.
-

L'utilitarisme

Les mots utilitarisme, utilitaire (anglais utilitarian) auraient √©t√©, si nous en croyons Stuart Mill, emprunt√© par lui √† un livre de Galt, Annals of the Parish, et c'est Mill qui le premier l'aurait mis en usage, avec l'acception philosophique qui a d√©finitivement pr√©valu. Cette expression d√©nomme un syst√®me de morale, dont le pass√© remonte jusqu'√† l'antiquit√© grecque, mais qui a rencontr√© au XVIIIe si√®cle et dans la premi√®re moiti√© du XIXe ses plus c√©l√®bres adh√©rents. Plus sp√©cialement, elle a d√©sign√©, dans l'Angleterre moderne, un groupe d'hommes politiques, soucieux de poss√©der une th√©orie √©thique commune et d'appuyer sur des principes g√©n√©raux, de justifier par une m√©thode abstraite leur programme d'action : ce furent les m√™mes hommes, pour la plupart, que l'on appela les ¬ę radicaux philosophiques ¬Ľ, et auxquels la d√©mocratie britannique doit quelques-unes de ses plus brillantes victoires. Mais ici, c'est √† l'acception sp√©culative que nous devons nous limiter.

Quand nous disons ¬ę utilit√© ¬Ľ, nous signifions la proportion selon laquelle une chose donn√©e, ou un acte donn√©, peuvent aider √† atteindre une fin elle-m√™me d√©termin√©e. En cons√©quence, une morale de l'utile sera celle qui enseignera que nos actions on nos tendances √† agir devront √™tre appr√©ci√©es en raison de leur efficacit√© dans la poursuite d'un but qui devra √™tre tenu pour le supr√™me utile. Mais cet utile par excellence, quel sera-t-il? Le bonheur. Et que l'on ne se mette pas en frais de dialectique pour distinguer entre- le point de vue individuel et le point de vue collectif. Par le fait que nous naissons sociaux, au milieu d'une soci√©t√©, que notre sensibilit√© s'oriente spontan√©ment dans des directions sociales, en m√™me temps que notre intelligence nous les indique comme pr√©pond√©rantes sur les impulsions du pur instinct, le bonheur individuel appara√ģt bien vite comme ayant le bonheur g√©n√©ral pour unique orientation. Il n'est pas un utilitaire inform√© qui n'√©carte avec d√©dain l'objection tendant √† le murer dans l'√©go√Įsme personnel et ne tienne ce facile argument pour un contresens primordial.

Mais, social ou individuel, ce bonheur, comment doit-il √™tre compris? D'o√Ļ proc√®de l'id√©e que nous nous en formons et par suite notre d√©sir de le poss√©der? Une critique, dont Belot a remarquablement fait justice, est celle qui lui reproche de n'√™tre qu'au concept abstrait, r√©alis√© par une m√©taphysique latente, assez inattendue chez des moralistes qui se sont toujours donn√©s pour des empiristes, en sorte qu'ils auraient ramen√© simplement par une voie d√©tourn√©e cet ¬ę intuitionnisme ¬Ľ pour lequel Stuart Mill et ses devanciers avaient t√©moign√© une v√©ritable horreur. L'objection, ici encore, est sans valeur. Tout au plus inclinerais-je √† reconna√ģtre que Bentham a pu y donner pr√©texte, tant il s'attarde peu √† l'analyse de cette notion initiale, press√© qu'il est d'en venir aux applications sociales et surtout juridiques du principe eud√©moniste. Mais il est enti√®rement d'accord avec les moralistes de la m√™me √©cole √† d√©finir le bonheur par le plaisir et l'absence de peine. L'h√©donisme, telle est donc la source ind√©niable de l'√©thique utilitaire. Origine bien humble, certes, et dont les consciences mystiques n'ont pas manqu√© de s'alarmer. Le processus de pens√©e n'est que plus admirable qui a permis √† une doctrine morale, issue de cet instinctif app√©tit, commun, ainsi que disait Epicure, √† tout √™tre vivant, d√®s le premier instant qu'il a pris naissance, de s'√©lever √† l'id√©al pratique du d√©sint√©ressement, de l'abn√©gation et de sacrifice. A ce point de vue, comme √† tous les autres, Stuart Mill proclame fi√®rement que le dogme de l'utilit√© ne redoute la comparaison avec aucune doctrine rivale, non pas m√™me avec celle de l'imp√©ratif cat√©gorique.
-

