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La fête des morts
La commémoration des morts ou trépassés existe sous des formes diverses dans de nombreuses sociétés. Chez les chrétiens, cette fête s'est installée au cours du Haut-Moyen âge. Grégoire le Grand avait déclaré que les vivants, par le sacrifice de la messe, viennent en aide aux morts retenus dans le purgatoire. Amalaire, diacre de Metz, plaça l'office des morts dans son ouvrage des Offices ecclésiastiques, dédié à Louis le Débonnaire, en 827; mais cet office ne se disait encore, semble-t-il, que pour les particuliers ou des catégories déterminées. Ce fut Odilon, abbé de Cluny, qui, en 998, institua dans tous les monastères de sa congrégation la fête de la commémoration de tous les fidèles défunts, chaque année le même jour. 

Cette dévotion finit par être approuvée par les papes et adoptée par toute l'Église latine, qui y affecta le 2 novembre et qui y consacra toute la liturgie de ce jour. Il était recommandé aux fidèles de prier en ce jour-là, moins pour les trépassés que leur souvenir leur rappelle, que pour tous ceux qui sont morts dans la communion de l'Eglise. Dans plusieurs diocèses de France, tels que ceux de Vienne et de Tours, ce jour était chômé entièrement. Un concile tenu à Oxford (1222) le déclara fête de seconde classe et permit seulement les travaux nécessaires ou très importants.

L'usage d'aller, à la fête des morts, visiter et fleurir les tombes s'est perpétué jusqu'à maintenant, en dehors même de toute croyance positive. Un usage, comme le notait Van Gennep, qui a pris « un caractère plus social que religieux, au point que les athées, et même les anticléricaux, croiraient mal agir en n'allant pas commémorer leurs morts, et aussi les morts dits nationaux, remplaçants des anciens héros, avec visites cérémonielles aux « monuments des morts» [des différentes] guerres et participation ou non du clergé [...]. »

L'Eglise protestante a tenté, en plusieurs endroits, de donner une consécration religieuse à cette coutume, qui, quelques détails près, d'ailleurs, reprend  les mêmes rituels chez tous les Chrétiens à travers le monde. Parfois avec une exubérance particulière, comme au Mexique et en Amérique centrale où, mêlée à des pratiques remontant à l'époque précolombienne, cette fête à des parades macabres et à d'autres débordements carnavalesques. La confusion faite entre deux célébrations, en principe complètement distinctes, la fête des morts et la Toussaint (fête de tous les saints) est également partout très commune.

De fait, dès son origine, comme de nombreuses fêtes instituées au Moyen âge, la fête chrétienne des morts s'était déjà greffée sur des fêtes plus anciennes, dans un contexte de prosélytisme. Ainsi, cette commémoration rappelle par de nombreux aspects celle qui existait chez les Romains : les feralia (Les fêtes romaines). Ces commémorations se passaient aussi en plein air. Les sanctuaires étaient fermés en effet pendant les feralia; toute cérémonie était suspendue il semblait qu'il n'y eût plus d'autres dieux que les mânes des défunts présents sous terre. Aussi leurs tombes étaient-elles le rendez-vous de toute la population des campagnes et des villes. On les jonchait de fleurs et de couronnes; on y joignait des épis, quelques grains de sel, du pain trempé dans du vin pur. Le reste de la journée. s'écoulait en prières et en commémorations. Et, de même, les chrétiens ont emprunté aux Romains la fête qui précède le jour des morts, la Toussaint. Dans l'ancienne Rome, cependant, cette fête, qui s'appelait les caristia, suivait le jour des Morts au lieu de le précéder.

Ovide nous a laissé une description charmante des caristia :

« Après la visite aux tombeaux et aux proches qui ne sont plus, dit-il, il est doux de se tourner vers les vivants; après tant de pertes, il est doux de voir ce qui reste de notre sang et les progrès de notre descendance. Venez donc, coeurs innocents; mais loin, bien loin, le frère perfide, la mère cruelle à ses enfants, la marâtre qui hait sa bru, et ce fils qui calcule les jours de ses parents obstinés à vivre! Loin, celui dont le crime accroît la richesse et celle qui donne au laboureur des semences brûlées! Maintenant, offrez l'encens aux mânes de la famille; mettez à part sur le plateau des mets arrosés de libations, et que ce gage de piété reconnaissante nourrisse les lares qui résident dans l'enceinte de la maison! »
Ce nom de lares, que portaient les mânes considérés comme protecteurs de la famille, de la maison, du domaine, de la tribu et de la cité, paraît avoir signifié maître ou chef. On voulait marquer ainsi que les ancêtres, même disparus, gardaient encore une autorité morales sur les foyers qu'ils avaient fondés: Ils étaient représentés dans I'atrium sous forme d'images de cire, ou de statues de bois.

Ce n'étaient pas là de vains simulacres, puisque, à certains jours de l'année au moins, les âmes des défunts quittaient leur sépulture et revenaient dans les maisons où elles avaient habité de leur vivant. La même croyance s'est perpétuée jusqu'à l'époque contemporaine en Bretagne. La croyance à une sorte de survie matérielle et souterraine est également manifeste chez eux à certains traits : on voit encore, sur les anciennes tombes bretonnes, des trous en forme de calices et de buires qui servaient aux libations de laitage et de vin. A Collorec, en Cornouaille, une écuelle est placée près de chaque tombe, - l'écuelle même, dit Le Braz, où le défunt avait coutume de manger sa soupe quand il était de ce monde.

« C'est peut-être à la vue de la mort, dit magnifiquement Fustel de Coulanges, que l'homme a eu pour la première fois l'idée du surnaturel et qu'il a voulu espérer au delà de ce qu'il voyait. La mort fut le premier mystère; elle mit l'homme sur la voie des autres mystères; elle éleva sa pensée du visible à l'invisible, du passager à l'éternel, de l'humain au divin. »
En évoquant la Bretagne, on songe aussi à la fête des morts, anciennement célébrée dans les pays celtiques, qui a connu à l'époque contemporaine, sous le nom Hallowe'en (Halloween), un regain de faveur aux Etats-Unis principalement, et dans quelques régions « celtiques » des Iles Britanniques (Ecosse, Irlande, Cornouailles). Cette ancienne fête, qui avait aussi sa correspondance dans l'espace «-germanique » explique le choix fait par l'Eglise de placer sa commémoration début novembre. Elle se réfère en effet à la division de l'année en deux saisons, au 1er mai et au 1er novembre, qui existait dans l'Europe pré-romaine. Il s'agissait là de dates carrefours, que l'on considérait comme des occasions de rencontre pour le monde physique et le monde des trépassés. Les survivances folkloriques donnent de maints exemples de ce commerce spécial entre morts et vivants à ces moments particuliers. La première date coïncidait avec la fête du printemps et de la résurrection, et continue, elle aussi, d'être célébrée de nos jours sous diverses formes. 
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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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