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De
bello gallorum
César détenteur pour cinq
ans du proconsulat de la Cisalpine y rencontra aussitôt la guerre
qu'il souhaitait. Une masse d'Helvètes se préparaient à
quitter leur pays, la Suisse actuelle, et à émigrer vers
la Gaule
occidentale, où les attirait la perspective d'un climat plus doux
et d'un sol plus fertile. Le meilleur chemin pour eux était de longer
en aval de Genève la rive gauche du Rhône, qui appartenait
aux Romains. César leur barra le passage: puis, comme ils s'étaient
engagés sur une autre route, il les battit d'abord près de
Mâcon,
ensuite à Bibracte (Autun),
et les obligea à rentrer chez eux. Sur la demande des Gaulois, il
se tourna alors contre le Suève Arioviste,
qui, avec 150 000 hommes, occupait le territoire séquanais (Bourgogne
et Franche-Comté );
il le vainquit dans le Sud de l'Alsace, et le rejeta au delà du
Rhin (septembre 58). Après avoir refoulé les envahisseurs
étrangers, il travailla à conquérir la Gaule pour
les Romains. Ses succès furent singulièrement favorisés
par les divisions des peuples entre eux et par celles des partis dans l'intérieur
de chaque État. Mais la supériorité de son armée,
et surtout son habileté militaire y contribuèrent plus que
tout le reste. Il avait, a-t-on dit,
«
toutes les qualités du général, le coup d'oeil à
la fois le plus large et le plus net, la conception du plus vaste ensemble
et celle des moindres détails, une tactique aussi savante et aussi
sûre d'elle-même pour la défensive que pour l'offensive,
et pour la retraite que pour l'attaque; un talent incomparable d'administrateur
et de diplomate, par-dessus tout l'art de se faire obéir, de s'attacher
ses soldats sans les gâter, et de les avoir à soi sans être
à eux. » (F. de Coulanges).
Ce patricien élégant et raffiné,
ce viveur ardent au plaisir, ce roi de la mode étonna par les vertus
d'homme de terrain qu'il déployaient d'un coup.
«
J'aurais voulu voir, écrit Michelet,
cette blanche et pâle figure, fanée avant l'âge par
la débauche, cet homme délicat et épileptique, marchant
sous les pluies de la Gaule, à la tête des légions,
traversant nos fleuves à la nage; ou bien à cheval entre
les litières où ses secrétaires étaient portés,
dictant quatre, six lettres à la fois, remuant Rome du fond de la
Belgique, exterminant sur son chemin deux millions d'hommes, et domptant
en dix années la Gaule, le Rhin et l'Océan du Nord. »
Deux campagnes lui suffirent pour soumettre
la Gaule
septentrionale et occidentale (57-56).. La plupart des peuples belges avaient
formé entre eux une puissante coalition; seuls, les Rèmes
(Reims) se déclarèrent pour les Romains. César alla
se poster sur les bords de l'Aisne, dans une forte position entre Laon
et Reims;
et il se borna à repousser les assauts de l'ennemi. A la longue,
les barbares lassés et affaiblis se retirèrent. César
alors passa successivement chez chacun de ces peuples et les assujettit
en détail. Il n'y eut de résistance sérieuse que de
la part des Nerviens (Hainaut), protégés par la nature même
de leur pays marécageux et boisé. Vainqueurs un instant dans
une grande bataille sur les bords de la Sambre, ils finirent par succomber,
après avoir perdu presque tous leurs soldats (57). L'année
suivante, César se dirigea vers l'Ouest. Là dominaient parmi
les peuples du littoral entre Seine et Loire, les Vénètes,
fiers de leur marine et de leur commerce. César, pour les combattre,
dut improviser rapidement une flotte; il emprunta des navires à
quelques cités voisines; il en construisit lui-même plusieurs;
il appela des rameurs de la Narbonaise .