 L'id√©al utilitaire

¬ę Ce qui contribue le plus √† rendre la vie peu satisfaisante est le manque de culture intellectuelle. Un esprit cultiv√© trouve mati√®re √† un int√©r√™t in√©puisable dans tout ce qui l'environne [...].

Dans la nature des choses, il n'est absolument rien qui s'oppose √† ce que tout individu, n√© dans un pays civilis√©, ait en apanage la somme de culture intellectuelle n√©cessaire pour lui faire prendre un int√©r√™t intelligent √† la contemplation de ces objets. Et il n'y a pas davantage une n√©cessit√© absolue √† ce qu'aucun √™tre humain soit un √©go√Įste, n'ayant d'autres sentiments ou pr√©occupations que ceux qui ont rapport √† sa mis√©rable individualit√©.

Mais un état de choses bien supérieur à celui-ci se rencontre assez fréquemment, même de nos jours, pour être un gage certain de ce que pourra devenir l'espèce humaine [...].

Dans un monde o√Ļ il y a tant qui doive int√©resser, tant dont on peut jouir, et tant aussi √† corriger et √† am√©liorer, tout individu dou√© de cette modeste et indispensable somme de bienfaits moraux et intellectuels, est susceptible d'une existence qu'on peut qualifier d'enviable; et, √† moins que, par le fait de lois mauvaises ou de son asservissement √† la volont√© d'autrui, il ne soit priv√© de puiser aux sources de bonheur qui sont √† sa port√©e, il ne manquera pas de jouir de cette existence enviable, pourvu qu'il √©chappe aux maux positifs de la vie, aux grandes causes de souffrance physique et morale, telles que la pauvret√©, la maladie, et la duret√© du coeur, l'indignit√© ou la perte pr√©matur√©e des objets de son affection. Le point essentiel du probl√®me consiste donc √† lutter contre ces calamit√©s. ¬Ľ
 

(J. Stuart Mill, Mémoires).

Le cadre restreint de cet article ne nous permet pas de d√©velopper, comme nous aimerions, la filiation psychologique et logique qui, du pur plaisir sensible, du plaisir ¬ęen mouvement ¬Ľ, ainsi que disaient les Grecs, a d√©riv√© ce plaisir mental, ou plaisir ¬ęen repos¬Ľ qui allait, gr√Ęce √† l'empire de plus en plus grand exerc√© par la r√©flexion sur les d√©sirs, se substituer √† lui, tout au moins se le subordonner absolument. Qu'il nous suffise de marquer les principaux moments de cette g√©n√©ration. L'h√©donisme √©troit, brutal, ne m√©riterait m√™me pas le nom d'√©thique ; il ne ferait que r√©sumer un fait g√©n√©ral, celui des app√©tits se pr√©cipitant, sans r√®gle ni m√©thode, sur les objets qui leur offrent une imm√©diate satisfaction. Au reste ces app√©tits sont loin de former un concert perp√©tuellement harmonieux. Des conflits parfois terribles s'√©l√®vent entre nos d√©sirs; une sorte de concurrence vitale r√®gne entre eux, qui ne se d√©noue point toujours pacifiquement. La conscience r√©fl√©chie, la volont√© ont √† intervenir et √† prendre parti. Or, d√®s le moment que s accomplit cette ing√©rence, l'h√©donisme proprement dit a pris fin et l'eud√©monisme commence. L'examen, en effet, m√™me le plus superficiel de nous-m√™mes, ne tarde pas √† nous r√©v√©ler les diff√©rences profondes qui s√©parent nos divers genres de plaisirs, diff√©rences non seulement dans la quantit√©, mais surtout dans la qualit√©. Et ces diff√©rences sont si fortes, si manifestes, que l'humanit√© mentirait √† son exp√©rience ininterrompue en d√©clarant les jouissances sensibles sup√©rieures, par cons√©quent pr√©f√©rables, √† la satisfaction de nos inclinations intellectuelles et sociales. C'est l√† un fait aussi constant qu'il est universel, et ce fait est la hase m√™me de l'utilitarisme. 

