Les mots des mots
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Les verbes
« Le verbe est un mot sans lequel il n'y a pas de discours », dit Crouslé, dans sa Grammaire française. Il sert en effet à exprimer le rapport qui unit l'attribut au sujet de la proposition, rapport d'affirmation, disent les uns, de simple énonciation, disent plus exactement les autres, mais sans lequel il n'y aurait pas de parole (verbum), il n'y aurait que des mots (vocabula). Cette fonction est la seule quand il s'agit du verbe être employé dans une phrase comme : l'homme est mortel, mais non quand il s'agit d'un verbe signifiant une idée particulière, comme chanter, courir : le verbe exprime alors non seulement le rapport qui unit l'attribut au sujet, mais encore l'attribut lui-même : l'oiseau chante, le cheval court. Or, tous les verbes sont attributifs, sauf le verbe être; encore celui-ci n'est-il pas toujours employé comme simple copule, il est souvent synonyme d'exister, verbe substantif, comme disent les grammairiens, et il est certain que si, dans son rôle de copule, il est un mot vide, sans signification particulière, c'est par une sorte d'abstraction qui l'a peu à peu dépouillé de son sens. Le françaisj'étais ne vient-il pas du latinstabam, « je me tenais debout »? Il y a même une langue, l'algonkin, ou le verbe être n'existe pas, et dans les autres, c'est celui de tous qu'on sous-entend le plus aisément. Aussi, loin de considérer la copule comme le verbe par excellence et d'imiter les logiciens qui la dégagent de tous les verbes par une décomposition que le langage n'a jamais connue, faut-il y voir une exception et dire que le verbe a pour fonction d'exprimer l'attribut avec le rapport d'énonciation qui l'unit au sujet.

Cette fonction du verbe découle de sa manière de signifier. Le verbe en effet signifie toujours comme une action l'idée dont il est le signe, et une action étant nécessairement rapportée à un sujet actif ou passif, il a naturellement exprimé ce rapport. Or, si l'on met à part le verbe être, lorsqu'il sert de copule et n'est le signe d'aucune idée particulière, il est difficile de ne pas reconnaître que l'idée signifiée par le verbe est toujours conçue comme une action. C'est évident pour les verbes qui signifient une idée d'action, ce n'est pas moins certain, quoique moins sensible, pour ceux qui signifient une idée d'état ou de manière d'être; on dit l'action de courir, de penser, le fait de vivre, de rester, d'être; on ne dit jamais ni l'état de courir, de penser, ni l'état de vivre, de rester, d'être. Cette conception de l'idée sous forme d'action est particulièrement vivante au moment de la formation des verbes, et l'étude des néologismes montre qu'il ne se crée de verbe nouveau que pour signifier une forme quelconque de l'activité. Qui sait même si ce n'est pas parce que les noms neutres, les noms de choses, ne pouvaient pas servir de sujets aux verbes primitifs indo-européens, que leur nominatif est semblable à l'accusatif, ou mieux est suppléé par l'accusatif, cas du complément direct? Sans doute cette conception de l'action verbale peut s'affaiblir dans les significations dérivées des verbes, mais comme elle existe toujours à leur naissance, que c'est elle qui donne la vie aux suffixes verbaux, il faut la considérer comme essentielle, et par suite écarter les définitions qui, sous une forme ou sous une autre, disent que le verbe signifie un état ou une action, une manière d'être ou d'agir, pour conserver uniquement celles où il est présenté comme la partie du discours qui signifie l'action.

L'action signifiée par le verbe est susceptible de déterminations diverses, suivant son rapport avec le sujet de la phrase, le temps de son accomplissement, sa durée plus ou moins longue, le rapport du sujet avec l'acte de la parole, le genre ou le nombre des sujets, la manière dont elle est envisagée ou sentie, et l'on comprend que le langage ait pu exprimer ces diverses idées accessoires par des modifications dans la forme du verbe. Il y a bien des langues où le verbe est invariable, comme le chinois et les autres langues isolantes, où c'est la place du mot dans la phrase qui fait connaître à quelle partie du discours il appartient. Mais dans la plupart, le verbe est un mot variable, et les différentes formes qu'il prend servent précisément à signifier ces diverses déterminations de l'idée verbale. On les appelle voix, temps, personnes, nombres, genres et modes.

