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Selkirk

Alexander Selkirk est un marin anglais, né à Largo (auj. Lower Largo), dans le comté de Fife, en Ecosse, vers 1680. C'est l'aventure de ce marin, abandonné dans une île déserte du Pacifique Sud, qui a fourni à Daniel Defoe le sujet de son fameux roman Robinson Crusoé

Selkirk était entré tout jeune dans la marine anglaise et parvenu au grade de contre-maître ou navigateur. Il servait en cette qualité en 1701, à l'occasion d'une expédition corsaire commandée par William Dampier, sur le navire le Cinq-Ports, lorsque son capitaine, un certain Thomas Stradling, à la suite de quelques démêlés restés obscurs - une tentative de mutinerie de trop, semble-t-il -, eut l'idée de faire jeter  cet officier indiscipliné dans l'une des îles Juan-Fernandez (île Mas-a-Tierra, nommée aujourd'hui île Robinson Crusoé), située à 700 kilomètres de la côte occidentale du Chili, entièrement déserte et hors du chemin ordinaire des navires.
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Selkirk retrouvé sur son île.
Alexander Selkirk secouru par les vaissseaux des capitaines Rogers et Courtney.
(Illustration d'une biographie de Selkirk parue en 1841).

Alexander Selkirk y vécut quatre ans, seul, ignoré du monde entier, jusqu'au jour où il fut délivré par les vaisseaux The Duke, commandé par le capitaine Woodes Rogers et The Duchess, du capitaine Stephen Courtney, en provenance de Bristol,  et  qui, de la haute mer, avait aperçu un feu allumé dans cette île connue des navigateurs comme inhabitée, et qui envoya quelques hommes de son équipage à la recherche des causes de ce phénomène. On ne lira pas sans intérêt la page du journal de bord du capitaine Rogers, telle qu'elle fut publiée par lui en 1712 :

• 1709. Janvier 31. A sept heures du matin, nous aperçûmes l'île Juan-Fernandez.

• Février 2. Nous envoyâmes la yole à terre et comme elle ne revenait pas, j'expédiai la pinasse à sa recherche. Celle-ci fut bientôt de retour; elle rapportait quantité d'écrevisses et ramenait un homme vêtu de peaux de chèvres sauvages, qui paraissait aussi sauvage que les chèvres elles-mêmes. Il y avait quatre ans et quatre mois qu'il avait été abandonné en ce lieu par le capitaine Stradling, commandant le navire le Cinq-Ports, sur lequel il était contre-maître. Son nom était Alexandre Selkirk. Le capitaine Dampier, qui était venu ici dans le même temps avec le Cinq-Ports, m'ayant dit que cet homme était alors le meilleur marin du bord, je le reçus immédiatement sur notre bâtiment dans son grade. C'était lui qui avait fait le feu que nous avions aperçu la nuit précédente, quelques indices lui ayant fait penser que nous étions Anglais. Pendant son séjour dans l'île, il avait vu plusieurs navires passer au large; deux seulement y jetèrent l'ancre. Il vint les reconnaître et s'aperçut qu'ils étaient espagnols, ce qui le fit s'éloigner aussitôt. Si ç'eût été un équipage français, il se fût rendu. Quant aux Espagnols, il eût préféré plutôt mourir dans ce désert que de se remettre entre leurs mains. Ils l'eussent incontestablement, disait-il, ou tué ou condamné contre esclave au travail des mines, car il ne pensait pas qu'ils eussent épargné un étranger aussi bien en état que lui de montrer à d'autres les routes de la mer du Sud. Il eut toutefois beaucoup de peine à leur échapper. On l'aperçut, on tira sur lui et on le poursuivit jusque dans les bois, où il grimpa sur la cime d'un arbre au pied duquel ses ennemis vinrent puiser de l'eau et tuer quelques chèvres; mais ils s'éloignèrent sans l'avoir découvert.

Selkirk avait été déposé dans cette île par ordre de son capitaine, avec lequel il avait eu un démêlé; on lui laissa ses habits de rechange, son hamac, son fusil, un peu de poutre, quelques balles, du tabac, une hache, un couteau, un chaudron, une Bible, quelques livres de prières et des instruments et livres de marine. Durant les huit premiers mois de son séjour, il eut beaucoup de peine à combattre la mélancolie qui l'accablait et il avait peine à supporter l'horreur de son isolement. Il construisit deux huttes avec des arbres à piment, les couvrit de longues herbes et les tendit à l'intérieur de la peau des chèvres qu'il tuait pour se nourrir. La viande fut son unique aliment tant que dura sa livre de poudre et il se procurait du feu en frottant vivement deux bâtons l'un contre l'autre entre ses genoux.
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Alexander Selkirk sur l'île Juan-Fernadez.

Selkirk et ses chèvres. Au fond, ses deux cabanes.

