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Gambetta : du 16 mai 1887 à 1882

Aperçu De 1838 à 1877 De 1877 à 1882
Le Seize-mai.
Le coup d'Etat parlementaire du 16 mai 1877 fut la réponse de la curie à la  vigoureuse campagne que menait alors Gambetta. Jules Simon fut brusquement congédié par le maréchal, et Broglie rappelé aux affaires avec la mission de dissoudre la Chambre. C'était un défi lancé par les revenants du 24 mai et de l'Empire à la démocratie progressiste et libérale; c'était le cléricalisme aux affaires. Il fallait, sans perdre une heure, reformer contre lui l'union féconde de toutes les fractions de la gauche. Un accord tacite confia à Gambetta la direction du mouvement de résistance. Chargé de développer devant la Chambre l'interpellation des quatre groupes de gauche : 
« Messieurs, s'écrie-t-il, il faut en finir avec cette situation, et il vous appartient d'y mettre un terme par une attitude à la fois virile et modérée. Demandez, la constitution à la main, le pays derrière vous, demandez que l'on dise enfin si l'on veut gouverner avec le parti républicain dans toutes ses nuances ou si, au contraire, en rappelant des hommes repoussés trois ou quatre fois par le suffrage populaire, on prétend imposer à ce pays une dissolution qui entraînerait une consultation nouvelle de la France. Si l'on se prononçait pour la dissolution, nous retournerions avec certitude et confiance devant le pays, qui sait que ce n'est pas nous qui troublons la paix au dedans, ni qui inquiétons la paix au dehors. Je le répète, si une dissolution intervient, une dissolution que vous aurez machinée, que vous aurez provoquée, prenez garde qu'il ne s'irrite contre ceux qui le fatiguent et l'obsèdent! Prenez garde que, derrière les calculs de dissolution, il ne cherche d'autres calculs et ne dise : la dissolution, c'est la préface de la guerre! Criminels seraient ceux qui la poursuivraient dans cet esprit! » 
L'ordre du jour des gauches fut voté par 346 voix contre 147; le surlendemain (18 mai) les Chambres furent prorogées pour un mois. La prorogation n'était que la préface de la dissolution. Dès que cette dissolution devint imminente, Gambetta réunit les directeurs politiques des grands journaux de Paris et créa avec eux un comité général de résistance et de propagande, tandis qu'un second comité, composé de fonctionnaires révoqués par Fourtou et de jeunes avocats, eut mission d'expédier en province des milliers de journaux, et de brochures.

Le Parlement rentra en session le 16 juin et, les mêmes députés qui, le jour de la prorogation, avaient, au nombre de 363, signé un manifeste de protestation solennelle contre l'acte du 16 mai, se retrouvèrent unis pour infliger un vote de défiance au nouveau cabinet. Dans son discours, fréquemment coupé par les interruptions furieuses et les insultes des membres de la droite, Gambetta avait fait cette prédiction-

« Eh bien, retenez bien ceci : nous allons aux élections, et j'ose affirmer que, de même que, en 1830, on était parti 221, on est revenu 270, de même en 1877 nous partons 363, nous reviendrons 400 ! »
Le Sénat ayant voté la dissolution, la mort dans l'âme, la Chambre se sépara le 25 juin, et le pays fut livré à quatre mois de dictature. Gambetta, organisateur et chef de la résistance républicaine, maintint l'accord de tous les républicains : 
« Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, disait-il à Lille, croyez-le bien, messieurs, il faudra se soumettre ou se démettre. » 
Cette formule devint le cri électoral. Le duc de Broglie ordonna de poursuivre Gambetta qui fut condamné par défaut à trois mois de prison et 2000 F d'amende (10e chambre du tribunal de la Seine, 11 septembre). Le 3 septembre Thiers mourut subitement à Saint-Germain au moment même où il venait d'arrêter avec Gambetta son plan de campagne pour le lendemain de la victoire électorale. Cette mort aurait pu être funeste à la démocratie en ramenant à la réaction les conservateurs les plus récemment convertis à la République. Mais à la voix de Gambetta, le parti républicain, rassemblant ses forces, continua avec ardeur la lutte contre le 16 mai, et les élections du 14 octobre lui assurèrent une nouvelle victoire. Gambetta fut élu dans le XXe arrondissement de Paris par 13,913 voix sur 15,720 votants et 18,586 électeurs inscrits. Le Sénat et la Chambre des députés se réunirent le 7 novembre. La majorité républicaine constitua aussitôt un comité de dix-huit membres chargé de préparer pour elle, et au besoin de prendre en son nom les résolutions que pourraient nécessiter les périls de la situation. Un projet de résolution tendant à la nomination d'une commission de trente-deux membres pour faire une enquête parlementaire sur les actes du gouvernement, ayant été déposé au nom de ce comité, Gambetta défendit cette proposition dans un éclatant réquisitoire contre la politique bonapartiste et cléricale qui avait été suivie depuis six mois. Les amis du duc de Broglie annoncèrent alors partout que le Sénat voterait une seconde dissolution de la Chambre.

