| . |
| |||||||
|
|
| Aperçu | La circulation des eaux | Les découvertes de Schiaparelli | Les Martiens |
| Grandeur
et décadence des Martiens
L'aspect singulier et la disposition géométrique des canaux, qui semblent dressés à la règle et au compas, ont conduit quelques personnes à considérer ces canaux comme l'oeuvre d'êtres intelligents, habitants de la planète. Cette supposition n'avait, estimait-on à l'époque, rien d'impossible. « L'hypothèse d'une origine intelligente de ces tracés se présente d'elle-même à notre esprit, note Flammarion, sans que nous puissions nous y opposer. Quelque téméraire qu'elle soit, nous sommes forcés de la prendre en considération. Tout aussitôt, il est vrai, les objections abondent. Est-il vraisemblable que les habitants d'une planète construisent des oeuvres aussi gigantesques que celles-là? Des canaux de cent kilomètres de largeur? Y pense-t-on? et dans quel but?Le point de vue de Flammarion (plus largement développé dans Mars et ses conditions d'habitabilité, 1892) est sans doute quelque peu suspect. L'astronome, qui croit aux tables tournantes, et défend depuis toujours l'idée que « la vie est partout dans l'univers», n'est sans assurément pas l'autorité dont le jugement est le plus fiable quand il s'agit de parler de vie extraterrestre. Reste qu'il est loin d'être le seul à s'interroger. Des esprits beaucoup moins portés à l'ésotérisme (et d'autres, il est vrai, qui le sont bien davantage, tels V. Considérant, le vieux phalanstérien, qui voulait reconnaître dans ce réseau une sorte de cadastre de cultures collectives sur un globe « arrivé à la période d'harmonie ») envisageaient désormais très sérieusement, dans un même élan, la présence sur Mars de... Martiens. Le débat s'engagea donc entre astronomes. La fièvre
martienne
« les habitants de Mars doivent être engagés en de vastes travaux d'ingénieurs, attendu que ces lignes sont tracées dans toutes les directions et gardent entre elles une distance constante et significative. »A la séance de la Société Royale astronomique de Londres du 14 avril 1882, M. Green, l'habile observateur de Mars, signalant cette interprétation de Proctor, ajouta qu'il n'avait aucunement l'intention d'introduire un sujet de plaisanterie dans une matière scientifique aussi importante, mais que de tels aspects géographiques méritaient la plus grave attention et qu'il est du plus haut intérêt de les vérifier. Maunder, de l'Observatoire de Greenwich, fit remarquer que ce qu'il y avait de plus étrange, c'est que ces canaux paraissaient changer de place et étaient tantôt visibles et tantôt invisibles. Pour plusieurs observateurs, ce ne n'étaient pas des canaux proprement dits, mais plutôt des bordures de districts plus ou moins foncés; les dessins de Mars obtenus à Greenwich pendant l'opposition de 1881 concordaient mieux avec ceux de Milan de 1879 qu'avec ceux de 1881; sans doute la différence était-elle due à l'atmosphère, qui n'aurait pas permis de distinguer en Angleterre les détails observés en Italie. Quant aux doublements des canaux arrivés sous les yeux de Schiaparelli, si cet effet n'étaient pas dû à l'objectif de sa lunette, nos doctes savants étaient bien obligés d'avouer qu'un tel phénomène était bien fait pour les surprendre et les confondre. Le caractère passager de la gémination (puisque les apparences et les dimensions des canaux changeaient d'une saison et même, d'une semaine à l'autre) était plus que troublant. Peut-être s'agissait-il d'un travail intermittent, provoqué par les besoins de l'agriculture et produisant des irrigations sur une grande échelle... -
-
On se souvient aussi que Kepler, arguant de la forme qu'il supposait nécessairement d'origine artificielle, des cratères lunaires avait usé, dans le Songe (1634), du même raisonnement pour justifier de l'existence de créature intelligentes sur la LuneLa gémination pouvait provenir, selon certains, d'effets lumineux dans l'atmosphère de Mars ou d'illusions optiques produites par des vapeurs, ou par la fatigue rétinienne, ou de doubles crevasses formées sur le globe de Mars, ou de crevasses simples dont les images sont reproduites sur des nuages ou sur des vapeurs ou dont les deux bords montraient deux lignes parallèles. Pas de Martiens intelligents,
mais pourquoi pas une vie végétale? D'après Percival
Lowell, qui avait longuement étudié la planète
Mars pendant l'année 1894
dans son observatoire d'Arizona, les différences d'aspects constatés
sur la planète Mars étaient bien dues à l'eau, mais
indirectement, et provenaient ainsi plutôt de la végétation
qu'elle produisait. A son avis, les mers martiennes étaient probablement
un moyen terme entre nos mers terrestres et les mers de la Lune. Dans son
ouvrage, Mars, publié l'année suivante, il expliquait
que l'eau seule pouvait donner par son absence des espaces arides comme
ceux que nous apercevons sur la Lune, des régions fertiles dans
les parties humides que nous trouvons sur la Terre et probablement aussi
sur Mars dans les provinces inondées. Lowell décrivit les
intersection des anaux comme des oasis. Il y avait même une sorte
d'explication de la gémination, en admettant que les deux rives
du canal soient couvertes d'une végétation luxuriante; mais
alors comment en expliquer le caractère passager sans admettre que
cette végétation soit éphémère?