Les voix.
Les voix sont les formes que prend le verbe suivant le rapport de l'action au sujet de la proposition. Le sujet peut être l'auteur de l'action, c'est la voix active; il peut en être l'objet direct, c'est la voix passive; il peut en être à la fois l'auteur et l'objet, c'est la voix moyenne, Il y a ainsi trois voix, mais qui n'existent ni dans toutes les langues, ni, dans tous les verbes. Ainsi dans la famille indo-européenne, la voix passive manque le plus souvent on y supplée par une périphrase formée d'un participe et d'un auxiliaire (être, aller, tomber, même rester), ou bien on emploie les formes de la voix moyenne par une transition naturelle qui conduit du sens réfléchi au sens passif (cela se dit = cela est dit). Il n'y a que le gothique (Les langues germaniques), le sanscrit et le grec où le verbe ait à certains temps une forme spéciale pour signifier l'idée du passif. Le moyen, lui aussi, qui, à la différence du passif, existait à l'origine dans toutes les langues de la famille, ne s'est conservé qu'en sanscrit, en zend, en grec, et pour partie seulement en gothique; il a bien été remplacé par une formation synthétique nouvelle dans les langues slaves et en latin (verbes déponents); mais partout ailleurs, il n'a que des équivalents périphrastiques, formés au moyen de pronoms, comme les verbes pronominaux du français. D'autre part, même dans les langues à deux ou trois voix, le verbe peut ne pas les avoir toutes. Ainsi les verbes actifs et moyens se divisent, d'après leur sens, en deux catégories, les verbes transitifs, qui ont un complément direct, et les verbes intransitifs, qui n'en ont pas. Or le complément direct étant le mot que signifie l'objet direct de l'action verbale, et le verbe passif signifiant une action subie directement par le sujet, il en résulte que c'est le complément du verbe transitif actif ou moyen qui devient le sujet du verbe passif et que les verbes transitifs seuls ont en principe une voix passive. Il y a, il est vrai, des exceptions, et, par contre, les verbes déponents transitifs du latin n'ont qu'une forme passive, un participe. De plus, le moyen d'un verbe peut exister sans le passif, c'est fréquent en grec (oiomai, je pense), c'est la règle en latin classique pour les verbes déponents et, réciproquement. il y a beaucoup de verbes actifs qui n'ont pas de voix moyenne.

Les temps.
On appelle temps les formes que prend le verbe pour marquer le rapport de l'action à un moment déterminé. Dans certaines langues, les formes temporelles expriment en même temps, la durée de l'action. Il y a trois temps principaux : le présent, qui ne comporte aucune subdivision; le passé et le futur qui en admettent au contraire dans la plupart des langues. La notion de temps, comme celle de voix, est attachée dans les langues indo-européennes à la plupart des formes verbales, si bien qu'elle parait être inhérente au verbe. Aussi Thurot disait-il que le verbe « signifie l'idée dont il est le signe comme une action déterminée en voix et en temps », et il y a même un grammairien qui, cherchant quelle était l'essence du verbe, a cru la trouver dans l'idée de temps. Il semble bien pourtant qu'elle soit une acquisition tardive du verbe, résultat de l'appropriation du langage, et qu'à l'origine les formes verbales n'exprimassent l'action que d'une façon indéterminée. Il y a beaucoup de langues où le verbe n'a pas de forme pour le futur et qui y suppléent par une périphrase à l'aide d'auxiliaires au présent (ich werde loben, I shall love, j'aimerai, amare habeo, etc.), et il n'est pas rare de voir des formes de passé employées avec la signification du présent (memini, odi) ou pour exprimer une vérité générale (aoriste d'habitude). Il semble même que dans les langues polysynthétiques de l'Amérique du Nord, les idées de temps et de mode sont tout à fait absentes du verbe. D'ailleurs, les formes verbales ne marquent pas le temps de la même façon : les unes signifient antériorité, simultanéité ou postériorité par rapport ou moment de la parole, les autres par rapport au temps marqué par le verbe dont elles dépendent.

