Les mots des mots
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La conjugaison
On appelle conjugaison l'ensemble des formes fléchies d'un même verbe. Conjuguer, c'est énumérer de suite les différentes formes d'un verbe, en ajoutant au radical les terminaisons propres à chaque voix, à chaque mode, à chaque temps, à chaque nombre, à chaque personne. On admet en français quatre conjugaisons, que l'on distingue par la terminaison de l'infinitif, er, ir, oir, re; quatre en latin, que l'on distingue soit par la voyelle qui précède la terminaison de l'infinitif présent actif, soit par la quantité de cette voyelle. Ainsi l'infinitif en âre (are dans le seul verbe dare) désigne la 1re conjugaison; êre, la 2e; ère, la 3e; ire, la 4e

On a montré que ces quatre conjugaisons se ramenaient toutes à une seule, celle en ère, et que les autres n'en étaient que des modifications par suite de contractions ou de chutes de voyelles; mais on s'en tiendra toujours avec raison à la division établie, qui est plus commode pour l'étude élémentaire de la langue. En grec, comme tous les changements déterminés par les personnes, les nombres, etc., se font, à très peu de chose près, de la même manière dans tous les verbes réguliers, on ne compte aujourd'hui qu'une conjugaison pour les verbes en w , et une autre pour les verbes en mi, qui ne diffèrent de ceux-ci qu'au présent, à l'imparfait, à l'aoriste second. La conjugaison grecque est assurément la plus belle de toutes celles des langues classiques; celle des Latins vient après; quant aux conjugaisons modernes, ou elles sont des débris assez confus de cette dernière, ou elles sont à peine sensibles, dans l'allemand, par exemple, et surtout dans l'anglais, tant les désinences sont peu variées, L'absence de conjugaison passive est une pauvreté réelle des langues modernes. Le grec seul a une conjugaison passive complète; le latin ne la possède qu'au présent, à l'imparfait et au futur. En allemand , tous les verbes se terminent en en à l'infinitif, excepté sein (être). C'est avec l'infinitif et deux noms verbaux ou participes, l'un présent, en ing, l'autre passé, ordinairement en ed, que l'anglais conjugue ses verbes par le secours de certains mots et de quelques verbes auxiliaires. L'espagnol a trois conjugaisons, terminées à l'infinitif en ar, er et ir, et quatre auxiliaires, haber, tener, ser, estar, les deux premiers pour conjuguer les verbes actifs, neutres et réciproques, les deux autres pour les verbes passifs. L'italien a trois conjugaisons, en are, ere, ire.

La conjugaison grecque présente dans tous ses verbes un phénomène qui lui est particulier; c'est que, outre la terminaison spéciale et les lettres caractéristiques, les quatre temps passés de l'indicatif sont marqués par un augment, préposé devant le radical. Au parfait des verbes commençant par une consonne, l'augment est précédé ordinairement du redoublement de cette consonne : et le plus-que-parfait, qui exprime un degré d'antériorité plus marqué que le parfait, ajoute presque toujours de nouveau l'augment devant ce redoublement. Quelques verbes latins offrent aussi un redoublement au parfait et à tous les temps qui en dépendent : curro, cucurri; cado, cecidi; tango, tetigi, etc. La conjugaison allemande présente aussi au participe passé un véritable augment, le préfixe ge : loben ( louer), gelobet (loué); beissen (mordre), gebissen (mordu). Les verbes commençant par une particule inséparable, telle que ge, be, er, über, ver, emp, ent, misz, ne reçoivent pas d'augment.

La conjugaison est dite irrégulière, quand elle ne suit pas l'analogie de la formation des temps; défective ou défectueuse, quand il manque un ou plusieurs modes, un ou plusieurs temps, quand certaines personnes ou certains nombres ne se trouvent pas à certains temps. Les verbes irréguliers et difficiles abondent en grec et en français. Les verbes défectifs, également nombreux dans la première de ces langues, y ont cela de remarquable qu'ils se complètent très aisément les uns par les autres : ainsi tel verbe n'a que le présent et l'imparfait, tel autre n'a que le futur, tel autre que les aoristes, le parfait et le plus-que-parfait; mais il arrive très souvent que ces formes diverses viennent de radicaux ayant le même sens, et alors on les réunit, et l'on a une conjugaison anomale, mais complète.

