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Alea
jacta est
Au mois de mars 50, quand l'échéance
du gouvernement des Gaules fut arrivée, le Sénat délibéra
sur le remplacement de César. Pendant les débats, le tribun
Curion,
qui s'était vendu secrètement au proconsul, suggéra
une idée qui séduisit d'emblée tout le monde. Il demanda
que Pompée
et César fussent rendus simultanément à la vie privée
: c'était, d'après lui, le seul moyen d'assurer le salut
de la République. 370 voix contre 22 se rangèrent à
cet avis. Mais Pompée, dont les pouvoirs avaient encore plusieurs
années à courir, protesta contre cette résolution,
et on n'insista pas. De délai en délai, l'affaire traîna
en longueur jusqu'au mois d'octobre. A ce moment, le bruit se répandit
que César avait amené quatre légions à Plaisance.
Aussitôt, le consul Marcellus somme Pompée «-de
marcher contre lui avec toutes les troupes qui seraient nécessaires
», et les préparatifs de guerre commencèrent. César,
qui était prêt, avait tout avantage à brusquer les
choses. II envoya de Ravenne son ultimatum au Sénat. Il offrait
d'abandonner sa charge si Pompée renonçait à la sienne;
sinon il exigeait qu'on lui laissât jusqu'aux prochains comices une
partie de sa province avec une ou deux légions. Quelques sénateurs
étaient d'avis qu'on agréât ces conditions; mais sur
les véhémentes instances du consul Lentulus, un décret
fut adopté, qui enjoignait à César de licencier son
armée et de quitter la Gaule (janvier 49). Il ne voulut pas obéir;
et, franchissant le Rubicon ,
qui servait de limite méridionale à la Cisalpine, il envahit
l'Italie .
On a beaucoup discuté pour savoir à qui incombait la responsabilité
de la guerre civile. On croyait la question résolue par un savant
mémoire de Mommsen intitulé Die Rechtsfrage zwischen Caesar
und dem Senat. Mais depuis elle a été soumise à
un nouvel examen, et les érudits sont loin d'être unanimes
sur ce point. Voici, semble-t-il, quelle est l'opinion la plus probable.
Comme dans tous les conflits de ce genre, il y eut des torts réciproques.
Pompée n'était pas plus désintéressé
que son adversaire, et il désirait, autant que lui, le pouvoir suprême.
Le Sénat, d'autre part, ne garda peut-être pas assez de ménagements
pour César, et manifesta trop ouvertement l'intention de le perdre.
Mais à qui la faute? César n'avait-il pas fourni lui-même
des armes à ses ennemis, en se lançant dans les plus coupables
intrigues, en violant les lois, et en affichant une ambition dangereuse
pour la République? La révolte était pour lui le seul
moyen de se soustraire à des poursuites où il aurait sûrement
succombé. Pourquoi donc s'était-il mis dans le cas d'être
poursuivi? Le Sénat ne faisait, en somme, que son devoir en défendant
le régime établi, et il serait vraiment étrange qu'on
le blâmât de l'avoir rempli. On objecte qu'il s'attaquait au
vainqueur des Gaules. Sans doute, mais il s'appuyait aussi sur le vainqueur
de Mithridate et sur le pacificateur de l'Orient.
D'ailleurs, la victoire confère-t-elle nécessairement à
un homme le droit d'asservir sa patrie? Un sophisme singulier plane sur
tout ce débat. A lire certains historiens, on dirait que César
et le Sénat étaient deux puissances absolument égales,
et que le premier était fondé à réclamer du
second la reconnaissance et le respect de ses intérêts personnels,
comme si le citoyen, dans les cités antiques, était autre
chose que l'humble serviteur de l'État. On dit que le peuple voulait
un maître et que César avait pour complice la grande masse
des Romains. Est-ce là une raison sérieuse pour quiconque
sait l'aveuglement et la sottise habituelles des foules, et, à supposer
que la voix populaire soit habituellement « la voix de la Nécessité
», ne conviendrait-il pas tout au moins de contester ce privilège
à l'immense populace qui encombrait les rues de Rome, à cette
vile multitude? Je consens que la dictature de César parût
être un excellent remède contre l'anarchie. N'était-il
pas le principal auteur du mal, et faudra-t-il lui faire un mérite
de l'avoir réprimée, alors qu'il n'avait rien négligé
jusque-là pour l'aggraver? J'ajoute qu'il n'eut même pas la
stricte légalité pour lui, Ses pouvoirs étaient échus
depuis le mois de mars 50, peut-être depuis le mois de janvier, et
le plébiscite de 52, en lui accordant la faveur de rester hors de
la ville pendant la période électorale, ne les avait pas
prolongés, quoiqu'il affirmât le contraire. Il avait beau
prétendre que l'un n'allait pas sans l'autre; les textes étaient
muets là-dessus, et à Rome la lettre de la loi était
tout.