Les personnes.
On appelle personnes les formes que prend le verbe suivant le rapport du sujet à l'acte de la parole. Or le sujet pouvant être désigné comme la personne qui parle, comme celle à qui l'on parle ou comme celle de qui l'on parle, il y a trois personnes que l'on appelle dans l'ordre ci-dessus : la 1re , la 2e et la 3e personne. Cette notion de personne introduit dans le verbe une division fondamentale, celle des formes personnelles et des formes impersonnelles. Les premières, que les Anciens appelaient le verbe fini (verbum finitum), sont celles où la personne du sujet est déterminée par la terminaison; les formes impersonnelles (verbum infinitum) sont celles qui servent indifféremment pour les trois personnes. Les formes personnelles ont pour caractère de pouvoir former des phrases à elles seules, surtout dans les langues où le pronom sujet ne s'exprime pas. Aussi s'est-on demandé si elles n'avaient pas réellement été à l'origine de petites phrases renfermant un sujet et un attribut, et comme c'est la terminaison qui détermine les personnes, l'idée est venue qu'elles pouvaient cacher d'anciens pronoms. De là est née la théorie de l'agglutination, qui explique les formes personnelles du verbe par la réunion sous un seul accent d'un radical verbal et d'un pronom; théorie qui est recevable dans certaines langues, par exemple de la famille finnoise (langues ouralo-altaïques) et de la famille sémitique; qui pour la famille indo-européenne a été soutenue par Bopp et après lui par Curtius, Corssen, encore par Bréal, mais contestée dès 1868 par Sherer, combattue par Merguet, Westphal, et en face de laquelle Ludwig a proposé celle de l'adaptation ou de l'appropriation, d'après laquelle l'esprit humain a fait entrer peu à peu et à la longue la signification personnelle dans des formes qui primitivement en étaient dépourvues. Il y a des langues, comme le français, l'anglais, où les désinences personnelles ont en grande partie disparu de l'écriture ou de la prononciation; la conséquence est que, sauf à l'impératif, l'emploi des pronoms sujets est devenu indispensable.

Les formes personnelles n'indiquent pas seulement la personne, elles en font connaître le nombre et quelquefois le genre. On appelle nombre la modification que subissent les formes personnelles du verbe, suivant que l'on a en vue l'une des trois personnes seule ou accompagnée d'autres de son espèce. Lorsqu'on a en vue une seule personne, c'est le singulier; deux, c'est le duel; plusieurs, c'est le pluriel. Le duel, qui paraît avoir été antérieur au pluriel, est tombé plus ou moins vite en désuétude pour disparaître complètement des langues modernes. Le genre est la modification que subissent les formes personnelles du verbe, suivant que le sujet est de tel ou tel genre. Il existe dans les langues sémitiques, dans la famille finnoise, mais non dans les langues indo-européennes. Le genre et le nombre, comme la personne, sont marqués par les désinences.

Les formes personnelles subissent encore une autre modification : c'est le mode. On appelle mode la forme que prend le verbe suivant le rapport de l'action avec les vues de l'esprit et les affections de celui qui parle. Elle est caractérisée, dans les langues indo-européennes, par des changements vocaliques à la partie finale des radicaux temporels. Mais le nombre des modes n'est pas le même dans toutes les langues ni à chaque temps. Une signification modale rigoureusement déterminée n'est même pas toujours attachée à la même forme. On distingue dans les langues classiques (latin, grec) l'indicatif, qui marque que la chose énoncée par le verbe est indépendante de toute vas de l'esprit et de toute affection de celui qui parle; l'impératif, qu'elle est l'objet d'un ordre ou d'une prière; le subjonctif et, en grec seulement, l'optatif, qu'elle est, de façon générale, l'objet d'une vue de l'esprit ou d'une affection de celui qui parle. En français, la forme appelée conditionnel est tantôt un temps de l'indicatif qui marque la postériorité d'une action passée par rapport à une action passée, un futur dans le passé, suivant l'expression de Clédat, tantôt un mode spécial signifiant que la chose énoncée est l'objet d'une vue de l'esprit qui la considère comme possible ou impossible.

Les formes impersonnelles n'ont qu'à moitié le caractère du verbe. Non seulement elles n'indiquent pas la personne, mais elles se présentent, au double point de vue morphologique et syntaxique, comme des sortes de substantifs ou d'adjectifs, comme des formes nominales des verbes. Ce sont l'infinitif, le gérondif, le supin et le participe

« L'infinitif est la forme non personnelle que prend le verbe quand il unit à sa manière de signifier et à sa fonction la manière de signifier et la fonction du substantif » (Thurot). 


Les désinences.
Les désinences semblent provenir d'anciens cas de la déclinaison. La forme peut changer pour signifier la voix et le temps, mais dans certaines langues seulement, ailleurs on a recours à des périphrases. L'infinitif sanscrit est commun à l'actif et au moyen; même en français il y a certaines constructions où l'on peut indifféremment lui attribuer un sens actif ou passif (un problème difficile à résoudre). Il se construit comme verbe et forme une proposition; mais il se construit aussi comme un simple substantif, sujet, attribut ou complément. Le gérondif et le supin, particuliers au latin, sont des substantifs verbaux qui signifient l'action et peuvent avoir le même complément que le verbe. Ils n'ont jamais de sujet, leur sens est actif ou passif, suivant la signification générale de la proposition, et ils ont une déclinaison plus ou moins complète qui supplée à l'infinitif.

