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La déclamation

Dans le langage courant, on appelle déclamation l'action, manière, art de déclamer, c'est-à-dire de réciter à haute voie, en s'accompagnant de gestes sevant à appuyer le propos.

En littérature, la déclamation est un morceau d'éloquence, que l'on composait à Rome pour s'exercer (Déclamations de Quintilien, de Sénèque le père). Ces exercices étaient le fond même de l'enseignement des rhéteurs. Ils ont eu une influence fàcheuse sur la littérature de l'empire, parce que, sous un régime où les grandes causes politiques et même judiciaires ne donnaient plus lieu à de libres débats, les rhéteurs furent entraînés à user d'une invraisemblable subtilité. De plus, comme il s'agissait moins de convaincre que de briller, l'esprit remplaça les accents d'une conviction sincère.

Au théâtre,  la déclamation consista longtemps, pour les comédiens, à débiter leur rôle avec une emphase, une pompe, qui dénaturaient le plus souvent le sens de leurs paroles. Aujourd'hui, ce mot désigne l'acte du débit scénique, quelles que soient d'ailleurs les inflexions, les nuances que comportent le rôle, et que l'acteur s'efforce de rendre avec le plus de naturel possible

Le terme a fini par désigner l'emploi vicieux d'expressions et de phrases pompeuses, ou encore un discours, écrit rempli de recherche et d'affectation.

Littérature latine

Le verbe declamare et son fréquentatif declamitare signifient s'exercer à la parole, en développant un sujet ordinairement imaginaire. A ces mots se rattache le substantif declamatio qui prend un double sens et désigne à la fois l'exercice de la parole et le thème, le sujet traité comme exercice. Ainsi employé, ce mot n'a aucune signification péjorative. L'exercice de la parole, la déclamation, pour se servir d'une transcription admise, a dû être pratiqué de très bonne heure par les Grecs et les Romains; on sait qu'Aristote faisait développer à ses élèves un sujet donné; on sait aussi comment Démosthène corrigea son vice de prononciation, mais nous ne savons qui le premier fit de cet exercice un élément essentiel de l'éducation de l'orateur, qui l'introduisit le premier dans les écoles. On a nommé tour à tour Protagoras, Démocharès ou Eschine, sans raisons bien plausibles; c'est seulement avec Démétrius de Phalère, qu'au IIIe siècle av. J.-C. on peut véritablement constater l'existence et la pratique générale de cet exercice (Quintilien., Inst. Orat., II, IV, 41). L'habitude de la déclamation s'introduisit probablement à Rome avec la rhétorique grecque, comme semble l'indiquer la coutume, fréquente au temps de Cicéron, de déclamer simultanément en grec et en latin (Cicéron., Brut., 90; Ad Famil., XVI, xxi, 9; Suétone., Reliq.).

La première période du développement de la déclamation est assez obscure et il est assez difficile de déterminer avec précision la forme sous laquelle on enseignait à déclamer du temps de Cicéron. C'est pour l'Empire seulement que l'on a des renseignements qui ne sont, malheureusement, ni toujours clairs ni toujours précis. D'après ce que l'on sait, on peut affirmer qu'il n'y a eu entre la pratique de la déclamation sous la République et sous l'Empire qu'une différence de degré et de mesure, une différence plutôt formelle que fondamentale; aux deux époques elle a été à la fois un exercice scolaire et une gymnastique que l'on continuait à pratiquer après avoir quitté l'école, qu'on ne cessait même jamais de cultiver.

Les Romains distinguaient deux genres différents de déclamations, les suasoriae et les controversiae.

Les suasoriae et les controversiae.
Les suasoriae se rattachaient au genre délibératif. C'étaient ou des monologues mis dans la bouche de personnages incertains de la decision qu'ils devaient prendre ou des discours dans lesquels on s'efforçait de démontrer à un auditeur imaginaire la nécessité de prendre telle ou telle résolution. Les personnages mis ainsi en scène et les situations dans lesquelles ils se trouvaient étaient empruntés ou à l'histoire ou à la poésie. Juvénal (Sat., I, 16) nous dit qu'il a souvent conseillé à Sylla d'abdiquer le pouvoir, Perse (III, 44 et suiv.) qu'il s'est rendu malade plutôt que de répéter les paroles de Caton avant de se suicider. Dans d'autres suasoriae, Hannibal se demandait s'il devait marcher contre Rome, Cicéron s'il devait implorer Antoine pour sauver sa vie, Agamennon s'il devait sacrifier Iphigénie.