Une fois décidé à
la guerre, il la conduisit avec sa vigueur ordinaire. Il se jeta immédiatement
sur la route de Rome, et Pompée,
qui affectait naguère tant d'assurance, Pompée qui avait
juré de faire sortir de terre les légions, se retira sans
résistance. Il évacua la capitale, il évacua même
l'Italie ,
et, après une campagne de deux mois, César eut toute la péninsule
à lui. Avant de passer en Orient, il partit pour l'Espagne, où
il se débarrassa - de trois lieutenants pompéiens, Varron,
Afranius
et Petreius; au retour, il accepta la soumission de Marseille d'abord soulevée
contre lui; il traversa Rome pour y recevoir le consulat, et profitant
de la négligence de Pompée, il franchit le détroit
qui sépare Brindisi de l'Epire .
Les deux ennemis se trouvèrent alors en contact. Entre eux, il n'y
avait pas une grande disproportion de forces, car si Pompée avait
sous ses ordres neuf légions, avec beaucoup d'auxiliaires levés
en Grèce et en Asie, César commandait huit légions,
incomplètes, il est vrai, sans parler de ses Gaulois et de ses Germains.
Il avait de plus une armée aguerrie, dévouée, pleine
de confiance dans son chef, prête pour lui à tous les sacrifices,
tandis que pompée, bien inférieur en talents militaires,
avait à compter avec les soupçons, les scrupules et les impatiences
de son entourage de nobles et de sénateurs. Après une série
d'opérations autour de Dyrrachiumi, César se retira en Thessalie .
C'est là qu'il gagna la victoire de Pharsale (9 août 48).
Pompée vaincu espérait trouver un asile à la cour
du roi d'Égypte ,
dont le père avait été son ami; il fut tué
à Péluse
(28 septembre). César apprit sa mort en débarquant. Rome
exerçait alors une sorte de protectorat sur cette contrée;
en vertu de ce droit, il voulut régler les affaires intérieures
du royaume, troublé par les discordes. Son intervention provoqua
une émeute formidable dont il ne triompha qu'à grand-peine.
Bien qu'un intérêt puissant l'appelât en Italie, il
différa son retour, retenu à Alexandrie
autant par les charmes de Cléopâtre
VII que par les succès de la politique, et lorsqu'il s'éloigna
enfin, il laissa la reine et son frère sous la garde de deux légions.
Avant de rentrer à Rome, il voulût anéantir le fils
de Mithridate, Pharnace, qui s'était
imprudemment étendu dans l'Asie Mineure. Il n'eut « qu'à
venir et voir pour vaincre,
veni, vidi, vici ». Pharnace battu
s'enfuit, et fut remplacé par un prince plus docile.
Pharsale avait fait de César le
maître du monde, et ses deux campagnes d'Afrique (bataille de Thapsus,
6 avril 46) et d'Espagne (bataille de Munda, 17 mars 45) contre les
républicains ne furent en réalité que des épisodes.
Quelle fut la nature de son pouvoir, et quel fut son gouvernement? L'autorité
de César reposa essentiellement sur la dictature, non pas celle
des anciens temps, toujours courte et instituée pour un objet déterminé,
mais celle de Sylla, imitation mal déguisée de la monarchie.
En octobre 48, après Pharsale, elle lui fut conférée
sans échéance fixe; en 46, on la lui donna pour dix ans,
et en 44, il l'eut à vie. Jadis, le dictateur n'avait pas le droit
de puiser dans le trésor sans l'agrément du Sénat;
la restriction disparut pour César, qui géra en toute liberté
les fonds de l'État. Cette magistrature suffisait à lui assurer
la toute-puissance; il la cumula avec plusieurs autres. Il fut consul en
48, 46, 45 et 44, une fois sans collègue (45); mais cette charge
n'ajoutait rien à ses prérogatives; la preuve, c'est qu'il
y renonça dans le courant de 45, pour la reprendre l'année
suivante. Sa qualité de patricien l'excluait du tribunat; il se
fit déclarer inviolable et sacré, et il s'attribua le pouvoir
de déposer les tribuns. Comme il était consul, il lui était
interdit d'être censeur; à défaut du titre, il s'appropria
la fonction, sous le nom de préfet des moeurs. Il était déjà
grand pontife, et par là directeur suprême du culte; il entra
dans le collège des augures .
Cette réunion des plus hautes dignités de la République
sur sa tête était aussi contraire que possible à l'esprit
des institutions romaines; elle n'était légale que parce
qu'elle était l'oeuvre de la loi. (P. Guiraud). |
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