« Le participe, est la forme non personnelle que prend le verbe quand il unit à sa manière de signifier et à sa fonction la manière de signifier et la fonction de l'adjectif » (Thurot).
Il change de forme comme le verbe pour marquer la voix et le temps, comme l'adjectif pour marquer le cas, le genre et le nombre. Il se construit comme verbe et forme une proposition, mais aussi comme adjectif et s'emploie comme épithète ou comme attribut.

La conjugaison.
L'ensemble des différentes formes sous lesquelles se présente un même verbe s'appelle conjugaison. Le nombre peut en être considérable, puisqu'on a calculé qu'un verbe grec conjugué à toutes ses voix et à tous ses temps, modes et personnes, donne, y compris les infinitifs et participes, environ 1300 formes. Dans les langues indo-européennes, ces formes ont toutes pour élément commun et fondamental, soit une syllabe, soit un groupe de syllabes qui donne au verbe sa signification particulière et qu'on appelle radical verbal : dur dans le verbe français durer, minu dans le verbe latin minuere. A ce radical s'ajoutent des suffixes dont les uns servent à former de nouveaux radicaux destinés à signifier les rapports de temps ou exceptionnellement la voix, et les autres appelés désinences, ajoutés tantôt au radical verbal, tantôt aux radicaux temporels, à indiquer les personnes, les nombres et les voix, ou à différencier les diverses formes nominales. Le radical verbal est généralement invariable. Cependant il peut subir des modifications, soit dans ses consonnes, soit dans son vocalisme. Tel est le phénomène vocalique bien connu sous le nom d'apophonie ou d'ablaut (leipw, elipon, leloipa, geben, gab, gäbe, giebst; tiens, tenons). Dans certaines langues, le verbe présente encore des phénomènes particuliers, comme le redoublement, qui contribue à former certains radicaux temporels (tutôda, peplhga), momordi, gegeben) ou l'augment qui, en sanscrit, en zend et en grec, précède à l'indicatif des temps dits secondaires ou historiques, le radical du verbe.

On conçoit que d'autres familles de langues puissent employer d'autres procédés morphologiques pour signifier l'idée verbale avec ses diverses modifications. Il suffit de remarquer que le nombre des idées accessoires, que les changements de forme peuvent ajouter à la signification d'un verbe, n'est pas limité a priori. Déjà en grec et en latin, il y a des catégories de verbes où un suffixe particulier, une dérivation spéciale, un redoublement peuvent donner à l'idée verbale une nuance significative particulière, tels les verbes inchoatifs en sco, - skw , les fréquentatifs comme raptare du supinraptum, les intensifs comme daiddallw, paipallw , etc. Mais il y a des langues, comme le turc, de la famille ouralo-altaïque, où la simple addition à un radical verbal de certains suffixes permet d'ajouter au sens une idée nouvelle de réflexion, de réciprocité, de causalité, de passif, de négation. C'est ainsi que Max Muller ne compte pas moins de 32 infinitifs théoriques à sens différents tirés de l'infinitif simple sev-mek, aimer; par la simple adjonction après le radical sev des syllabes in, ish, die, il, me, employées seules ou combinées : sevmemek, ne pas aimer; sevinmek, se réjouir; sevinmemek, ne pas se réjouir; sevdirmek, faire aimer; sevdirmemek, ne pas faire aimer, etc.

Telle qu'elle existe dans les langues où nous pouvons l'étudier, et quelles que soient ses origines, la conjugaison s'est constituée peu à peu et, apparaît comme le produit d'une lente évolution. Elle s'est modifiée au cours des âges sous la double action de l'altération phonétique et de l'analogie, l'une qui crée des formes nouvelles appropriées souvent à des nuances significatives particulières, l'autre qui propage certains types au détriment des autres. De là résulte qu'une même langue présente souvent plusieurs modèles de conjugaisons; que dans toutes il y a coexistence de deux séries de formes verbales : les unes qui sont vivantes et susceptibles de produire des verbes nouveaux; les autres mortes et confinées à des verbes anciens; qu'enfin il existe dans toutes des verbes irréguliers qu'on ne peut rattacher à aucun modèle de conjugaison, vivante ou morte. On appelle défectifs ceux dont la conjugaison est incomplète; unipersonnels ou impersonnels, des verbes défectifs qu'on n'emploie sous forme personnelle qu'à la troisième personne du singulier et dont l'action n'est rapportée à aucun sujet déterminé. Il y en a deux classes, les uns qui sont toujours impersonnels (il faut, il grêle), les autres qui sont personnels dans un sens et impersonnels dans un autre. ( P. Giqueaux).


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