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Les Chibchas
L'unité de langue autorise la réunion, sous le nom de Chibchas des peuples ayant vécu sur une vaste région d'Amérique comprenant le Costa-Rica, le Panama et l'actuelle Colombie. C'est un des groupes linguistiques les plus étendus d'Amérique. On connaît peu l'histoire des Chibchas. Les pièces archéologiques ont surtout fait comprendre la valeur et l'importance de leur culture. Signalons d'abord les Güetares du Costa-Rica et les tribus du Chiriqui et du Darien (Panama) excellents céramistes qui nous ont légué un important matériel, ainsi que les Cunas de la province d'Antioquia (Colombie) remarquables orfèvres, et venons en aux Chibchas proprement dits du plateau de Bogota, que l'on connaît aussi sous le nom de Muyscas, Muiscas ou Moczas. Ceux-ci répartis au moment de la conquête par les Espagnols (1523) en cinq groupes distincts, étendaient leur puissance sur toute la province du Cundinamarca et tendaient à se réunir fédéralement et deux d'entre eux luttaient ensemble pour la suprématie du pouvoir.

L'organisation politique.
Les Chibchas attribuaient la fondation de leur organisation sociale à un Bochica ou Botchica, héros de leur mythe originel (encadré ci-dessous). Selon cette tradition, voyant les chefs des différentes tribus se disputer l'autorité suprême, il leur conseilla de choisir l'un d'eux révéré par sa justice et sa haute sagesse, le zaque. En pratique le pouvoir était détenu par plusieurs caciques. Le zaque de Tunja était le chef séculier, les zipa ou princes de Bogota lui payaient un tribut annuel, et il existait aussi un  grand-prêtre à lraca ou Sogamozo, lieu saint des Chibchas, et qui était désigné par les chefs de tribus. 

Tous ces dignitaires étaient intronisés solennellement au milieu de cérémonies et de fêtes qui ont donné naissance chez les Espagnols à la fameuse légende d'El Dorado (=-le Doré). Le récipiendaire monté sur une sorte de radeau, chargé de riches présents, gagnait le milieu d'un lac; là, dépouillé de ses vêtements et oint d'une matière gluante, on le couvrait de poudre d'or, afin qu'il parût aux yeux de ses fidèles rangés sur la rive, mué en ce métal; puis, à un moment donné, tandis que les instruments, les chants et les cris faisaient rage, un voile le dissimulait aux yeux et toutes les offrandes étaient précipitées du radeau dans les eaux. Le nouvel élu rentrait ensuite auprès de ses sujets.
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Le mythe des origines

Les ancêtres des Chibchas existaient déjà au commencement du monde, et la  Lune ne servait pas encore de compagne à la Terre. A cette époque, les habitants du plateau de Bogota vivaient comme des barbares. Ils étaient nus, ne connaissaient pas l'art de l'agriculture, ne se nourrissaient que des aliments les plus grossiers, et se trouvaient, en un mot, plongés dans l'état le plus abject et le plus déplorable. Tout d'un coup, un vieillard apparaît au milieu d'eux; il venait des plaines situées à l'est de la Cordillère de Chingosa. Il portait une longue barbe et des vêtements, ce qui fit supposer qu'il appartenait à une population différente. Cet homme avait trois noms, mais celui de Bochica prévalut parmi les Muyscas. Il leur apprit à cultiver la terre, à labourer, a semer et à tirer de la récolte tout le parti que peut y trouver l'industrie d'un peuple agricole. Cela fait, il leur enseigna encore l'art de se vêtir suivant la différente température des saisons, à se bâtir des demeures solides, à se réunir pour vivre en société, à se secourir et s'aider mutuellement. 

Tant de bienfaits lui avaient attiré la vénération publique, et rien ne se serait opposé à ce qu'il jouît d'un bonheur sans mélange, si ce n'eût été la malice de son épouse Huythaca. Cette méchante femme se livra à d'abominables sortilèges pour faire sortir de son lit la rivière Funzha. Alors toute la plaine de Bogota fut bouleversée par les eaux; la plupart des hommes et des animaux périrent dans ce déluge, et le reste se réfugia sur le sommet des plus hautes montagnes. Bochica, indigné, chassa loin de la terre cette indigne compagne, ce qui veut dire qu'il la fit mourir. 

La tradition ajoute qu'elle devint la Lune, tournant sans cesse autour de la Terre pour expier sa faute. Bochica brisa les rochers qui fermaient la vallée du côté de Canoas et de Tequendama, pour faciliter l'écoulement des eaux; il rassembla les hommes dispersés, leur enseigna le culte du Soleil , et mourut plein de jours et de gloire. Nous ferons remarquer, en passant, que ce dernier acte de la puissance de Bochica explique, dans pensée des Muyscas, le phénomène de la célèbre cascade de Tequendama, où les eaux du Rio Bogota se précipitent d'une hauteur de 180 mètres environ.