¬ę Un bien petit nombre de cr√©atures humaines consentiraient, dit Stuart Mill, √† se transformer en des animaux inf√©rieurs, sur la promesse de la pleine jouissance des plaisirs dela b√™te, nul √™tre humain intelligent ne voudrait √™tre un ignoramus, nulle personne ayant du sentiment et de la conscience ne voudrait √™tre √©go√Įste et vile, quand bien m√™me ils seraient persuad√©s que le fou, l'idiot, le coquin est plus content de son lot qu'ils ne le sont du leur. Ils ne renonceraient pas √† ce qu'ils poss√®dent en plus de lui, pour la satisfaction plus compl√®te de tous les d√©sirs qu'ils ont en commun avec lui.¬Ľ
En m√™me temps que la consid√©ration de la qualit√© des plaisirs, il est un autre √©l√©ment d'appr√©ciation, √©l√©ment d'une importance consid√©rable, qui, d√®s lors qu'il est entr√© en ligne de compte, a rendu n√©cessaire le contr√īle rigoureux de nos tendances sensibles par nos facult√©s intellectuelles et la prise de possession de la vie agissante par la raison. Cet √©l√©ment n'est autre que la notion de dur√©e, l'id√©e que nos √©tats actuels de sensibilit√© auront sans doute un lendemain et un surlendemain. Or l'imagination nous peut repr√©senter ces √©tats futurs avec une intensit√© et une √©nergie assez grandes pour tenir en √©chec et m√™me pour surmonter d'une mani√®re √©crasante les ardentes sollicitations du d√©sir imm√©diat. Ce fut l√† l'immense progr√®s accompli par la morale d'Epicure sur celle des Cyr√©na√Įques. La notion de dur√©e, surtout, si on lui adjoint le concept compl√©mentaire de causalit√©, en vertu duquel nous comprenons que tels et tels actes pr√©sentement ex√©cut√©s en vue de conqu√©rir une jouissance prochaine sont eux-m√™mes gros de cons√©quences qui peuvent, dans un avenir plus ou moins prolong√©, nous faire expier cruellement les satisfactions sensibles dont la promesse nous aura s√©duits, une telle notion, disons-nous, interdit au moraliste de s'en tenir au point de vue na√Įvement instinctif auquel Aristippe s'√©tait confin√©. Elle ouvre l'√®re de la pr√©vision, de la comparaison, du calcul. Ce n'est plus le sentiment qui dirige l'humain; c'est la r√©flexion. Et l'on comprend de la sorte qu'Epicure, partie de l'h√©donisme pur et simple, se soit par l'interm√©diaire de cette tetrapharmakos, ou quadruple rem√®de dont un fragment d'Herculanum nous apprend que les fid√®les de la secte se p√©n√©traient religieusement (les dieux n'existent pas ; l'√Ęme est mortelle; nulle douleur n'est intol√©rable ; la mort n'est pas un mal √©lev√© jusqu'√† un id√©al √©thique d'intellectualit√© sereine que le sto√Įcisme n'a pas d√©pass√©).