Gambetta répliqua : 

« Si le Sénat s'arrogeait un pareil droit de reviser les élections du suffrage universel, de déchirer les titres de la Chambre des députés, après que le conflit ait été soumis au pays et résolu par lui, alors le Sénat ne serait plus une Chambre haute : ce serait une Convention; il serait cette Convention dont vous parlez tant et, parce que ce serait une Convention blanche, ce ne serait ni la moins redoutable ni la moins criminelle. Mais, messieurs, j'ai confiance [...]. Je connais les hommes qui ont fait cette constitution, à laquelle vous ne vous êtes ralliés qu'à la dernière heure pour l'exploiter et la retourner contre la France, ceux-là je les adjure, et comme conservateurs, et comme parlementaires, et comme libéraux, et comme patriotes, de prendre en main une dernière fois et le soin de leur propre cause et le soin de la cause de la liberté. Je les adjure, il en est temps encore, de faire justice de cette politique qui vient dire ici qu'elle avait donné sa démission, et qui l'a reprise. Arrière ces défaites! La vérité, c'est que vous vous cramponnez au pouvoir; la vérité, c'est que vous n'hésitez pas à perdre celui-là même dont vous exploitez le point d'honneur contre son devoir constitutionnel, - et vous n'hésitez point, pour sauver quelques heures de cette domination dont vous n'avez pas l'ambition, mais dont vous avez la gloutonnerie! (15 novembre). » 
Le projet de résolution du comité des Dix-Huit fut alors adopté par 392 voix contre 205, et de Broglie se retira le 19 novembre.

Cependant le maréchal tenta une dernière résistance. Le cabinet du 23 novembre, présidé par le général de Rochehouët, fut composé uniquement de personnages étrangers au Parlement et presque tous engagés à fond avec la réaction. Ce ministère était une menace de dissolution violente. Gambetta ne se laissa pas intimider. Sur sa proposition, le comité des Dix-Huit chargea Marcère de signifier au cabinet que la Chambre refusait d'entrer en rapport avec lui. Cela fut fait, le 24 novembre à la majorité de 215 voix contre 204. La crise devenait plus aiguë. On put se croire pendant quelques jours à la veille d'une guerre civile. Dans ces circonstances, le comité des Dix-Huit, dont Gambetta était l'âme, fit preuve d'autant de fermeté que de sagesse. Il maintint, à travers les agitations de la crise, l'union de la majorité républicaine et ne cessa d'opposer à la résurrection du pouvoir personnel la volonté souveraine du suffrage universel, telle qu'elle s'était manifestée au 14 octobre. Le 5 décembre, en présentant la candidature d'Emile de Girardin aux électeurs du IXe arrondissement de Paris, Gambetta fit un nouvel appel à la calme énergie de ses amis. Ce discours produisit une profonde impression; le maréchal commenta à hésiter, et négocia encore en pure perte pendant quelques jours avec les chefs de la droite, effrayés eux-mêmes par l'attitude du parti républicain. L'armée était fidèle à la loi. L'Europe se montrait de plus en plus antipathique aux projets de résistance. Le maréchal se laissa enfin convaincre; il se soumit, et Dufaure fut chargé de former un nouveau cabinet (13 décembre). Grâce à Gambetta, le Seize-Mai était définitivement vaincu.

