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Monuments de Venise
L'église des Scalzi
Chiesa degli Scalzi
 L'église des Carmes déchaussés (Santa Maria in Nazareth degli Scalzi), à Venise, se trouve face au Grand Canal, près de la gare Sant Lucia. C'est une église de ce style riche et trop surchargé, en vogue au XVIIe siècle. L'architecte vénitien Baldassare Longhena la conçut et l'acheva, de 1649 à 1689. La façade, en marbre de Carrare, où s'accusent particulièrement les caractères du style jésuite, est d'un autre architecte vénitien, Giuseppe Sardi. Une famille de Venise supporta la charge de la construction et de la décoration de chacune des sept chapelles qui s'ouvrent dans la nef centrale. 
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Venise : l'église des Scalzi.
L'église des Scalzi, à Venise. © Photo : Serge Jodra, 2012.

Le caractère mondain de cet édifice religieux frappe au premier abord. Théophile Gautier voulait y entendre la musique de Porpora et les choeurs de Fenice. Les guides y signalaient, parmi les curiosités le maître-autel de fra Giuseppe Pozzo, renfermant dans une sorte de tabernacle la Vierge et l'Enfant, de Giovanni Bellini. Au deuxième autel, à gauche, un groupe de Torretti, élève de Canova : la Vierge, l'Enfant et saint Joseph dans une gloire d'anges. Au troisième autel du même côté, un devant d'autel en bronze, figurant des histoires de saint Sébastien, de l'école du Sansovino.

L'église a souffert du bombardement de Venise par des avions autrichiens, le 24 octobre 1915. Un peu après dix heures du soir, une bombe est tombée sur le toit et l'a transpercé. Une autre suivit, qui, en éclatant, réduisit en miettes la voûte de l'église et fit des ravages irréparables. La célèbre fresque de Jean-Baptiste Tiepolo, la gloire de cette église : le Transport de la sainte Maison de Lorette, a été irrémédiablement perdue.
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Eglise des Scalzi :  le Transport de la sainte Maison de Lorette, de Tiepolo.
 Le Transport de la sainte Maison de Lorette, de Tiepolo.
Ci-dessous, la partie centrale de la fresque (la "sainte Maison").
Détail du Transport de la sainte Maison de Lorette, de Tiepolo, aux Scalzi.

L'oeuvre était de la florissante maturité de l'artiste. Molmenti, dans les archives de Venise, a découvert le contrat passé entre le peintre et les RR. PP. carmélites scalzi. Il est daté du 13 septembre 1743. II donne des détails curieux sur la façon dont fut exécuté le soffite. Les religieux s'engageaient tout d'abord à verser au grand peintre qu'ils avaient choisi après délibération de leur chapitre 4500 ducats « de L. 614 l'un, payables en trois portions égales ». 

Le peintre s'obligeait, de son côté, à commencer l'oeuvre au premier paiement, « qui devait avoir lieu lors du prochain carême », et l'achever en deux années au maximum. Tiepolo, dont la facilité d'exécution était proverbiale, loin d'outrepasser ce délai, livra très promptement son oeuvre. Il s'adjoignit pour ce travail un certain Gierolamo Colonna, « dit Mingozzi », qui se chargea de l'architecture et des décorations en trompe-l'oeil, si à la mode à cette époque, et pour l'exécution desquelles il était passé maître.

Quant à l'exécution matérielle, les religieux supportèrent les frais de la réfection du plafond à l'usage de la fresque, s'engagèrent aussi à payer l'or que le peintre employa; celui-ci fournit seulement ses couleurs.

Le plafond, d'une conception extrêmement claire, se ramenait à quatre groupes. Au centre, la sainte Maison, dont on n'apercevait qu'une face, l'autre étant masquée par un groupe d'anges, accompagnant la Vierge et la soutenant, anges aux mouvements audacieux, montrés en des raccourcis et des vols d'une hardiesse extrême, qui mettaient comme un tumulte de vie au sein de l'atmosphère lumineuse et dorée. La Vierge se tenait debout sur le sommet du toit, dans une attitude calme. Un immense soleil faisait un nimbe d'or sur toute cette partie de la composition. Détachés du groupe principal, des anges accompagnaient le cortège en jouant des trompettes. Un autre groupe d'anges déchus, symbolisant les hérésies qui contredisent les miracles de la Vierge, s'enfuyaient à tire-d'aile, et leur épouvante les précipitait dans l'église, où ils tombaient, masquant une partie de la corniche. Au chevet de la composition, sur une sorte de terre-plein de nuages, une réunion d'anges au repos semblait attendre l'arrivée de la Maison mystique, tandis que Dieu le Père apparaissait sur une nuée.