Toutefois, l'utilitarisme √©picurien nous appara√ģt comme essentiellement individualiste. Sans doute la soci√©t√© de sages qui avaient fait consister ainsi l'√©thique en une recherche m√©thodique du bonheur, ne concevaient pas que cette supr√™me fin d√Ľt √™tre atteinte par l'individu solitaire, insoucieux de tous ses semblables. Loin de l√†, ils professaient le culte de l'amiti√© et savaient les charmes d'une √©lection affectueuse entre tous ces humains qui nous entourent. Ce n'en reste pas moins un id√©al aristocratique, d'o√Ļ est bannie toute pr√©occupation portant sur les destin√©es g√©n√©rales de l'humanit√©. Le souci m√™me de la cit√© n'y. occupe qu'une place minime, tout juste celle qui est requise pour que l'administration de la justice, cette sauvegarde des individus, assure √† chacun d'eux la s√©curit√©, sans laquelle le non dolere, ce bien auquel tous les autres biens se suspendent, serait √† tout instant compromis.

Au vrai, c'est aux modernes qu'il faut venir pour rencontrer l'utilitarisme social, c.-.à-d. la forme définitive de la morale eudémoniste. Au XVIe siècle, Bacon de Vérulam en a retracé, à son ordinaire, un plan à la fois vague et magnifique, dans lequel la norme de l'intérêt général était donnée tout ensemble comme acquise par l'expérience humaine et comme objectivement inscrite au coeur de la nature universelle. Après lui, chez Hobbes, elle se complique de tout un système politique dans lequel la doctrine morale vient s'inscrire, bien loin de l'avoir précédé. Chez Berkeley, comme on en peut juger par le Discours sur l'obéissance passive, on la trouve superposée à une téléogie théologique, déjà tout analogue à celle par laquelle plus tard s'illustrera Paley. En réalité, le philosophe qui, aux XVIIIe siècle et dans une bonne partie du XIXe siècle, assurera à l'utilitarisme social une place d'honneur parmi les doctrines morales modernes, est sans contredit Jeremy Bentham.
-

La vertu utilitaire selon Bentham

¬ę L'approbation sera d√©termin√©e par la tendance d'une action √† accro√ģtre le bonheur; la r√©probation, par la tendance d'une action √† diminuer le bonheur.

Essayons de donner √† ce principe tous ses d√©veloppements. Toutes les fois qu'il y aura une portion de bonheur, quelque petite qu'elle soit, sans aucun m√©lange de mal, il y aura lieu √† approbation, quoiqu'il n'y ait pas n√©cessairement √©vidence de vertu. La vertu suppose un effort, la conqu√™te d'un obstacle ayant une somme de bonheur pour r√©sultat. Il peut y avoir, en effet, beaucoup de bien dans le monde qui n'est le r√©sultat d'aucune vertu. Mais il n'y a pas de vertu l√† o√Ļ il n'y a pas un exc√©dant d√©finitif de bonheur.

L'aptitude à produire le bonheur étant le caractère de la vertu, et tout le bonheur se composant de notre bonheur à nous et de celui d'autrui, la production de notre bonheur est de la prudence, la production du bonheur d'autrui est de la bienveillance effective. L'arbre de la vertu est ainsi divisé en deux grandes tiges sur lesquelles croissent toutes les autres branches de la vertu...

Ce n'est que par référence aux peines et aux plaisirs qu'on peut attacher une idée claire au mot de vertu et de vice. Quelque familières que ces dénominations soient à l'oreille, tout ce qui, dans leur signification, ne peut être ramené sous la loi de leur relation avec le bonheur et le malheur, continuera et doit continuer à rester indécis et confus.

Un acte ne peut donc être qualifié de vertueux ou de vicieux qu'en tant qu'il produit du bonheur ou du malheur. La vertu elle vice sont des qualités inutiles, à moins d'être estimées par leur influence, sur la création du plaisir et de la peine : ce mot représente des entités fictives dont on parle comme de choses réelles, afin de rendre le langage intelligible; et sans ces sortes de fictions, il n'y aurait pas possibilité de conduire une discussion sur ces matières. L'application du principe déontologique pourra seule nous mettre à même de découvrir si des impressions trompeuses sont communiquées par l'emploi de ces locutions; et, après un examen approfondi, un trouvera que la vertu ou le vice ne sont que les représentations de deux qualités, savoir : la prudence et la bienveillance effective, et leurs contraires, avec les différentes modifications qui en découlent et qui se rapportent d'abord à nous, puis à tout ce qui n'est las nous.