Le programme de Romans.
Mais alors, presque immédiatement, commença pour lui la période la plus difficile de sa vie politique. Comme il était l'ami personnel de tous les collègues de Dufaure, qu'il avait publiquement approuvé dans son ensemble le programme politique du cabinet du 14 décembre, et que d'ailleurs ses conseils étaient recherchés par tous et généralement estimés sages, compétents et judicieux, un courant régulier de communications s'établit entre les ministres et lui; il fut consulté sur presque toutes les grandes affaires, et cette influence de Gambetta fut traité par ses adversaires de pouvoir occulte. Les ministres furent accusés de marcher servilement à sa remorque. On recommença ainsi la légende mensongère qui avait été l'un des prétextes du Seize-Mai.

Cette année 1878 compta plusieurs discours importants de Gambetta, tant comme président de la commission du budget que comme chef de la majorité républicaine. Apôtre convaincu d'une politique de réconciliation nationale, il disait, au centenaire de Voltaire

« Quant à moi, je me sens l'esprit assez libre pour être à la fois le dévot de Jeanne de Lorraine, et l'admirateur et le disciple de Voltaire. » 
Pendant les vacances parlementaires, il donna à Romans le 18 septembre, à Grenoble, et au banquet des commis-voyageurs, à Paris, l'ensemble du programme qui devait être, à son avis, celui de la démocratie. Il y montra comment la constitution du 24 février, quelque imparfaite qu'elle fût, s'imposait au respect de tous, et il exhortait ses amis à préparer de toutes leurs forces la victoire décisive, celle des élections du 5 janvier pour le renouvellement du tiers du Sénat. La deuxième étape de la
République devait être employée à résoudre ces questions: l'épuration des administrations, l'organisation définitive de forces nationales, la réforme de la magistrature, les rapports de I'Eglise et de l'Etat, réglés conformément aux vrais principes du Concordat. Le 5 janvier 1879, le renouvellement triennal du Sénat donna une majorité imposante au parti républicain, et le 20 du même mois, le maréchal de Mac-Mahon adressa aux Chambres sa démission de président de la République. Gambetta refusa alors les avances de ses amis, qui voulaient poser sa candidature à la succession du maréchal et il fut avec éclat le grand électeur de Jules Grévy. L'opinion s'attendait à le voir appelé aux affaires; il n'en fut rien. Le nouveau président de la République ajourna les offres de services de Gambetta, et lui, suggéra l'idée de se porter candidat à la présidence de la Chambre des députés. Waddington fut chargé de former le cabinet, tandis que Gambetta était nommé président de la Chambre par 314 voix sur 405 votants.

La présidence de la Chambre.
Ce que Gambetta avait été de 1876 à 1879 comme président de la commission du budget, il le fut plus encore de 1879 à 1881 comme président de la Chambre. Il occupait dans la démocratie une place trop prépondérante pour qu'il fût possible aux ministres en exercice d'ignorer ou de négliger son sentiment sur les questions importantes qui se présentaient. Son patriotisme, son souci des intérêts de la République étaient trop connus pour que le pays tout entier ne tint pas en grande considération la sympathie qu'il témoigna presque constamment à trois ministères consécutifs. Aussi ce que certains adversaires de Gambetta avaient baptisé du nom de pouvoir occulte, ses amis l'appelèrent la dictature de la persuasion, et ce fut là, en effet, le caractère de son influence. Les républicains unis entre eux et la République ouverte à la France, tels étaient les deux buts élevés qu'il se proposait, parce que travailler à atteindre ces buts c'était travailler au relèvement du pays.

Le retour des Chambres à Paris et, plus tard, la loi du 21 juin portant amnistie plénière de tous les crimes ou délits se rattachant à la Commune, furent pour la plus
grande part l'oeuvre de Gambetta. Ce fut l'apogée de sa fortune. Un immense sentiment de reconnaissance emporta encore une fois vers lui toute la démocratie; il fut acclamé à Belleville; il reçut au 14 juillet les félicitations enthousiastes de l'armée. Mais, dès le lendemain, de nouvelles intrigues souterraines commencèrent. Une allocution qu'il prononça aux fêtes de Cherbourg, où il avait accompagné le président de la République, fut tronquée par une partie de la presse et indignement exploitée contre lui. Désormais on trouva des griefs contre lui dans ses moindres paroles, dans les actes auxquels il était le plus étranger. En même temps, les accusations de pouvoir personnel et de visées dictatoriales grandissaient. Il ne se passa plus de jour qu'il ne fût injurié, diffamé, dénoncé au pays comme un césar avide de guerre et de tyrannie. Après n'avoir répondu pendant longtemps que par le mépris à ses insulteurs, il en fut réduit un jour à descendre du fauteuil présidentiel pour repousser les attaques dirigées contre lui (21 février 1882).