Les controversiae se rapprochaient du pure judiciaire. Ce mot est un néologisme du Ier siècle de l'ère chrétienne, mais la chose qu'il représente est ancienne. Sénèque le Rhéteur le dit expressément (Controv., préf., I, 12 : Controversias nos dicimus : Cicero causas vocabat). Dans les controversiae on discutait un point de droit, à propos d'un fait réel ou imaginaire. Sous la République on ne traitait guère que de sujets tirés de la morale, de l'histoire ou d'événements récents, de sujets simples en tout cas (Cic., De Orat., II, xxiv, 99 et suiv., Tuscul., I, 47; III, 34; Suét., Reliq.). Sous l'Empire, cette simplicité ne suffit plus, on chercha des sujets plus piquants. Sénèque, dans son recueil, et Quintilien (De Inst. Orat., II, x, 5; V, xii) nous en donnent de curieux exemples. En voici un que Pline l'Ancien trouvait très spirituel (Aulu Gelle, N. Att., IX, 16) ; on en jugera : 

« Il est arrêté par une loi que le citoyen courageux recevra la récompense qu'il aura réclamée. Un citoyen qui s'est distingué par son courage demande à épouser la femme d'un autre. Le premier mari se distingue à son tour par sa valeur, il redemande sa femme : une contestation s'engage. »
Variétés et plans des déclamations.
Outre cette division générale en suasoriae et controversiae, les déclamations, ou les controversiae seules peut être, se distinguaient en tractatae, lorsque le plan était fourni à l'élève, et en coloratae lorsque le sujet était seul indiqué. Cette division toutefois ne nous est connue que par des indications sommaires données par les manuscrits des déclamations attribuées à Quintilien (Decl., 261, 307-308, 350-351) et la traduction précédente des mots tractatae et coloratae est des plus hypothétiques (Pithou, cité dans la préface des déclamations de Quintilien dans la collection Lemaire, t. V, p. 31). 

Enfin les suasoriae et les controversiae, ou suivant quelques critiques, les controversiae seules comprenaient trois parties bien distinctes : 

1° la sententia, opinion sur la manière d'appliquer la loi dans un cas donné, ou simplement, maxime générale; 

2° la divisio, décomposition du sujet en plusieurs questions, propositions à résoudre;

colores, moyen d'embellir une action coupable, ou mieux, aspect sous lequel on présente une action coupable.


La déclamation dans l'enseignement.
L'enseignement de la déclamation considérée comme exercice scolaire appartenait en propre au rhéteur, quoique le professeur de littérature osât quelquefois (Quintil., Inst. Orat., II, i, 2) aller jusqu'aux suasoriae. Il se pratiquait de la façon suivante : le rhéteur donnait à tous ses élèves un sujet à traiter, un sujet de suasoriae aux plus jeunes, un sujet de controversiae à ceux qui étaient plus avancés, et chaque élève le traitait à son tour, non sans ennui pour le pauvre maître, écoeuré, dit Juvénal, de cette répétition fastidieuse (Sat., VII, 154). L'élève, après avoir écrit sa déclamation, la lisait d'abord de son banc, puis la déclamait debout, avec des gestes appropriés. Un sarcophage, actuellement au Louvre, nous montre le jeune Cornelius Statius dans l'attitude de la déclamation. Cet exercice donnait lieu à des scènes bruyantes, les élèves ayant l'habitude d'applaudir leur camarade et de dépasser les limites de l'enthousiasme à l'audition d'une période bien cadencée ou d'une pensée brillante. Les parents, leurs amis (Perse, Sat., II, 47) assistaient quelquefois à ces scènes, bien plus propres à développer la vanité que le talent, et voyaient dans ces succès d'école l'indice d'un brillant avenir pour leurs enfants. Quintilien lui-même, qui a justement protesté (Inst. Orat., Il, u, 42) contre ces fâcheuses habitudes, avait découvert dans son fils, mort à dix ans, les plus brillantes qualités de l'orateur.

La déclamation publique.
La déclamation, considérée comme une gymnastique de la parole, comme une préparation à l'art de parler, comme un moyen de se perfectionner dans l'art oratoire, ou de ne pas s'en déshabituer, fut pratiquée sous la République par les plus grands orateurs, par tous probablement, et, par quelques-uns dans des circonstances exceptionnelles, par Pompée au début de la guerre civile, par Antoine et Auguste pendant la guerre de Modène (Suét.; Reliq.). Malgré tout, jusque-là l'exercice de la déclamation conservait son caractère originel. Sous l'Empire il subit une modification profonde. Dès le commencement du Ier siècle av. J.-C. les professeurs de rhétorique, après avoir déclamé devant leurs élèves pour leur donner des modèles, eurent l'idée d'appeler le public à les entendre. Puis les orateurs de profession les imitèrent; un sénateur, contemporain d'Auguste et de Tibère, Hatérius, semble avoir été le premier à déclamer en public; il eut bientôt de nombreux imitateurs, l'empereur Néron, entre autres, qui, dit Suétone (Reliq.), déclama encore la première année de son règne. Cette innovation a dû correspondre avec l'apparition des lectures publiques, et la déclamation en public s'est, semble-t-il, confondue avec elles. Les déclamateurs ne publièrent pas d'abord leurs productions oratoires, se contentant d'un succès éphémère, mais le rhéteur Sénèque ayant, sur ses vieux jours, publié de mémoire les plus belles déclamations qu'il avait entendues dans sa jeunesse, le branle fut donné, et, au dire de Suétone (loc. cit.), la plupart des déclamateurs soumirent leurs oeuvres oratoires au jugement des lecteurs. C'est grâce à cette habitude que nous pouvons aujourd'hui encore nous faire une idée assez exacte des déclamations; nous avons, en effet, une partie du recueil de Sénèque, un recueil de déclamamations mises sous le nom de Quintilien et un autre attribué à Calpurnius. Nous avons encore des déclamations isolées, par exemple les lettres adressées à César et faussement attribuées à Salluste et la déclamation contre Catilina.