Aspects de la religion des Chibchas.
Il y avait à Sogamoso un temple du Soleil ou chunsa, où de Bochica que les dévots allaient visiter en pèlerinage, et où l'on célébrait, tous les quinze ans, un sacrifice humain. Cette période de quinze ans représentait une des quatre saisons de la grande année de soixante ans. La victime était un enfant enlevé de force à la maison paternelle, dans un village du pays connu aujourd'hui sous le nom de San Juan de los Llanos. C'était le guesa, ou l'errant, c'est-à-dire la créature sans asile; et cependant on l'élevait avec un grand soin dans le temple du soleil jusqu'à ce qu'il eût atteint l'âge de quinze ans. Cette période de quinze années forme l'indiction dite des Muyscas. Au milieu des guerres les plus sanglantes, les pèlerins jouissaient de la protection des princes par le territoire desquels ils devaient passer. En temps ordinaire, les Chibchas n'offraient en sacrifice à leurs dieux que des oiseaux, auxquels ils avaient appris quelques mots de leur langue, afin que les divinités déçues les acceptassent comme des victimes humaines.

Alors le guesa était promené processionnellement par le suna, nom donné à la route que Bochica était supposé avoir suivie à l'époque où il vivait parmi les humains, et arrivait ainsi à la colonne qui servait à mesurer les ombres équinoxiales. Les xèques, ou prêtres, masqués, figuraient le Soleil, la Lune, les symboles du bien et du mal, les grands reptiles, les eaux et les montagnes. Arrivée à l'extrémité du suna, la victime était liée à une petite colonne, et tuée à coups de flèches. Les xèques recueillaient son sang dans des vases sacrés, et lui arrachaient le coeur pour l'offrir au Soleil.

Le culte du Soleil et de la Lune chez les aborigènes de ces contrées est encore attesté par des monuments d'un grand intérêt pour l'histoire. Tels sont les rochers de granit des solitudes de l'Orénoque, à Caycara, à Urbana, près du Rio Brancho et du Cassiquiare. On y voit des sculptures d'une haute antiquité, représentant les images du Soleil, de la Lune, ainsi que des serpents, des crocodiles, des tigres, et divers instruments ou ustensiles de ménage.

Langue, écriture, calendrier.
La langue de Bogota, dont l'usage s'est entièrement perdu depuis la fin du XVIIIe siècle, était devenue dominante, par les victoires des zaqués et l'influence du grand pontife, sur une vaste étendue de pays, depuis les plaines de l'Ariri et du Meta, jusqu'au nord de Sogamozo : elle est connue dans le pays sous la dénomination (qui est ensuite resté à la population entière) de chybcha ou chibcha. Les Chibchas, qui ne connaissaient ni l'art de préparer le papier, ni l'écriture, avaient des chiffres; ils les gravaient sur des pierres.

Les Chibchas attribuaient aussi à Bochica l'invention du calendrier. De fait, ils utilisaient  trois sortes d'année, et, par conséquent, trois calendriers. La première année était sacerdotale, et se composait de 37 lunes; la seconde était civile, et se comptait par 20 lunes; la troisième, enfin, était l'année rurale de 12 lunes. La plus petite division du temps était une période de trois jours; le premier était destiné à un grand marché. Un des calendriers chibchas est connu lui aussi par les signes gravés sur une pierre dont la découverte ne date que de la fin du XVIe siècle.

L'artisanat.
La Colombie est un des pays d'Amérique les plus riches en or; les sables de ses anciennes rivières contiennent d'abondantes paillettes. Les Chibchas ont naturellement pratiqué de bonne heure le travail de ce métal qui se présentait à l'état natif, mais ils ont fait aussi l'acquisition du cuivre et ils ont pratiqué l'alliage des deux métaux en toutes proportions. L'idée de ce mélange, nommé tumbaga leur avait été donnée par les tribus arawaks venues de l'arrière-pays guyanais où cette technique dut prendre naissance. Le bronze resta ignoré d'eux. Les Chibchas ont pratiqué le laminage et le tréfilage ainsi que la soudure autogène au chalumeau, ce qui leur a permis la confection d'objets en filigrane. Ils ont eu recours à l'estampage entre deux matrices en pierre et au procédé "à la cire perdue". Enfin ils ont fait usage pour les pièces en tumbaga à bas titre d'or de la  "mise en couleur"; on sait qu'il s'agit, par une oxydation superficielle du cuivre suivie d'un décapage acide, de faire apparaître une fine pellicule d'or sur l'objet et de lui donner ainsi l'apparence du métal précieux. Les Chibchas, passés maîtres en l'art de la mise en couleur, trompèrent même plusieurs fois leurs cupides conquérants par ce moyen, en payant en tumbaga les rançons et les tributs stipulés en or.

Les objets de parure abondent dans l'orfèvrerie colombienne, les uns filigranés, légers, provenant des hauts plateaux, les autres massifs, mais d'un art plus parfait, provenant de la province Antioquia. Ce sont des bracelets, des colliers, des plaques pectorales, des ornements de nez, d'oreilles ou de lèvres dans lesquels l'imagination se matérialise en des représentations étrangement stylisées de divinités, de masques humains, d'oiseaux ou d'insectes. Aux bijoux se rattachent de nombreux petits objets votifs reproduisant souvent les traits de la divinité à qui ils étaient offerts. (HUP).

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