Comme il défendait avec beaucoup de vigueur le projet de loi portant rétablissement du scrutin de liste, la presse antigambettiste, qui feignait de considérer ce mode de scrutin comme devant amener à brève échéance la dictature de Gambetta et la guerre, se livra contre lui à de violentes attaques. Cependant il se produisit un mouvement d'opinion considérable en faveur de la réforme électorale, et le 22 mai, à la suite d'un discours de Gambetta qui resta sans réponse, la Chambre vota le projet de loi de Bardoux. Il n'en fut pas de même au Sénat. Gambetta étant allé dans sa ville natale de Cahors pour inaugurer le monument des mobiles du Lot tués pendant la guerre, ce voyage fut habilement transformé par la presse ennemie en un insolent triomphe. Il avait fait à Cahors, le 28 mai, un éclatant éloge du président de la République et il avait recommandé l'ajournement, si le scrutin de liste était voté par le Sénat, du projet de révision constitutionnelle que proposait Barodet. L'Elysée répondit en continuant avec une ardeur nouvelle la campagne contre le scrutin de liste, et le Sénat repoussa le marché qui lui avait été si loyalement offert. La législature finit le 1er juillet., et avec elle la présidence de Gambetta. Le grand orateur avait été un président impartial, attentif, courtois, s'appliquant surtout à favoriser les débuts des jeunes orateurs de talent et leur assurant ainsi par une bienveillance charmante une voie large et sûre vers le succès.

Les élections de 1884.
La période électorale fut signalée par deux discours-programmes de Gambetta, le premier à Tours, le second à Ménilmontant (XXe arrondissement. de Paris). A Tours, il se déclara pour une révision limitée de la constitution. Il estimait qu'on pouvait profiter de l'occasion pour assurer d'une manière définitive l'avenir du scrutin de liste, pour en inscrire le principe,  avec celui de l'élection sénatoriale, dans la constitution. La question de la révision ainsi traitée à Tours, Gambetta, dans le discours du 12 août, aborda successivement les autres points de son programme politique : la réforme judiciaire par la réorganisation des cours et des tribunaux, par la suppression progressive des tribunaux d'arrondissement et l'extension de la compétence des juges de paix; la décentralisation administrative, sans détriment de la centralité politique et de l'unité nationale; la suppression du volontariat d'un an; la réduction du service militaire; l'établissement d'un impôt sur le revenu; le maintien du Concordat, mais en en respectant strictement les clauses; la suppression des biens de mainmorte; - et, à l'extérieur, la politique « des mains libres et des mains nettes ».

La réunion de Ménilmontant (1re circonscription du XXe arrondissement) avait été une victoire pour Gambetta; dans celle de Charonne (2e circonscription) qui eut lieu quelques jours plus tard, il fut accueilli par des clameurs furibondes qui l'empêchèrent de parler. Après avoir protesté contre « la servitude par le silence» qu'inauguraient « ces esclaves ivres », il se retira. Le 21 août, Gambetta fut élu dans la première circonscription de Belleville. En ballottage dans la seconde, où il avait réuni cependant une forte majorité relative, il se désista . L'ensemble des élections donnait 457 députés républicains et 90 réactionnaires, dont 45 bonapartistes.

Bien qu'avisé des intrigues qui ne le poussaient au pouvoir que pour l'en précipiter, Gambetta pensa qu'il est des appels auxquels un patriote ne saurait se dérober. Il fit entendre dans son discours du Neubourg, le 4 septembre, et vers la fin d'octobre, au Havre, que si la Chambre le désignait au choix du président de la République, il ne déclinerait pas le pouvoir. La Chambre se réunit le 28 octobre et, le même jour, une majorité aussi imposante qu'hétérogène nomma Gambetta président provisoire. Le lendemain, dans une courte allocution, Gambetta déclara « qu'il s'efforcerait de se rendre digne de la manifestation politique que la Chambre avait voulu faire, qu'il n'en méconnaissait ni le caractère ni la portée ». Il ne méconnaissait pas non plus les vraies dispositions de la Chambre, et les séances du 6 au 9 novembre, où furent discutées les interpellations sur les affaires tunisiennes, ne furent pas pour lui prouver qu'il s'était trompé. Appelée à ratifier la rapide campagne qui valait à la France ce qui était perçu comme une annexe de l'Algérie et rétablissait, devant les Puissance européennes, un prestige affaibli, la Chambre ne sut prendre aucun parti. Après le rejet fiévreux de vingt propositions diverses, il fallut, pour que la lumière se fit, que Gambetta rappelât vigoureusement l'Assemblée au sentiment de la dignité nationale. Il proposa l'ordre du jour suivant : 