Mais les Vénètes avaient des vaisseaux de haut bord, inaccessibles
aux Romains. Ceux-ci imaginèrent d'adapter à de longues perches
des faux qui, en coupant les cordages, ôtaient au navire ennemi l'usage
de ses voiles. Ce procédé réussit à merveille,
et les Vénètes, vaincus vers l'embouchure de la Loire, renoncèrent
à la lutte. Pendant ce temps, le jeune Crassus
opérait contre les Ibères d'Aquitaine .
Les bulletins de victoire qui, à
chaque instant, arrivaient de ces contrées lointaines, les correspondances
particulières qui les commentaient en les exagérant, excitaient
à Rome un vif enthousiasme, non seulement dans la foule, mais encore
dans la classe des chevaliers, enchantés d'une conquête qui
ouvrait un nouveau champ à leurs spéculations financières
et commerciales. Mais dans le monde politique, l'opposition contre César
persistait. Bien plus, la discorde se glissait parmi ses alliés.
Le tribun Clodius avait donné libre carrière à ses
instincts anarchiques et livré Rome au désordre. Puis il
avait eu l'insolence de prendre directement Pompée
à partie, et, le 11 août 58, un de ses esclaves fut arrêté
comme il se préparait à tuer le triumvir. Ce fut là
un grave avertissement pour Pompée, qui songea, dès lors,
à se rapprocher du Sénat. Il savait que le meilleur moyen
de lui plaire était de rappeler Cicéron;
une loi votée, malgré Clodius, le 4 août 57, annula
la sentence d'exil qui avait frappé le grand orateur. A peine rentré
dans Rome, Cicéron témoigna sa reconnaissance à son
bienfaiteur. La ville souffrait de la disette, tant par la pénurie
du Trésor que par la recrudescence de la piraterie, qui entravait
le service des approvisionnements. Le Sénat résolut de nommer
un magistrat extraordinaire qui serait chargé de veiller à
l'alimentation publique, et Cicéron obtint que Pompée eût
cette fonction pour cinq ans, avec des pouvoirs considérables sur
tous les ports, sur tous les marchés de la Méditerranée.
Pompée, qui craignait d'avoir été dupé par
César en 60, puisqu'en somme il n'était rien dans Rome et
que son rival ne cessait de grandir par la guerre, reprenait par là
l'avantage, et on conçoit qu'il fût tout disposé à
se faire le chef et le défenseur du parti sénatorial, comme
Cicéron l'espérait. Mais les intransigeants du Sénat,
Caton
en tête, repoussèrent ses avances; ils ne virent pas qu'à
choisir entre Pompée et César, il était encore préférable
de subir Pompée, et ils refusèrent d'acheter son concours
par quelques concessions. Clodius, d'autre part, continuait d'exciter la
multitude contre lui, jusqu'au point de l'empêcher de parler au forum.
Bientôt il ne lui resta plus d'autre ressource que de resserrer son
alliance avec César qui, lui-même, était menacé
par ses adversaires d'être dépouillé de la province.
Au mois d'avril 56, dans les conférences de Lucques, les triumvirs
renouvelèrent leur ancien pacte. En vertu des arrangements stipulés,
Pompée et Crassus furent nommés
consuls pour 55. La loi Trebonia confia pour cinq ans, au premier
le gouvernement de l'Espagne, et au second le gouvernement de la Syrie.
Le lendemain, une seconde loi, considérant que le proconsulat de
César, commencé en janvier 58, expirait en janvier 53, décida
qu'il garderait son commandement pour une période de cinq ans à
partir de janvier 55 (date de la loi) ou pour une période de trois
ans à partir de janvier 53, c.-à-d. d'une façon ou
d'une autre, jusqu'au mois de janvier 50.