Publiées ou non, les déclamations eurent, pendant tout l'Empire, un succès qui ne se démentit pas, qui ne baissa même pas quand le christianisme fut devenu la religion dominante; les oeuvres de l'évêque de Pavie, Ennodius, aussi bien que les déclamations versifiées de Dracontius suffisent à le prouver. Ce succès continua même pendant le Moyen âge, et les Gesta Romanorum montrent des traces indiscutables de l'influence exercée sur leur auteur par le recueil de Sénèque. A la Renaissance on se reprit d'une belle ardeur pour les déclamations. A vrai dire, cet exercice, qui a sans, doute subi d'importants changements de forme, a presque toujours été plus ou moins pratiqué : Guez de Balzac, au XVIIe siècle, faisait encore des suasoriae et des controversiae, et jusqu'au XIXe siècle, les élèves de rhé, torique écrivaient encore des suasoriae, qu'ils ne déclamaient pas. (S. Dosson).

Le théâtre

Au théâtre, on donne le nom de déclamation, faute d'un autre meilleur, à l'acte même du débit scénique, à la façon dont l'acteur en scène prononce, déroule, nuance et accentue, avec toutes les inflexions qu'elles comportent, les phrases qui composent le texte du rôle qu'il est appelé à remplir. A une époque où l'on ne jouait guère en France que la tragédie, c.-à-d. dans l'enfance même du théâtre français, les acteurs avaient pris l'habitude d'une récitation solennelle et ampoulée, toute faite d'emphase et de boursouflure, de pompe et d'exagération, absolument contraire à la nature et à la vérité, et qui persista pendant plus d'un siècle. C'était ce qu'on appelait la déclamation, sorte de chant parlé et scandé d'une façon excessive, très monotone en lui-même, et qui plus tard, grâce aux efforts intelligents de certains artistes, fut complètement proscrit de la scène pour faire place à un débit plus naturel, à des accents moins pompeux, plus humains et plus vrais. Ce fut alors que le mot même de déclamation commença à soulever la critique et à être pris en mauvaise part, qu'il servit à caractériser le jeu des acteurs qui restaient entachés de ce défaut, bien que pourtant on n'en trouvât pas d'autre pour exprimer le fait même du langage scénique, c. -à-d. de la diction, qui est le fond même et comme la base de l'art du comédien, à quelque genre particulier qu'il se doive attacher. C'est précisément là ce qui motivait ces réflexions fort justes présentées par Talma dans ses Mémoires :
 « C'est peut-être ici le lieu de relever l'impropriété du mot déclamation, dont on se sert pour exprimer l'art du comédien. Ce terme, qui semble désigner autre chose que le débit naturel, qui porte avec lui l'idée d'une certaine énonciation de convention, et dont l'emploi remonte probablement à l'époque où la tragédie était en effet chantée, a souvent donné une fausse direction aux études des jeunes acteurs. En effet, déclamer, c'est parler avec emphase; donc, l'art de la déclamation est l'art de parler comme on ne parle pas. D'ailleurs, il paraît bizarre d'employer pour désigner un art un terme dont on se sert en même temps pour en faire la critique. Je serais fort embarrassé d'y substituer une expression plus convenable. Jouer la tragédie donne plutôt l'idée d'un amusement que d'un art; dire la tragédie me paraît une locution froide et me semble n'exprimer que le simple débit sans action. Les Anglais se servent de plusieurs termes qui rendent mieux l'idée : to perform tragedy, exécuter la tragédie; to act a part, agir un rôle. Nous avons bien le substantif acteur, mais nous n'avons pas le verbe qui devrait rendre l'idée de mettre en action, agir. »
Le jeu de nos anciens tragédiens et des plus grands, des plus justement renommés, était trop souvent empreint de déclamation. Il suffirait de citer à ce sujet Baron lui-même, aussi bien que la Champmeslé et cette adorable Adrienne Lecouvreur, pourtant si pathétique, si noble et si touchante. C'est surtout à Lekain et à Mlle Clairon que l'on dut, sous ce rapport, un changement important dans les habitudes scéniques, et c'est Talma qui, grâce à son admirable sagacité, eut le pouvoir de chasser la déclamation de ses derniers retranchements et de donner au débit tragique sa plus grande somme de vérité, sans rien lui enlever de sa grandeur et de sa puissance. Mais si la chose a disparu, le mot est resté. (Arthur Pougin).
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