« La Chambre, résolue à l'exécution intégrale du traité souscrit par la nation française le 12 mai 1881, passe à l'ordre du jour. » 
Gambetta descendit de la tribune au milieu des acclamations et la majorité adopta par 355 voix cet ordre du jour. Le lendemain, Jules Ferry remit entre les mains du président de la République la démission du cabinet, et Gambetta, appelé sur l'heure à l'Elysée, accepta la mission de former une nouvelle administration.

Le ministère du 14 novembre.
Le cabinet du 14 novembre fut un cabinet d'union républicaine : Cazot, Paul Bert, Allain-Targé, Waldeck-Rousseau, Devès, Rouvier, Raynal, Cochery, Proust, Spuller, Blandin, Martin-Feuillée, Félix Faure, Chalamel et Lelièvre en furent les principaux membres. Le général Campenon fut nommé à la guerre et Gougeard à la marine. Ce ministère jeune, actif, homogène, fut médiocrement accueilli par l'opinion parce que depuis quatre mois le public avait été séduit par l'annonce d'un soi-disant « grand ministère » qui devait comprendre, sous Gambetta, tous les présidents et anciens présidents du conseil. Gambetta pensait que la République une fois fondée devait cesser d'être une petite chapelle ouverte seulement à ceux de la veille; qu'elle devait devenir un vaste édifice ouvert à tous les Français qui se rallieraient à ses institutions et où seraient admis tous ceux, militaires ou civils, qui pourraient servir utilement sous des ministres républicains. Ses adversaires crièrent à la dictature et annoncèrent qu'il préparait un coup d'Etat. 

Gambetta pensait que la République devait tenir haut devant l'étranger le drapeau national et pratiquer une politique digne et forte, tout en restant pacifique. La politique coloniale faisait également partie de son dispositif. L'organisation de la Tunisie fut préparée sur un plan nouveau et l'intervention collective de la France et de l'Angleterre en Egypte, pour y rétablir l'ordre et la paix contre les insurrections de la soldatesque, fut solidement nouée par la note du 7 janvier. Les chefs de la «campagne de la peur» proclamèrent que Gambetta voulait la guerre. 

Gambetta pensait que le pouvoir n'est pas un vain titre et qu'il n'est qu'une manière digne de l'exercer, c'est de gouverner, d'appliquer un programme, de ne pas fuir les responsabilités. La création de deux ministères nouveaux de l'agriculture et des arts fut défendue à la tribune des deux Chambres comme étant l'exercice d'une prérogative essentielle du pouvoir exécutif. Le président du conseil fut un vrai chef de gouvernement. Les droits de l'Etat cessèrent d'être méconnus. La même coalition cria que la liberté était confisquée et que les « autoritaires projetaient de ramener le pays aux plus mauvais jours de l'Empire ». 

Les électeurs du suffrage restreint comme ceux du suffrage universel n'avaient réclamé qu'une révision limitée à l'élargissement de la base électorale du Sénat, au changement du mode d'élection des inamovibles et à la suppression des prérogatives financières de la haute assemblée. Un projet fut préparé à cet effet. Mais, aussitôt, la coalition des adversaires de Gambetta nomma une commission de 33 membres qui réclama pour le congrès le droit de réviser toute la constitution et protesta avec violence contre la proposition qui tendait à l'inscription du scrutin de liste dans la charte constitutionnelle. Alors une tempête éclata, les accusations les plus folles furent lancées dans le public et la chute du ministère fut décidée.

Gambetta fut renversé le 26 janvier par un vote où toute la droite sans exception était unie à l'extrême gauche et à la gauche radicale. Entré en fonction le 14 novembre avec une déclaration qui disait fièrement : « Notre politique sera celle de la France », le nouveau cabinet tombait après moins de trois mois pour avoir été fidèle à cette déclaration. Une heure après le vote de la Chambre, Gambetta remettait sa démission au président de la République. Le 30 janvier,  Freycinet forma une nouvelle administration.