Crassus, sans
attendre la fin de son consulat, partit pour l'Orient et s'engagea dans
cette guerre des Parthes où il mourut le 9 juin 53. César
poursuivit en Gaule le cours de ses succès. En 55, il rejeta en
Germanie les Usipètes et les Tenctères, qui essayaient de
s'établir sur la rive gauche du Rhin; puis il franchit le fleuve
vers Bonn, et parcourut les contrées voisines, non pour les conquérir,
mais pour leur inspirer la crainte du nom romain. Ce fut pour le même
motif qu'il entreprit une expédition en Grande-Bretagne. Cette île,
celtique comme la Gaule, avait de fréquentes relations commerciales
et religieuses avec le continent; là se trouvait notamment dans
l'île de Mona (Man), le sanctuaire principal des Druides. Les deux
pointes que César poussa au milieu de ces populations ne furent
heureuses qu'à moitié; il ne recueillit que de vagues promesses
de fidélité, et il s'en contenta. Les Gaulois avaient profité
de son éloignement pour préparer une révolte. Les
chefs du mouvement furent Ambiorix et Induciomare.
Il s'étendit aux Éburons (Limbourg), aux Trévires
(Trèves),
aux Ménapes (entre Escaut et Meuse inférieure), aux Sénons
(Sens), aux Carnutes (Chartres).
Un des lieutenants de César, Sabinus, fut massacré dans son
camp avec la plupart de ses soldats (54); un autre, Quintus Cicéron,
frère de l'orateur, faillit avoir le même sort. II fallut
au proconsul une énergie et une activité extraordinaires
pour réprimer cette rébellion, qui se termina en 53 par des
ravages et des exécutions épouvantables. Elle était
à peine écrasée qu'une insurrection générale
éclatait. Ce fut la basse classe qui se montra la plus ardente à
secouer le joug; mais cette fois la noblesse s'unit à elle, parce
que, décidément, la domination romaine lui semblait trop
lourde, et César fut étonné « du merveilleux
accord des volontés pour ressaisir la liberté ».
Le signal partit de l'Auvergne ,
et fut donné par Vercingétorix.
Ce personnage appartenait à une des grandes familles du pays. Ambitieux
comme son père, il s'empara, dans Gergovie, du pouvoir par la force,
et il appela tous les Gaulois à la guerre. La plupart le reconnurent
pour chef, et les traîtres furent peu nombreux. Son plan était
d'affamer l'ennemi, en détruisant tout sur son passage. Il fut exécuté
dans toute sa rigueur chez les Bituriges, ou vingt villes furent incendiées;
mais les habitants d'Avaricum (Bourges)
demandèrent qu'on épargnât la leur. On céda,
et l'on eut tort, car la ville, emportée d'assaut par les Romains,
leur fournit beaucoup de provisions. César divisa son armée
en deux corps; l'un, confié à Labiénus, marcha vers
le Nord; avec l'autre, il alla personnellement assiéger Vercingétorix
à Gergovie. Il échoua dans son attaque, et il dut battre
en retraite. Labiénus, plus heureux, avait été vainqueur
devant Paris; mais il fut obligé de partir en toute hâte pour
le rejoindre vers Sens. César avait désormais toutes les
forces dans sa main. Néanmoins, il jugea prudent de se rapprocher
de la Transalpine, pour assurer ses communications et recevoir des renforts.
En route, il se heurta à Vercingétorix. Un combat de cavalerie
s'engagea, il fut funeste aux Gaulois qui s'enfuirent en désordre
à Alesia (probablement Alise-Sainte-Reine, dans la Côte-d'Or).
C'est là que Vercingétorix prit position, après avoir
dépêché dans tous les sens des cavaliers pour réclamer
des secours. César le bloqua par un ensemble de travaux qui avaient
un développement de 15 kilomètres, et il refit les mêmes
ouvrages du côté de la campagne. 250 000 hommes tentèrent
vainement de percer ses lignes; le double cercle qui entourait Alesia ne
put être brisé, et la famine amena la capitulation (52). Cinq
ans plus tard, après avoir assisté au triomphe de son vainqueur,
Vercingétorix était décapité à Rome.
Les Gaulois luttèrent encore, mais isolément, et par groupes
trop faibles pour que le succès fût possible; partout, d'ailleurs,
l'aristocratie s'empressa de revenir à la cause romaine. Le dernier
centre de résistance fut Uxellodunum (le Puy d'Issolu). Drappès
et Luctérius s'étaient jetés dans cette place, bâtie
comme un nid d'aigle sur une colline escarpée. Ils tinrent bon pendant
quelques mois, et César n'eut raison d'eux qu'en interceptant l'eau
qui alimentait la ville. Quand elle se fut rendue, tous les prisonniers
eurent la main coupée (51).