Car, si l'effet de la vertu √©tait d'emp√™cher ou de d√©truire plus de plaisir qu'elle n'en emp√™che, les noms de m√©chancet√© ou de folie seraient les seuls qui lui conviendraient : m√©chancet√©, en tant qu'elle affecterait autrui; folie par rapport √† celui qui la pratiquerait. De m√™me, si l'influence du vice √©tait de produire le plaisir et de diminuer la peine il m√©riterait qu'on l'appel√Ęt bienfaisance et sagesse.

La vertu est la préférence donnée à un plus grand bien comparé à un moindre; mais elle est appelée à s'exercer quand le moindre bien est grossi par sa proximité, et que le plus grand est diminué par son éloignement. Dans la partie personnelle du domaine de la conduite, c'est le sacrifice de l'inclination présente à une récompense personnelle éloignée. Dans la partie sociale, c'est le sacrifice qu'un homme fait de son propre plaisir pour obtenir, en servant l'intérêt d'autrui, une plus grande somme de plaisir pour lui-même [...].

Proportionnellement au pouvoir qu'un homme a acquis de ma√ģtriser ses d√©sirs, la r√©sistance √† leur impulsion devient de moins en moins difficile, jusqu'√† ce qu'enfin, dans certaines constitutions, toute difficult√© s'√©vanouit.

Par exemple, dans sa jeunesse, un homme peut avoir contract√© le go√Ľt du vin, ou d'une esp√®ce particuli√®re d'aliments. S'il se trouve que ces aliments ne conviennent pas √† sa constitution, peu √† peu le malaise qui accompagne la satisfaction de son app√©tit devient si fr√©quent et se pr√©sente si constamment √† son souvenir, que l'anticipation d'une peine future certaine acquiert assez de force pour lui faire surmonter l'impression du plaisir pr√©sent. L'id√©e d'une souffrance plus grande, quoique √©loign√©e, a atteint celle d'une jouissance moindre, mais actuelle. Et c'est ainsi que, par la puissance d'association, des choses qui avaient √©t√© d'abord des objets de d√©sir deviennent des objets d'aversion, et que, d'autre part, des choses autrefois objets d'aversion, comme par exemple les m√©dicaments, deviennent des objets de d√©sir. Dans l'exemple que nous avons cit√© plus haut, le plaisir n'√©tant pas en la possession de l'individu, n'a pu par cons√©quent √™tre sacrifi√©; il n'existait pas. Il n'y avait pas non plus abn√©gation; car, comme le d√©sir qui demandait autrefois √† √™tre satisfait n'existait plus, il n'y avait plus de besoin auquel l'abn√©gation p√Ľt √™tre oppos√©e. Quand les choses en sont √† ce point, la vertu, bien loin d'avoir disparu, est arriv√©e au contraire √† son plus haut point d'excellence et brille de son plus beau lustre. Elle serait bien d√©fectueuse, en effet, la d√©finition de la vertu qui n'admettrait pas dans le cercle de ses limites ce qui en constitue la perfection.

L'effort est, sans contredit, une des conditions n√©cessaires √† la vertu; quand il s'agit de prudence, c'est dans l'intelligence qu'est le si√®ge de cet effort; pour la bienveillance effective, c'est principalement dans la volont√© et les affections qu'il r√©side. ¬Ľ
 

(J. Bentham, Traité de Législation pénale, I).

