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Tiepolo
(Giovanni Battista), le dernier des grands peintres
décoratifs de l'Italie ,
né à Venise
le 6 avril 1696. Son père, Domenico, capitaine de navire, était
plébéien. Entré, fort jeune, dans l'atelier de Gregorio
Lazzarini, peintre éclectique, soigneux et froid, formé aux
enseignements de Rome et de Bologne ,
l'enfant, vif et primesautier, s'y sentit bien vite mal à l'aise.
Les maîtres, de son pays l'attiraient seuls : c'étaient, parmi
les vivants, Fumiani, les Ricci, les Litterini, qui avaient commencé
la réaction contre les maniéristes; c'était Piazzetta,
décorateur hardi, naturaliste lourd, mais sincère, manieur
habile des ombres fortes dans les lumières violentes; c'étaient,
plus encore, parmi les morts, tous les génies heureux et féconds
du XVIe siècle, Giorgione,
Palma,
Titien,
Tintoret,
et, avant tous, et par-dessus tous, le plus brillant et le plus clair,
Paul
Véronèse. De fait, c'est par l'étude passionnée
des oeuvres de Paul Véronèse, jointe à celle des gravures
italiennes et septentrionales et à des habitudes d'observation vive
et nette, en face des spectacles, toujours variés de l'activité
vénitienne sous un ciel limpide, dans une atmosphère fine
et légère, qu'il acquit, en peu de temps, une incroyable
habileté. A dix-huit ou vingt ans, il était déjà
connu comme un fresquiste savant et original, prêt à toutes
les besognes.
De ces travaux juvéniles, là
plupart, décors extérieurs de maisons, ont disparu. Néanmoins,
on peut voir encore, dans l'église
des Scalzi (où il devait plus tard, au plafond, brosser l'une de
ses visions les plus célèbres, la Maison de la Vierge
transportée de Nazareth à Loreto par les Anges, à
travers l'espace) quelques-unes de ses premières fresques
(chapelle Santa Teresa et chapelle del Grocifisso).
Par la vivacité des figures, la science des mouvements et des raccourcis,
la liberté dans l'arrangement, la franchise et la distinction lumineuse
dans la touche pittoresque, ces morceaux justifient l'enthousiasme avec
lequel ses débuts furent salués par les vrais amateurs et
firent bientôt, du jeune décorateur, dans la Haute-Italie,
un artiste à la mode et surchargé de commandes.
Très casanier, d'habitudes régulières,
comme presque tous ses illustres prédécesseurs, il épousa,
à vingt-cinq ans, la soeur de Francesco Guardi (alors âgé
de neuf ans), Cecilia, qui devait lui donner neuf enfants. On suit, dès
lors assez facilement, dans une série d'oeuvres d'ensemble, l'activité
infatigable de ce délicieux improvisateur. Si son génie spécial,
capricieux et spontané, avait éclaté de trop bonne
heure avec tous ses caractères pour se pouvoir modifier, plus tard,
en ses traits essentiels, la constance avec laquelle ce génie, abondant
et capricieux, conserva, jusqu'à la fin, sa souplesse, ses séductions
et sa fraîcheur, restera toujours un sujet d'étonnement.
-
Tiepolo.
- L'Éducation de la Vierge (détail).
Venise.
-
En 1739, dans le plafond de l'église
des Dominicains delle Zattere, Gian Battista
Tiepolo lança, dans l'espace, avec une hardiesse égale aux
tours de force de Fumiani, mais sans lourdeur et sans confusion, parmi
de somptueuses architectures,
la Vierge et les Anges, les figures
contemporaines et les figures allégoriques, rapprochant et mariant
le ciel et la terre, le rêve et la réalité, en des
visions si nettes et si vivantes que tous les contrastes et les anachronismes
s'y perdent et s'y oublient (1°
Saint Dominique en gloire; 2°
l'Institution
du Rosaire; 3° Saint Dominique bénissant). Le succès
de ces apothéoses lumineuses fut énorme, et la réputation
du peintre assurée. A la même époque (1739-1740), la
villa Valmarana, près de Vicence, lui offre un champ libre pour
déployer la richesse de son imagination dans les sujets profanes;
il ne s'y montre pas moins novateur, en rajeunissant, par sa verve aristocratique,
élégante, souvent délicate et tendre, les épisodes,
héroïques ou amoureux, de l'Iliade ,
de I'Enéide ,
du Roland furieux ,
de la Jérusalem délivrée .
