Chapitre 7
Conversation
avec les hommes
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« O
atomes intelligents, dans qui l'Etre éternel
s'est plu à manifester son adresse et sa puissance, vous devez sans
doute goûter des joies bien pures sur votre globe : car, ayant si
peu de matière, et paraissant tout esprit,
vous devez passer votre vie à aimer et à penser; c'est la
véritable vie des esprits. Je n'ai vu nulle part le vrai bonheur;
mais il est ici, sans doute. »
A ce discours, tous les philosophes secouèrent
la tête; et l'un d'eux, plus franc que les autres, avoua de bonne
foi que, si l'on excepte un petit nombre d'habitants fort peu considérés,
tout le reste est un assemblage de fous, de méchants et de malheureux.
«
Nous
avons plus de matière qu'il ne nous en faut, dit-il, pour faire
beaucoup de mal, si le mal vient de la matière; et trop d'esprit,
si le mal vient de l'esprit. savez-vous bien, par exemple, qu'à
l'heure où je vous parle, il y a cent mille fous de notre espèce,
couverts de chapeaux, qui tuent cent mille autres animaux couverts d'un
turban, ou qui sont massacrés par eux [1],
et que, presque sur toute la Terre ,
c'est ainsi qu'on en use de temps immémorial? »
Le Sirien frémit, et demanda quel pouvait
être le sujet de ces horribles querelles entre de si chétifs
animaux.
«
Il
s'agit, dit le philosophe, de quelque tas de boue grand comme votre talon.
Ce n'est pas qu'aucun de ces millions d'hommes qui font égorger
prétende un fétu sur ce tas de boue. Il ne s'agit que de
savoir s'il appartiendra à un certain homme qu'on nomme Sultan,
ou à un autre qu'on nomme, je ne sais pourquoi, César. Ni
l'un ni l'autre n'a jamais vu ni ne verra jamais le petit coin de terre
dont il s'agit; et presque aucun de ces animaux, qui s'égorgent
mutuellement, n'a jamais vu l'animal pour lequel ils s'égorgent.
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[1]
Allusion
semble-t-il à la guerre austro-hongroise qui a eu lieu entre 1736
et 1739.
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- Ah! malheureux! s'écria
le Sirien avec indignation, peut-on concevoir cet excès de rage
forcenée! Il me prend envie de faire trois pas, et d'écraser
de trois coups de pied toute cette fourmilière d'assassins ridicules.
- Ne vous en donnez pas la peine, lui répondit-on; ils travaillent
assez à leur ruine. Sachez qu'au bout de dix ans, il ne reste jamais
la centième partie de ces misérables; sachez que, quand même
ils n'auraient pas tiré l'épée, la faim, la fatigue
ou l'intempérance, les emportent presque tous. D'ailleurs, ce n'est
pas eux qu'il faut punir, ce sont ces barbares sédentaires qui du
fond de leur cabinet ordonnent, dans le temps de leur digestion, le massacre
d'un million d'homme, et qui ensuite en font remercier Dieu solennellement.
»
Le voyageur se sentait ému de pitié
pour la petite race humaine, dans laquelle il découvrait de si étonnants
contrastes.
«
Puisque
vous êtes du petit nombre des sages, dit-il à ces messieurs,
et qu'apparemment vous ne tuez personne pour de l'argent, dites-moi, je
vous en prie, à quoi vous vous occupez. - Nous disséquons
des mouches, dit le philosophe, nous mesurons des lignes, nous assemblons
des nombres; nous sommes d'accord sur deux ou trois points que nous entendons,
et nous disputons sur deux ou trois mille que nous n'entendons pas. »
Il prit aussitôt fantaisie au Sirien
et au Saturnien d'interroger ces atomes pensants, pour savoir les choses
dont ils convenaient.
«
Combien
comptez-vous, dit-il, de l'étoile de la Canicule [Sirius ]
à
la grande étoile des Gémeaux [Castor ]?Ils
répondirent tous à la fois : - Trente-deux degrés
et demi. - Combien comptez-vous d'ici à la Lune ?
- Soixante demi-diamètres de la Terre
en nombre rond. - Combien pèse votre air? »
Il croyait les attraper, mais tous lui dirent
que l'air pèse environ neuf cents fois moins qu'un pareil volume
de l'eau la plus légère, et dix-neuf cents fois moins que
l'or de ducat. Le petit nain de Saturne ,
étonné de leurs réponses, fut tenté de prendre
pour des sorciers ces mêmes gens auxquels il avait refusé
une âme un quart d'heure auparavant. |
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Enfin Micromégas leur
dit :
«
Puisque
vous savez si bien ce qui est hors de vous, sans doute vous savez encore
mieux ce qui est en dedans. Dites-moi ce que c'est que votre âme,
et comment vous formez vos idées [2].
»
Les philosophes parlèrent tous à
la fois comme auparavant : mais ils furent tous de différents avis.
Le plus vieux citait Aristote, l'autre prononçait
le nom de Descartes; celui-ci, de Malebranche;
cet autre, de Leibniz; cet autre, de Locke.