Cependant Bentham n'est pas, √† proprement parler, et certainement il se f√Ľt d√©fendu d'√™tre un th√©oricien de la morale. La sp√©culation pure ne tente point sa r√©flexion; la pratique, l'organisation politique, juridique, √©conomique de la vie collective l'invitent trop puissamment pour qu'il ne prenne pas en d√©dain, comme il aimait √† dire, ¬ę les vagues g√©n√©ralit√©s ¬Ľ de la r√©flexion m√©taphysique Sa psychologie m√™me est plut√īt courte, et ce fut la grande lacune que, dans le benthamisme, son fervent disciple, James Mill, s'efforcera de combler. A strictement parler, Bentham n'a pas cr√©√© une oeuvre originale. Son point de d√©part ne lui appartient pas, ni m√™me l'important itin√©raire qui doit le conduire √† formuler les principes de sa philosophie sociale. Il s'est tout d'abord inspir√©, je ne dirai pas d'Epicure, dont il n'a point souci, mais de deux hommes, dont un surtout, Helv√©tius, a exerc√© sur le mouvement de sa pens√©e une influence consid√©rable. L'√©l√©gant auteur de ce livre de l'Esprit avait r√©pandu dans toute l'Europe et plus particuli√®rement en Angleterre, ou son nom √©tait c√©l√®bre, les axiomes de l'utilitarisme social, en les d√©rivant de l'h√©donisme et en tirant d'eux, par voie de cons√©quence, un ing√©nieux syst√®me d'am√©lioration humaine ind√©finie, sous la seule influence de l'√©ducation. Cette vue sera dominante dans toute l'√©cole benthamise ; elle constituera le point central de toute la philosophie morale et politique de Stuart Mill.

Moins; apparente et, j'y consens, moins √©tendue, mais certaine cependant aussi, fut l'action exerc√©e sur Bentham, soit directement, soit par l'entremise de ce tumultueux et intuitif penseur que fut Priestley, soit par l'admirable ouvrage de David Hartley : les Observations sur l'homme. Dans ce livre, en effet, la base psychologique et m√™me physiologique de l'utilitarisme se trouvait jet√©e, gr√Ęce √† la th√©orie de l'association des id√©es, des sentiments et des volitions, th√©orie elle-m√™me rattach√©e √† une hypoth√®se physiologique bien plus fragile et √©ph√©m√®re, dont Bentham ainsi que Priestley purent sans inconv√©nient l'affranchir : l'hypoth√®se des vibrations. D'apr√®s Hartley, le jeu de l'association d√©terminait automatiquement (car du syst√®me hartleyen, comme de la plupart des doctrines utilitaires, la facult√© d'un libre arbitre pr√©tendu a √©t√© bannie), le d√©sir et par suite la volont√© √† d√©passer , au nom de l'√©go√Įsme m√™me, les fins de l'√©go√Įsme et √† poursuivre pour cette humanit√©, dont nous sommes membres, un perfectionnement ind√©fini. Tels des modernes critiques de l'utilitarisme, ceux-l√† notamment dont, en 1894, Belot, avec tant de force, a fait la critique √† leur tour, auraient trouv√© quelques-unes de leurs objections les plus graves r√©solues d'avance, s'ils avaient connu les sources hartleyennes, latentes chez Bentham, apparentes chez les deux Mill, de la psychologie et de l'√©thique utilitaire. Cette adh√©sion au hartleyisme est un fait capital dans le d√©veloppement de l'utilitarisme; l'int√©r√™t en est d√©cisif, moins encore au point de vue historique qu'au point de vue de la coh√©sion et de la logique du syst√®me; car elle nous rend compte pourquoi les philosophes de l'√©cole se sont si peu mis en frais pour franchir le passage du plaisir au bonheur, de l'int√©r√™t √©go√Įste aux aspirations sociales et humanitaires : ils tenaient que ce passage avait √©t√© avant eux, bien et d√Ľment franchi.