Un peu plus tard, c'est dans les plafonds
du Palais Pisani, à Strà (Glorification de la famille
Pisani), du Palais Archinti (Triomphe des Arts), Dugnani (Histoire
d'Esther) et Cherici, à Milan
(le Soleil éclairant les Dieux et le Monde), qu'il se livre,
tout à l'aise, à son goût pour les mêlées
aériennes d'apparitions poétiques et d'évocations
familières, de nudités élégantes et de draperies
légères en mouvement dans l'azur tranquille et l'atmosphère
transparente. De 1750 à 1753, appelé à Wurtzbourg,
il ressuscite, au Palais de l'Archevêque, dans le grand escalier,
tout un Olympe enchanteur, à côté de la Vierge et
des diables, et, dans le Palais de l'Empereur, représente hardiment,
comme des scènes contemporaines, Apollon ,
sur le char du Soleil, conduisant sa fiancée à Frédéric
Barberousse et l'Investiture du duché de Franconie
donné à Harold. De 1743 à 1761, rentré à
Venise, il remplit la ville et les environs de fresques
et de tableaux, ou sa verve inépuisable
passe du sacré au profane, du réel à l'idéal,
du galant au tragique, avec une désinvolture merveilleuse. Le
Débarquement et le Festin de Cléopâtre,
au Palais Labia, si somptueux et si festoyants, et la Marche vers le
Calvaire, si grave et si douloureuse, dans l'église
Saint-Alvise, suffisent à prouver l'étendue et la variété
de sa sensibilité oculaire et intellectuelle. En 1761, le roi Charles
III l'appelle en Espagne
pour décorer ses palais de Madrid
et d'Aranjuez ,
avec un traitement annuel de 2000 doublons d'or et 500 ducats pour ses
voitures. C'est là qu'il mourut subitement le 27 mars 1770, le pinceau
à la main, ayant, jusqu'à sa dernière heure, gardé
le même amour le la vie, de la beauté, de la lumière,
et la même passion pour son art.
-
Tiepolo.
- Vénus et Vulcain (détail
d'un plafond).
Madrid,
Palais Royal.
Les qualités de spontanéité
ingénieuse et aimable qui avaient assuré à Tiepolo
l'applaudissement de la société contemporaine n'étaient
pas de celles qui devaient trouver grâce devant le pédantisme
scolaire et la réaction académique. Durant la période
davidienne et même longtemps après, le nom de Tiepolo n'était
prononcé qu'avec horreur; c'était un gâcheur, un fou,
un extravagant! Certes, on avait beau jeu pour lui reprocher ses anachronismes
dans les costumes et dans les types, ses témérités
dans le choix des accessoires et dans la promiscuité des choses
saintes et des choses mondaines, son indifférence tranquille pour
la couleur locale et l'érudition archéologique, l'agitation
excessive, souvent inutile et parfois déplacée, de ses figures,
leur frivolité superficielle ou leur dispersion incohérente.
Avec toutes ces licences, défauts de son temps, défauts de
son tempérament, Tiepolo n'en reste pas moins, après le grand
Veronèse,
mais dans sa suite et digne de lui, l'un des agitateurs les plus brillants
et spirituels de formes légères et de couleurs exquises qu'ait
connus l'art du décor, l'un des peintres les plus constamment peintres
qu'ait engendrés la vraie ville de la peinture, Venise. D'innombrables
tableaux
de Tiepolo sont disséminés dans les églises et les
palais d'Italie
et dans les principaux musées d'Europe .
Dans les derniers temps de sa vie, Gian
Battista prit souvent pour collaborateurs, avec Fabio Canale et G.-B. Pira,
ses deux fils, Domenico (1727-1804) et Lorenzo (1736-?). Domenico
Tiepolo grava quelques oeuvres de Gian Battista; il a laissé un
grand nombre de tableaux et de dessins dans
la manière paternelle, mais fortement alourdie et assombrie. On
ne cornaît de Lorenzo que quelques eaux-fortes. (Georges
Lafenestre).. |
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