L'oeuvre, comme toutes celles de Tiepolo, avait été fort contestée. Nul artiste, peut-être, ne subit plus que Tiepolo les caprices de la mode. Les griefs formulés portaient surtout sur le côté mondain de la composition : 

« Quel singulier goût, s'écrie Guzman dans son livre sur Venise, résumant les critiques de Gautier et de Taine, de représenter des anges dans les poses favorites aux dames du corps de ballet  !»
A dire vrai, Jean-Baptiste Tiepolo a cherché souvent la difficulté pour elle-même et, dans sa fougue, il a quelquefois été un peu loin - c'est un défaut d'artiste trop sûr de lui - et, d'ailleurs, dans cette église mondaine, un plafond devait être léger; l'austérité n'était pas de rigueur.

Au point de vue de la composition, l'oeuvre était superbe : l'espace vide du centre, où la lumière vibrait avec plus d'intensité, servait à faire valoir les grandes masses et les groupes qui entouraient ce centre lumineux.

« Il y a, écrivait Henri de Chennevières, décrivant le plafond, un mouvement, une ardeur de via, un tumulte de lignes fuyantes, une enveloppe d'atmosphère, d'éclat, tout à fait uniques. Et, comme impression coloriste, c'est une suavité laiteuse et lumineuse véritablement féerique. C'est du blond argent, de clair sur clair, dans une ambiance de clair. L'harmonie des bleus, des roses, des jaunes, s'y fond on une incroyable joie d'ensemble. C'est une fête des yeux, un enchantement. »
Cette tête des yeux, nous ne l'aurons plus cet enchantement est rompu. L'oeuvre est détruite, c'est une perte irréparable. Il existe seulement une ébauche admirable de la fresque dans la collection du sculpteur Dal Zotto, à Venise, et quelques photos en noir et blanc. 
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L'autel de l'glise des Scalzi, à Venise.
Décombres dans l'église des Scalzi après le bombardement de Venise en  1915.
L'autel de l'église des Scalzi, à Venise.
Photo : BonBartolomeo; licence : Creative Commons.
Décombres dans l'église des Scalzi après le bombardement du 24 octobre 1915.

Entre 1929 et 1933, une nouvelle fresque a été peinte sur le plafond restauré des Scalzi par Ettore Tito en remplacement de celle de Tiepolo. Les fragments qui ont pu être récupérés de l'oeuvre originale sont conservés à la galerie de l'Accademia, et dans les chapelles latérales de l'église.

Dans la même église, deux autres compositions de Tiepolo, de moindre valeur, n'ont pas souffert de l'explosion des bombes :

La Gloire (ou l'Apothéose) de sainte Thérèse, peinte dans une des chapelles consacrée à la sainte. C'est une fresque exécutée dès avant 1722. Elle dénote chez son auteur, dit Molmenti, une vigueur et une sûreté de touche exceptionnelles; seulement, les mouvements des anges manquent de franchise, et on sent l'influence du Piazzetta dans le coloris, le nu et les vêtements.
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Tiepolo : l'apothéose de Sainte-Thérèse d'Avila, fresque aux Scalzi de Venise.
L'Apothéose de Sainte Thérèse, par Tiepolo, aux Scalzi de Venise.

Jésus au jardin des Oliviers, la seconde, postérieure de quelques années à la Gloire de sainte Thérèse, est une oeuvre affranchie de toute influence et faite à l'imitation seule de la nature :

l'« effet de cette étude, écrit le même auteur, se fait sentir notamment dans les figures des deux anges, d'un dessin large, souple et plein, et dans certains raccourcis pris avec une maîtrise à rendre jaloux les plus habiles artistes ».
Mais le jeune peintre n'en était encore qu'à l'étude des formes; il n'a aucun souci de l'expression et du sentiment : le Rédempteur, qui au jardin des Oliviers est presque, arrivé au terme de sa douloureuse mission, est peint de couleurs sombres, en clair-obscur, et il est à peine visible, tandis que se détachent en couleurs éclatantes les anges qui l'entourent. 

On peut encore voir aux Scalzi une Cruxificion de Giovanni Maria Morlaiter et une peinture de Heinrich Meyring, Sainte Thérèse en extase (1697) .

L'église abrite par ailleurs les cendres de Ludovico Manin, le dernier doge de Venise. (Jean-Gabriel Lemoine).
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Les Scalzi et le Grand canal, à Venise.
L'église des Scalzi, au bord du Grand Canal, à Venise.
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Dictionnaire Villes et monuments
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