Tandis que César ajoutait une province
nouvelle à l'empire romain, Pompée
demeurait inactif. Il ne daigna même pas prendre possession de son
gouvernement d'Espagne après son consulat, et il s'y fit remplacer
par ses lieutenants. Aucun nuage ne s'éleva d'abord entre son allié
et lui. Mais, en août 54, il perdit sa femme, Julie, fille de César,
et avec elle disparut un des plus puissants liens qui les unissaient. D'autre
part, Crassus périt en juin 53, laissant
leurs deux ambitions en présence et sans équilibre. Ce double
événement porta un coup sensible au triumvirat, et la rupture
ne tarda pas à s'opérer. Les républicains s'étaient
enfin aperçus de l'intérêt qu'ils avaient à
gagner Pompée pour l'opposer à César, puisque, après
tout, ils n'étaient pas, eux-mêmes, capables de les évincer
tous deux. Émus de l'état d'anarchie où Rome se débattait
depuis plusieurs années, et qui fut à son comble après
l'assassinat de Clodius par Milon en janvier 52,
ils se résignèrent à créer un dictateur. Sur
l'initiative du Sénat, Pompée fut nommé seul consul,
avec défense de se donner un collègue avant deux mois, et
on l'investit d'une autorité discrétionnaire par la fameuse
formule qui déclarait la République en danger (caveat
consul ne quid detrimenti respublica capiat). Pompée avait été
choisi pour un double objet. La première partie de sa tâche
consistait à rétablir l'ordre dans la rue; il l'accomplit
assez promptement. La seconde était plus délicate; il s'agissait
d'abattre César, qui était homme à se défendre.
César avait plus d'une illégalité sur la conscience,
et il n'était pas malaisé de trouver matière à
quelque procès politique dans sa vie antérieure. Aussi était-il
résolu à ne pas rentrer dans Rome en simple particulier;
il voulait passer sans interruption de son gouvernement provincial à
un second consulat, pour rester toujours inviolable. A cet effet, il sollicita
en 52 et il obtint la permission de briguer, absent, le consulat. Mais
peu après Pompée remit en vigueur la règle qui exigeait
la présence des candidats, puis, sur les réclamations des
césariens, il inséra dans l'exemplaire officiel de la loi
une réserve en faveur de César, espérant toutefois
que cette interpolation n'aurait aucune valeur juridique. Une autre loi
stipula qu'à l'avenir un intervalle de cinq ans devrait s'écouler
entre une magistrature urbaine et un commandement extérieur. La
conséquence de ces deux mesures était de livrer César
à la merci de ses adversaires. En effet, d'après les principes
du droit public, il ne pouvait être élu consul qu'aux comices
de juillet 49, et, comme ses pouvoirs actuels expiraient en janvier 50,
il allait se trouver pendant quelques mois exposé à toutes
les manoeuvres qui se tramaient contre lui, à moins qu'il ne demeurât
hors de Rome, ce qui était renoncer au consulat. Que si, par quelque
heureuse circonstance, il échappait à ce premier piège,
on était sûr de le saisir dans les cinq années qui
suivraient celle où il aurait été consul. Le complot
était bien ourdi, mais César allégua que le peuple,
en l'autorisant à poser absent sa candidature, avait du même
coup prorogé son proconsulat jusqu'à son élection.
Ce raisonnement était peut-être conforme à l'esprit
de la loi, et César était dans son rôle en se plaçant
sur ce terrain. Mais le Sénat était dans le sien en refusant
de l'y suivre, car le plébiscite de 52 n'énonçait,
en termes précis, aucune clause de ce genre, et pour un Romain il
n'y avait dans un texte législatif que ce qui s'y trouvait réellement
écrit. (P. Guiraud). |
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