La dernière année de Gambetta.
Au milieu des attaques aussi violentes qu'injustes dont il continuait à être l'objet de la part de ses adversaires politiques, Gambetta resta dédaigneux, impassible, confiant dans la justice de l'histoire. Il avait repris la direction de la République française. Il acheva et fit achever la rédaction des divers projets préparés pendant son ministère et il les déposa sur le bureau de la Chambre. Gambetta, nommé président de la commission chargée de réviser la loi sur le recrutement de l'armée, consacra à cette tâche tous ses efforts. Ce fut la dernière qui l'occupa passionnément jusqu'à l'accident fatal du mois de novembre. La politique adoptée par le nouveau cabinet dans les affaires d'Égypte le ramena au fort de la mêlée. Abandonner la vallée du Nil à la soldatesque d'Arabi et, par un contre-coup inévitable, à l'Angleterre qui guettait les fautes de la France, paraissait à Gambetta un crime historique. II protesta avec passion contre une pareille trahison des intérêts français. Sous le coup de l'émotion produite par cette éclatante rentrée en scène, Freycinet, ministre des affaires étrangères, demanda, le 15 juillet, des crédits pour l'armement de la flotte. Gambetta alors reprit la parole pour appuyer cette demande et aussi pour expliquer au service de quelle politique il fallait employer cet argent, la politique de l'alliance anglaise et non la politique du prétendu concert européen. Les crédits furent votés. Mais si la première demande de crédits semblait tendre à une reprise de l'entente anglaise, la seconde, déposée quelques jours plus tard, ne fut pas interprétée de même par l'Union républicaine qui refusa d'engager sa responsabilité à la suite de Freycinet; la majorité effrayée proclama l'abstention générale, et le cabinet du 30 janvier fut renversé.

Le discours du 18 juillet 1882 fut le dernier que prononça Gambetta. Le ministère Freycinet ayant été remplacé par le ministère du 7 août, Gambetta soutint énergiquement Duclerc et ses collaborateurs. Les incidents révolutionnaires de Monceau et de Lyon démontrèrent la nécessité, tant réclamée par lui, d'un gouvernement fort. La facile victoire des Anglais en Egypte prouva combien il avait vu clair, dès la première heure, dans cette lamentable aventure. On comprit alors que la défaite de Gambetta au 26 janvier avait été le recul de la République. On se prit à espérer que sous peu il pourrait reprendre directement en main les affaires du pays. A ce moment même, à l'heure où il retrouvait ainsi toute sa popularité d'autrefois, survint l'accident de Ville-d'Avray (27 novembre). Gambetta se blessa à la main en maniant un revolver, et l'accident, sérieux en lui-même, fut encore aggravé par l'état général de sa santé. Le 17 décembre, une inflammation de l'intestin se déclara; le progrès du mal fut effrayant. Gambetta allait mourir de sa vie dépensée sans compter; il succombait pour avoir trop présumé des forces qu'il avait consacrées tout entières au relèvement de la France.

Gambetta ne se vit pas mourir. Il avait un sentiment trop profond de la mission qui lui restait à accomplir pour soupçonner que la mort brutale pût l'arrêter à mi-route. Il continua presque jusqu'au dernier jour à s'informer de tous les grands intérêts qui lui étaient confiés, à donner des conseils, à s'inquiéter des moindres circonstances de la politique. Les forces pourtant s'en allaient graduellement. Le 31 décembre, à minuit moins cinq, il s'éteignit sans souffrance. Il n'avait pas survécu à cette année 1882, si cruelle pour lui, pour la France. Aussitôt une immense douleur s'empara de tous; devant cette mort tragique dans la pauvre bicoque de Ville-d'Avray, transformée en lieu de pèlerinage, les dernières attaques s'évanouirent. Beaucoup de ceux qui l'avaient méconnu s'inclinèrent tristement devant son cercueil. Il entra de plain-pied dans la sereine immortalité de l'histoire. Le gouvernement de la République décréta des obsèques nationales à l'organisateur de la défense, et le peuple entier prit le deuil. Le jour de ses funérailles, ce fut, derrière son cercueil, une fédération de toute la France civile et de la France militaire. Il n'y eut pas une ville française qui ne fût représentée : Strasbourg, Metz et Colmar marchaient en tête du cortège. (Joseph Reinach).

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