Dans la plus petite de ses cabanes, située à quelque distance de l'autre, il apprêtait sa nourriture; dans la plus grande, il dormait, lisait, chantait des psaumes et priait, ayant été, disait-il, meilleur chrétien dans cette solitude qu'il ne l'avait été auparavant et qu'il ne le serait peut-être ensuite. D'abord il ne mangeait que lorsque le besoin l'y forçait, à cause du chagrin qui le dévorait, et aussi du manque de pain et de sel. De même, il n'allait se coucher que quand le sommeil l'accablait tout à fait. L'arbre à piment, qui fait un feu clair, lui servait en même temps à se chauffer et à s'éclairer, et son odeur balsamique le réjouissait.

Il aurait pu avoir autant de poisson qu'il en eût pu manger, mais le manque de sel le lui rendait malsain; certaines écrevisses, grosses comme nos homards, lui semblèrent seules toujours très bonnes. Tantôt il les faisait bouillir, tantôt il les faisait griller; c'était aussi de ces deux façons qu'il préparait sa viande lorsqu'il en mangeait. La chair des chèvres de Juan-Fernandez lui sembla meilleure que celle des nôtres et lui donna toujours un excellent bouillon. Il comptait avoir tué durant son séjour à peu près cinq cents chèvres et en avoir capturé encore davantage, qu'il relâchait après les avoir toutefois marquées aux oreilles. Quand sa petite provision de poudre fut épuisée, il les prit à le course, et sa manière de vivre, jointe à l'exercice continuel qu'il prenait, l'avait rendu tellement agile que c'était merveille de le voir courir à travers les bois, au milieu des rochers et des collines, après les chèvres, qu'il chassait sur notre demande. A plusieurs reprises, nous lui adjoignîmes, pour l'aider dans sa chasse, un bouledogue et quelques-uns de nos matelots les plus lestes, mais il laissait bientôt en arrière hommes et chien, s'élançait sur les chèvres et nous les rapportait sur son dos. Il nous raconta qu'un jour, en poursuivant un de ces animaux, son ardeur avait failli lui coûter la vie; il atteignit l'animal au bord d'un précipice que des buissons dérobaient à sa vue, tomba avec la chèvre d'une grande hauteur et resta sans connaissance, brisé et anéanti. Lorsqu'il revint à lui, vingt-quatre heures environ s'étaient écoulées, la chèvre gisait morte à ses côtés; il eut beaucoup de peine à se traîner jusqu'à sa hutte, qui se trouvait à plus de 2000 pas de là, et dans laquelle il resta dix jours sans bouger.

Au bout de quelque temps, la viande, sans pain ni sel, lui sembla meilleure qu'aux premiers jours; dans la saison, il eut une grande quantité d'excellents navets qui avaient été semés par les hommes de l'équipage du capitaine Dampier et qui couvraient alors plusieurs acres de terrain. Le palmiste lui donnait d'excellents choux, et il assaisonnait ses mets avec le fruit du myrte piment, communément appelé poivre de la Jamaïque; il trouva également ici le poivre noir ou malagita, qui lui fut un excellent correctif pour différentes indispositions.

Ses souliers ne tardèrent pas à s'user, ainsi que ses habits; mais ses pieds devinrent si durs qu'il pouvait marcher partout sans être le moins du monde incommodé; il eut même par la suite beaucoup de peine à s'habituer à remettre des chaussures.

Il fut, durant les premiers temps, très tourmenté par les chats et les rats. Ces animaux, introduits dans l'île par les bâtiments qui y avaient déjà relâché pour faire de l'eau et du bois, s'étaient prodigieusement multipliés. Les rats rongeaient ses pieds et ses vêtements pendant qu'il dormait; pour s'en débarrasser, il jeta de la viande aux chats, qui devinrent bientôt familiers, arrivèrent par centaines et le débarrassèrent en peu de temps de ses ennemis. Il apprivoisa de la même manière quelques chevreaux, qu'il habitua, ainsi que les chats, à danser au son de ses chants, Lorsque ses habits furent tombés en lambeaux, il se fit une casaque et un bonnet de peau de chèvre, dont il unit les différents morceaux au moyen d'effilés tirés de ses vieilles hardes qu'il découpait avec son couteau. Dès que cet instrument eut rendu tous les services qu'il pouvait rendre, Selkirk le remplaça, tant bien que mal, par des morceaux de cercles de tonneaux ramassés sur la grève et qu'il façonna avec des pierres. Comme il avait quelque peu de toile, il se fit des chemises et les cousit de la même manière que la casaque; dans toutes les opérations de ce genre, un clou lui servait d'aiguille.

Aux premiers instants de sa présence parmi nous, sa joie fut extrême; mais dans la solitude il avait presque oublié sa langue et nous eûmes beaucoup de peine à le comprendre; il ne prononçait les mots que de distance en distance et sans liaison. Au bout de trois jours, le souvenir des mots commença à lui revenir, et il nous avoua que, jusque-là, le silence qu'il avait souvent observé avait été tout à fait involontaire. 