L'histoire géologique
des planètes
On se demande ainsi déjà si Mars est un astre où la vie commence ou si c'est au contraire une planète déjà morte : la seconde hypothèse paraît à certains la plus vraisemblable. « La distance du Soleil à cette planète, écrit par exemple Barré, lui assure une quantité de chaleur fécondante bien moindre que celle de la Terre, et son faible volume a dû la faire vieillir plus vite. Les espaces célestes auront sans doute enlevé la plus grande partie de son atmosphère faiblement attirée par la petite masse de Mars. Le noyau central est peut-être déjà éteint, et le système de craquelure des canaux peut résulter de l'hydratation de ce noyau ou de la transformation de l'ancienne écorce solide, formée seule de roches hydratées, mais dont l'eau constitutive tend à se séparer. L'étude de Mars nous ferait alors prévoir ce que deviendra la Terre à sa période géologique sexénaire ou septénaire avant son dessèchement total. »Vers la même époque, de Villenoisy écartait lui aussi l'origine technologique des canaux, et plaçait des des limites à la présence d'une hypothétique végétation. Pour lui, ce que l'on voyait, c'était le réseau polyédrique de la planète, que les géologues de son temps croyaient pouvoir être aussi la clé de la tectonique terrestre : « Si les canaux avaient été creusés par des êtres intelligents, comme ils mesurent jusqu'à 5 000 kilomètres de long et 300 kilomètres de large, on verrait aisément au télescope d'autres travaux d'une importance analogue. Le caractère dominant des canaux est la distribution géométrique des lignes, leur groupement autour de certains centres analogues aux étoiles d'éclatement d'une glace brisée. Leur réseau est très semblable à ceux qu'ont obtenus MM. Daubrée et Stanislas Meunier dans leurs essais de géologie expérimentale où ils recherchaient le mécanisme des fractures de l'écorce terrestre. Si une couche homogène enveloppait l'astre et s'était ensuite contractée, ou si le noyau central s'était dilaté, il se serait produit un semblable réseau de fissures. Les failles résultantes, qui ne sont autre chose que les canaux de Mars; se seraient ouvertes suivant des grands cercles qui sont les lignes de moindre résistance. La vérification est assez difficile à faire sur la carte de M. Schiaparelli; cependant les canaux dirigés suivant les méridiens en paraissent une preuve; tandis que d'autres ne montrent que des probabilités ou sont inexplicables. On peut cependant voir que tous les canaux semblent appartenir à deux systèmes de brisures d'époques différentes; les plus récents paraissent dévier vers les anciens centres d'éclatement; les côtes elles-mêmes doivent tirer leur origine des canaux disparus, car leur tracé obéit précisément aux mêmes lois. La grande rigueur avec laquelle ces lois ont pu s'appliquer sur le sol de Mars montre bien l'homogénéité des couches extérieures.
« Ces canaux ne sont pas de vrais canaux [...]. Non, ce sont des bandes de végétation qui poussent tout autour du vrai canal, lequel est au milieu et invisible. A chaque printemps martien, quand la calotte polaire fond, ce sont les canaux qui recueillent les eaux et qui font reverdir la flore.L'ouvrage a installé durablement dans l'esprit du grand public le thème des Martiens, qui n'est plus de l'ordre de la littérature fantastique, comme il l'était par exemple encore en 1898, lorsque H. G. Wells avait publié la Guerre des Mondes. Pourtant, pour les astronomes Puis le soufflet est retombé, presque
brutalement. Car, dans le même temps, le perfectionnement des
observations ouvre de nouvelles pistes, et permet à des voix
nouvelles de commencer à se faire entendre. Eugène Antoniadi,
en particulier, profite des oppositions de 1909
et de 1911, et de la qualité
des observations permises par la Grande lunette de l'observatoire de Meudon,
pour montrer que l'on on y regarde de près, aucun canal n'est observable
sur Mars. Ce que l'on a vu jusque là, explique-t-il, ce n'était
que des illusions d'optique. On repère aussi sur la surface de la
planète des traces de cratères, que dans lesquels le naturaliste
Alfred
Wallace, par exemple, propose en 1907
de voir des impacts de météorites, semblables à ceux
qui ont creusé les cratères lunaires. Désormais, les
"océans" commencent à ressembler dangereusement à
de la terre ferme! En 1912, Svante
Arrhenius, explique les grandes variations
d'aspects des formation martiennes non plus en invoquant directement la
circulation des eaux à grande échelle, ni en invoquant une
quelconque végétation : pour lui, les changements de couleur
et d'albédo |
Plus
tard, Antoniadi résumera dans La Planète Mars
(1930),
la situation de la façon suivante :
« Personne n'a jamais vu un véritable canal sur Mars, et ainsi les « canaux » plus ou moins rectilignes, simples ou doubles, de Schiaparelli n'existent ni comme canaux, ni comme tracés géométriques; mais ils ont une base de réalité, puisqu'à l'emplacement de chacun d'eux, la surface de la planète présente soit une traînée irrégulière plus ou moins continue et tachetée, soit un bord déchiqueté de grisaille, soit encore un lac isolé, complexe. »Pas exactement une fin de non recevoir, même si à partir de 1912, la plupart des astronomes sont convaincus qu'il n'y a pas de canaux sur Mars. Des « traînées » semblent exister au demeurant. Et cela sera suffisant pour que l'hypothèse des canaux, abandonnée, donc, par l'immense majorité des astronomes, puisse subsister à l'état endémique. Clyde Tombaugh, par exemple, qui travaillait il est vrai dans l'environnement bien particulier de l'observatoire fondé à Flagstaff par Lowell, expliquera en 1950 que les canaux martiens sont des fractures de l'écorce de la planète, peut-être causés par l'impact des météorites dont la trace formerait les oasis chers au fondateur de son observatoire... -
-
|
| . |