Il faudrait √©tudier chez Bentham et chez son propagandiste Dumont de Gen√®ve l'utilitarisme sous la forme math√©matique que cet esprit avide de rigueur s'est appliqu√© √† lui donner. Fort de son axiome : ¬ęle plus grand bonheur du plus grand nombre¬Ľ, ou, plus concis√©ment encore : ¬ęle plus grand bonheur¬Ľ, il s'est cru en possession de fournir la gen√®se rationnelle des sentiments moraux, des obligations, des lois civiles elles-m√™mes; mieux encore, il s'est flatt√© de tirer, par voie analytique, une m√©thode infaillible d'appr√©ciation de la conduite des penchants et des acte ; m√©thode que le calcul peut pr√©ciser, √† laquelle a √©t√© donn√© le nom d'arithm√©tique des plaisirs, et qui toute doit aboutir √† ce supr√™me r√©sultat : ¬ęmaximiser le plaisir; minimiser la douleur¬Ľ. Tant il est vrai que, si raffin√© l'utilitarisme soit-il devenu aux mains d'un Bentham, les liens qui l'unissent √† l'h√©donisme primitif subsistent toujours aussi serr√©s. L'int√©r√™t aura beau d√©passer le plaisir, il ne le d√©savouera jamais.

En √©difiant de la sorte la science de la pratique, Bentham se f√©licitait d'avoir fait entrer l'√©thique, comme nous dirions aujourd'hui, dans la phase de la positivit√©. Il l'avait, estimait-il, rendue objective et cela, d'abord, en la fondant sur les faits dont le plus g√©n√©ral √©tait le commun effort en vue du bonheur; ensuite, en la d√©robant √† tons ces crit√®res variables et inconstants, tels que le sentiment' altruiste, dont un Adam Smith avait voulu faire le canon pratique par excellence, et √† la s√©duction duquel un penseur, aussi froid que David Hume n'avait pu se d√©fendre de c√©der. Et en m√™me temps il l'avait, pensait-il, ramen√©e en terre ferme, loin des r√©gions nuageuses o√Ļ le pur rationalisme, enivr√© d'abstractions et d'entit√©s, l'avait voulu entra√ģner. Entre l'intuitionnisme des uns et l'apriorisme constructif des autres, le ma√ģtre utilitaire avait su rencontrer le point m√©dian, ou la v√©rit√© r√©side, ferire medium, comme avait dit de Chrysippe 'Cic√©ron.

La valeur de cette philosophie est demeurée grande; la portée sociale, la fécondité d'applications qui la distinguent, la souplesse enfin de cette notion primordiale de bonheur, notion qui n'a rien de figé, mais au contraire possède une nature foncièrement évolutive, en ont fait durablement l'adversaire le plus redoutable qui se dresse devant le système kantien du pur devoir. (Georges Lyon).



En biblioth√®que - Epicure ( Diog. La√ęrce, 1. X. Cic√©ron, De Finibus, I. VII). - Bacon, De dignitate et augmentis scientiarum. - Hobbes, De homine et De Cive.- Helv√©tius, De l'Esprit. - Hartley, Observations on man. - Bentham et Dumont de Gen√®ve (Oeuvres Compl√®tes). - James Mill, Analysis of human mind. - John Stuart-Mill; The Utilitarianism et Dissertations (art. Bentham). - Guyau, M√©moire sur la morale utilitaire, 1873. - Du m√™me, la Morale anglaise contemporaine, 1879. - Durkheim, Division du travail social. - Fragapane, Contratualismo e Sociologia contemporanea. - Marion, Le√ßons de morale. - Belot, l'Utilitarisme et ses nouveaux critiques, dans Revue de m√©taphysique et de morale, juil. 1894. - Leslie Stephens, The English Utilitarians; 1900. - Elie Hal√©vy, la Formation du radicalisme philosophique et l'evolulion de la doctrine utilitaire, 1901.
.


Dictionnaire Idées et méthodes
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z
[Aide][Recherche sur Internet]

¬© Serge Jodra, 2004 - 2020. - Reproduction interdite.