Nous lui offrîmes un verre d'eau-de-vie ; mais n'ayant bu autre chose que de l'eau depuis son débarquement, il ne voulut pas y toucher; il se passa de même assez de temps avant qu'il pût reprendre l'habitude de nos aliments ordinaires...

Devenu contre-maître sur le navire de Rogers, Alexandre Selkirk revint en Angleterre en 1711 et retourna vivre près des siens, dans sa ville natale, où il ne passa que neuf mois, très occupé, semble-t-il, à raconter son histoire. On sait qu'il reprit ensuite la mer. On le retrouvera plus tard à bord d'un navire négrier et il mourra en 1721, au large du Ghana. On a raconté qu'il avait tenu un journal de ses actions et de ses pensées durant son séjour dans l'île, et qu'il communiqua ce journal à Daniel Defoe dans une taverne où il était connu sous le nom de M. Dimanche. Cependant, le récit qui précède suffit pour faire voir que l'écrivain n'emprunta aux aventures du matelot abandonné que l'idée mère de son oeuvre; les détails n'ont que peu de points de ressemblance. 
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Robinson Crusoé.
Robinson Crusoé, à mi chemin entre Alexander Selkirk 
et le Bon Pasteur des anciens Chrétiens...

Un romancier français contemporain, X.-B. Saintine, suivant de plus près le récit du capitaine Rogers, a composé avec l'histoire de Selkirk un roman remarquable : Seul! (Paris , 1857. in- 12) qui forme la contre-partie du Robinson Crusoé, cette épopée de l'individualisme. X.-B. Saintine dévéloppe une thèse entièrement opposée à celle de Daniel Defoe; il montre l'être humain, si bien doué qu'il soit sous le rapport de l'énergie et de l'intelligence, dégénérant peu à peu dans la solitude et tombant fatalement au rang de la bête, dont il est obligé de contracter les habitudes, Ce roman proclame la solidarité humaine et affirme la sociabilité comme caractère essentiel de l'homme, comme condition sine qua non de tout progrès; celui de Daniel Defoe exalte, au contraire, l'énergie individuelle qui ne compte que sur elle-même et peut se passer du reste du monde.  (PL).

Joseph Autran a consacré à Alexander Selkirk les vers suivants dans ses Poèmes de la mer :
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Selkirk

« A Bristol, sur le quai, le nom de Lion rouge
Désigne un lieu connu de tous les gens de mer 
Taverne du nommé Walkins, honnête bouge, 
Où l'ale est sans pareille et ne coûte pas cher.

Cent marins attablés trinquent dans un nuage; 
On a peine à s'entendre, on a peine à se voir;
On fume, on rit, on joue. - Un grave personnage, 
A son heure, à son jour, ici revient s'asseoir.

Il demeure caché six jours de la semaine.
Que fait-il tout ce temps? buveurs, le savez-vous?
Non; mais chaque dimanche à la nuit le ramène, 
Toujours en linge blanc, toujours pensif et doux.

Tête que le malheur plus que le temps fit blanche, 
Oeil perçant et profond, sous un voile d'ennui.
Chacun l'aime et lui dit : « Bonjour, monsieur Dimanche »
Sans oser cependant s'asseoir trop près de lui.

Un soir que dans son angle, un coude sur la table,
Il rêvait, des buveurs écoutant les propos, 
Un homme entra, figure étrange, invraisemblable, 
Dont l'aspect, un moment, fit négliger les pots.

Contre toutes les lois de la saine coutume 
L'habit du nouvel hôte effrontément péchait
Il portait un chapeau moitié jonc, moitié plume, 
Et la peau d'une chèvre à son dos s'attachait.

Il avait nom Selkirk; à peine gazouillée,
Sa langue n'avait rien du rudiment saxon 
Était-ce un bruit du vent à travers la feuillée? 
De quelque oiseau des bois était-ce la chanson?

Quand il fut mieux compris enfin de l'auditoire
(Toute langue est bientôt familière aux marins),
Il prit place à la table et conta son histoire,
Non sans mentir un peu... voilà ce que je crains.

Dans l'Océan du Sud, orageuse étendue,
Il avait, disait-il, vécu sept ans entiers, 
Matelot naufragé, créature perdue, 
Sur un îlot désert, planté de cocotiers.

Quel secret fut le sien pour vaincre la nature?
Il priait le Seigneur, son unique témoin, 
Demandait au travail l'habit et la pâture, 
Et trouvait le génie à force de besoin...

Ainsi parlait cet homme, et soudain le vieux sage 
Sentait courir en lui je ne sais quel frisson... 
Lève le front, Selkirk! réjouis-toi, sauvage 
Tu vivras immortel... tu seras Robinson !  »
 

(J. Autran, extrait des Poèmes de la mer).
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