Un vieux péripatéticien[3]
dit
tout haut avec confiance :
«
L'âme
est un entéléchie, et une raison par qui elle a la puissance
d'être ce qu'elle est. C'est ce que déclare expressément
Aristote, page 633 de l'édition du Louvre [4].
Enteleceia esti
- Je n'entends pas trop bien le grec, dit
le géant. - Ni moi non plus, dit la mite philosophique. Pourquoi
donc, reprit le Sirien, citez-vous un certain Aristote en grec ? - C'est,
répliqua le savant, qu'il faut bien citer ce qu'on ne comprend point
du tout dans la langue qu'on entend le moins. »
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[2]
La
formation des idées est l'un des thèmes récurrents
de la philosophie
des Lumières.
[3]
Autrement
dit un aristotélicien.
[4]
Aristote : De anima, II,2.
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Le cartésien
prit la parole, et dit :
«
L'âme
est un esprit pur qui a reçu dans le ventre de sa mère toutes
les idées métaphysiques, et qui, en sortant de là,
est obligée d'aller à l'école, et d'apprendre tout
de nouveau ce qu'elle a si bien su, et qu'elle ne saura plus. - Ce n'était
donc pas la peine, répondit l'animal de huit lieues, que ton âme
fût si savante dans le ventre de ta mère, pour être
si ignorante quand tu aurais de la barbe au menton. Mais qu'entends-tu
par esprit? - Que me demandez-vous là ? dit le raisonneur; je n'en
ai point d'idée; on dit que ce n'est pas de la matière. -
Mais sais-tu au moins ce que c'est que de la matière? - Très
bien, répondit l'homme. Par exemple cette pierre est grise, et d'une
telle forme, elle a ses trois dimensions, elle est pesante et divisible.
- Eh bien ! dit le Sirien, cette chose qui te paraît être divisible,
pesante et grise, me dirais-tu bien ce que c'est? Tu vois quelques attributs;
mais le fond de la chose, le connais-tu ? - Non, dit l'autre. - Tu ne sais
donc point ce que c'est que la matière. »
Alors monsieur Micromégas adressant
la parole à un autre sage qu'il tenait sur son pouce, lui demanda
ce que c'était que son âme, et ce qu'elle faisait.
«
Rien
du tout, répondit le philosophe malebranchiste; c'est Dieu qui fait
tout pour moi: je vois tout en lui, je fais tout en lui; c'est lui qui
fait tout sans que je m'en mêle. - Autant vaudrait ne pas être,
reprit le sage de Sirius. Et toi, mon ami, dit-il à un leibnizien
qui était là, qu'est-ce que ton âme ? - C'est, répondit
le leibnizien, une aiguille qui montre les heures pendant que mon corps
carillonne, ou bien, si vous voulez, c'est elle qui carillonne pendant
que mon corps montre l'heure; ou bien mon âme est le miroir de l'univers,
et mon corps est la bordure du miroir : cela est clair. »
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Un petit partisan de Locke
était là tout auprès; et quand on lui eut enfin adressé
la parole :
«
Je
ne sais pas, dit-il, comment je pense, mais je sais que je n'ai jamais
pensé qu'à l'occasion de mes sens. Qu'il y ait des substances
immatérielles et intelligentes, c'est de quoi je ne doute pas; mais
qu'il soit impossible à Dieu de communiquer la pensée à
la matière, c'est de quoi je doute fort. Je révère
la puissance éternelle; il ne m'appartient pas de la borner: je
n'affirme rien; je me contente de croire qu'il y a plus de choses possibles
qu'on ne pense. »
L'animal de Sirius sourit : il ne trouva pas
celui-là le moins sage; et le nain de Saturne aurait embrassé
le sectateur de Locke sans l'extrême disproportion. Mais il y avait
là, par malheur, un petit animalcule en bonnet carré [5]
qui coupa la parole à tous les animalcules philosophes; il dit qu'il
savait tout le secret, que cela se trouvait dans la Somme de saint
Thomas; il regarda de haut en bas les deux habitants célestes;
il leur soutint que leurs personnes, leurs mondes, leurs soleils, leurs
étoiles, tout était fait uniquement pour l'homme. A ce discours,
nos deux voyageurs se laissèrent aller l'un sur l'autre en étouffant
de ce rire inextinguible qui, selon Homère,
est le partage des dieux : leurs épaules et leurs ventres allaient
et venaient, et dans ces convulsions le vaisseau, que le Sirien avait sur
son ongle, tomba dans une poche de la culotte du Saturnien. Ces deux bonnes
gens le cherchèrent longtemps; enfin ils retrouvèrent l'équipage,
et le rajustèrent fort proprement. Le Sirien reprit les petites
mites; il leur parla encore avec beaucoup de bonté, quoiqu'il fût
un peu fâché dans le fond du coeur de voir que les infiniment
petits eussent un orgueil presque infiniment grand. Il leur promit de leur
faire un beau livre de philosophie, écrit fort menu pour leur usage,
et que, dans ce livre, ils verraient le bout des choses. Effectivement,
il leur donna ce volume avant son départ : on le porta à
Paris à l'Académie des sciences;
mais, quand le secrétaire l'eut ouvert, il ne vit rien qu'un livre
tout blanc :
«
Ah
! dit-il, je m'en étais bien douté. »
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[5]
Un théologien.
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