leipzig 1877, pp. 179-306; celles qu'il a publiées après cette époque se trouvent dans différents recueils : a) dans les programmes annuels du gymnase de Cologne, dont il était le directeur; b) dans le Neues Archiv der Gesellschaft für ältere deutsche Geschichtskunde; c) dans les volumes de la Palaeographical Society de Londres; etc. Schmitz a publié, de 1832 à 1885, les Monumenta tachygraphica, reproduction phototypique du manuscrit étudié par dom Carpentier, accompagnée d'un texte renfermant des observations nombreuses et intéressantes pour l'histoire des notes tironiennes; et, en 1893, un glossaire de ces notes : Commentarii notarvm tironianarvm. Edidit GVILIELMVS SCHMITZ. Insvnt prolegomena, adnotationes criticae et exegeticae, index notarvm alpha beticvs, CXXXII tabvlae notarvm avtographae, Leipzig, Teubner, in-fol. Un travail essentiel sur les notes tironiennes. En terminant, nous signalerons encore l'ouvrage d'Oskar Lehmann : Das tironische Psalterium der Wolfenbütteler Bibliothek, Leipzig Teubner, 1885, in-8° de IX-208 pages et 119 feuillets autographiés.

En France et aux Pays-Bas, des savants se sont occupés de l'écriture tironienne. Julien Havet a publié, dans la Bibliothèque de l'École des chartes, XLVI, 1885, pp. 720 svv., sous le titre des Notes tironiennes dans les diplômes mérovingiens, le texte de quelques souscriptions de diplômes qui n'avaient pas encore été déchiffrées; et le professeur S. de Vries a reproduit, dans un programme de l'Université de Leyde, en 1890, deux lettres de Pline écrites en lettres ordinaires et notes tironiennes, en y ajoutant des observations explicatives. Enfin, dans les Mélanges Havet, on trouve deux petits mémoires sur les notes tironiennes : 1° (pp. 77-80) W. Schmitz, Tironianum (avec planche); 2° (pp. 81-86) E. Chatelain, Notes tironiennes d'un manuscrit de Genève (avec planche). (C. Reusens).

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