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Le Voyage d'Uraniborg
Jean Picard, 1680 


Article premier

Picard 
On peut dire que l'astronomie a pour objet ce qu'il y a de plus grand dans l'univers : aussi a-t-elle eu toujours l'avantage de trouver accès auprès des plus grands monarques; et sa majesté a bien voulu faire voire le soin particulier qu'elle prend pour l'avancement de cette noble science, en faisant bâtir un observatoire, qui parmi les arcs de triomphe et les trophées demeurera comme une marque éternelle du règne heureux de Louis le grand.

Les observations  astronomiques pour lesquelles ce superbe édifice est entièrement destiné, ont pour fin principale d'établir des règles certaines des mouvements célestes : mais pour cela il est nécessaire d'en venir à la comparaison des observations présentes avec celles qui ont été faites dans les siècles passés.

On sait qu'après l'ancienne Babylone, dont il ne reste plus que le nom, Alexandrie d'Égypte a été comme le siège de l'astronomie, où Hipparque et Ptolémée ont fait leurs observations : l'on sait aussi les grans avantages que cette noble science a tiré de celles que Tycho Brahé a faites à Uraniborg au détroit de Sond, vers la fin du dernier siècle. Mais pour pouvoir profiter du travail de ces grands hommes, il était nécessaire de savoir exactement combien les méridiens des lieux où ils avaient fait leurs observations étaient éloignés de celui de paris, et de vérifier en même temps, les hauteurs  du pôle de ces mêmes lieux. Pour cet effet, il était nécessaire d'y envoyer des observateurs; il semblait même que le voyage d'Alexandrie devait précéder : mais à cause des difficultés particulières, et des retardements que l'on prévoyait, l'on jugea qu'il serait à propos de commencer par celui d'Uraniborg. 
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Uraniborg au temps de sa splendeur (Atlas de Blaeu, 1663).
(Source et copyright : Tycho Brahe Official Website).

Cette délibération de l'Académie royale des sciences, ayant été portée à sa majesté, le Voyage d'Uraniborg fut conclu; et je fus choisi pour l'exécution de ce dessein. Je partis de Paris au mois de juillet de l'année 1671 avec un aide nommé Etienne Villiard, que j'avais dressé aux observations; et avec tout ce qui pouvait être nécessaire pour ce que je devais faire à Uraniborg, pendant que le célèbre astronome M. Cassini travaillerait aussi de concert à l'Observatoire royal.

Passant par la Hollande, je pris l'occasion de vérifier la proportion du pied de Paris à celui du Rhin, dont l'original est à Leyde; laquelle proportion me parut être exactement comme de 720 à 696 au lieu de 720 à 695 que j'avais supposée dans la Mesure de la Terre.

Comme j'avais appris que depuis peu M. Blaeuw d'Amsterdam avait travaillé aussi bien que moi à la mesure de la Terre, je fus curieux d'en conférer avec lui. Sur quoi je puis dire que nous eûmes une joie extraordinaire ce bon vieillard et moi, de voir que nous étions presque d'accord touchant la grandeur du degré d'un grand cercle de la Terre, et que le différend n'allait pas à cinq perches ou 60 pieds de Rhin. Je n'ai point su que le manuscrit qu'il m'en fit voir ait été mis au jour, mais je suis certain que Snellius n'avait rien fait de si grand.

Je sortis d'Amsterdam m'embarquant pour Hambourg le 11 août au soir par un temps assez favorable, mais qui ne dura guère, car à peine étions nous à la vue du Texel, sur le point d'entrer dans la grande Mer, qu'un vent de nord impérieux nous obligea de chercher l'abri derrière l'Ile de Ulieland, où nous demeurâmes presque un jour à l'ancre.

Ce retardement me fut heureux, et fut cause d'une observation que je fis, qui mérite d'être rapportée. Ce fut le 13 août sur les onze heures du matin, qu'après m'être désennuyé quelque temps à regarder les îles voisines avec une lunette d'environ cinq pieds, je m'avisai de la tourner vers le Soleil, qui se laissait voir sans peine au travers de certains nuages clairs, et j'aperçus dans le milieu de son disque comme un gros point noir, sans pouvoir d'abord m'assurer de ce que c'était, à cause de l'agitation du vaisseau; mais enfin certain que c'était une véritable tache  qui représentait à peu près la queue d'un scorpion.

Je fus d'autant plus aise d'avoir découvert cette tache du Soleil, qu'il y avait dix ans entiers que je n'en avais pu voir aucune, quelque soin que j'eusse eu d'y prendre garde de temps en temps.

Peu de jours après nous arrivâmes à Hambourg, d'où j'écrivis à M. Cassini, lui donnant avis de la tache que j'avais vue, et qui durait encore. Je passai ensuite à Lübeck, et m'étant mis sur la mer Baltique, j'arrivai enfin à Copenhague le 24 du même mois.

J'avais des ordres de Sa majesté pour M. le chevalier de Terlon son ambassadeur, lequel me mena d'abord saluer sa Majesté de Danemark, et ne manqua pas ensuite de me donner tous les secours dont j'avais besoin pour l'exécution de mon dessein, qui était d'aller faire des observations à Uraniborg.
Le fameux observatoire ainsi appelé, avait été fait bâtir par le grand astronome Tycho Brahé, dans l'Île de Huene (Hven), située au détroit de Sond, à l'entrée de la mer Baltique, et distante de Copenhague d'environ six de nos lieues communes. Je n'eusse pas tardé à passer dans cette île, mais comme elle était depuis quelque temps sous la domination des Suédois, je fus obligé de faire écrire auparavant en Suède par M. l'ambassadeur.
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