Le verbe fero en latin et le verbe aller en français présentent une anomalie à peu près semblable; car le présent, l'imparfait, le futur du verbe fero se conjuguent régulièrement; le parfait et les temps qui s'en forment viennent d'un vieux radical perdu-: tuli, tulero, etc., et le supin est latum. Aller est entremêlé de formes se rattachant au latin eo et vado: je vais, tu vas, il va, nous allons, vous allez, ils vont; j'irai, j'irais.

Comme les conjugaisons anciennes (celle du grec surtout) ont un nombre bien plus considérable de temps à forme simple, tandis que les conjugaisons néo-latines et germaniques en ont un bien plus grand nombre où entrent divers auxiliaires, les premières s'appellent conjugaisons synthétiques (du mot grec synthesis réunion des parties en un seul tout), par opposition à celles des modernes, qui s'appellent analytiques (de anatylicos, procédant par décomposition). 

Aux source de la conjugaison dans les langues indo-européennes.
La conjugaison, dans les langues de la famille indo-européenne, remonte en grande partie à la langue dont elles sont issues. La comparaison du grec et du sanscrit surtout, permet de reconstruire avec quelque vraisemblance les traits principaux de la conjugaison indo-européenne primitive. Cette conjugaison avait deux formes ou voix : la voix active et la voix moyenne distinguées par des désinences personnelles différentes, bien qu'évidemment originaires de formes antérieures communes. Chaque temps avait trois personnes dont chacune à son tour s'employait aux trois nombres, le singulier, le duel et le pluriel. L'ensemble des temps comprenait un présent, un imparfait, un parfait, plusieurs aoristes et un futur. La plupart des temps s'employaient à plusieurs modes. Le tableau synoptique des différents modes d'un même temps constituait ce que les grammairiens modernes ont appelé un système. Les systèmes du présent et des aoristes se composaient des modes suivants : l'indicatif, l'impératif et le subjonctif confondus, l'optatif, le participe et des ébauches d'infinitif. Le système du futur était moins riche en modes, et ne s'employait guère qu'à l'indicatif. Les désinences personnelles se divisaient en plusieurs séries. Nous avons déjà parlé de la série propre à la voix active et de celle qui distinguait la voix moyenne. Les désinences primaires et les désinences secondaires formaient deux autres séries pour chaque voix qui s'employaient avec des temps particuliers. Le présent et le futur se servaient des désinences primaires, tandis que les désinences secondaires étaient à l'usage des autres temps des modes personnels.

Sous le bénéfice de ces observations, les désinences étaient les mêmes pour tous les verbes de la langue; à ce point de vue, on peut dire qu'il n'y avait qu'une conjugaison à deux voix. Les différences ne portaient que sur les thèmes verbaux, c. -à-d. sur la partie restante des formes verbales, abstraction faite des désinences personnelles. A l'égard des différences qu'ils présentent entre eux, les thèmes verbaux du sanscrit se divisent en dix catégories ou classes distinctes, lesquelles rentrent à leur tour par certains caractères communs dans deux grandes catégories principales. Comme on retrouve en grec des traces des dix classes verbales du sanscrit, on est tout à fait autorisé à croire que ces classes appartenaient déjà à la langue mère. Dans les langues qui en sont issues et particulièrement en grec et en latin, les contractions ont produit de nouvelles différences qui ont abouti, en latin par exemple, aux quatre conjugaisons; ce nouveau classement a contribué, avec la création des temps composés, à donner naissance à l'économie et aux flexions actuelles des verbes des langues néo-latines ou romanes. Dans les langues germaniques, les modifications subies par l'ancien système indo-européen ont eu pour conséquence la création de la catégorie relativement récente des verbes faibles, tandis que les verbes forts reflètent encore certains traits, perdus dans ceux-ci, de la physionomie des formations primitives. La voix passive du grec, pour les formes qui se distinguent de celle de la voix moyenne, a pris naissance dans cette langue même. Semblable observation pour les formes verbales latines qui servent à la fois au moyen (déponent) et au passif; ces formes n'ayant pas d'analogues dans les autres langues de la même famille, doivent être considérées comme ne remontant pas au delà du latin. (PauI Regnaud / P.).


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