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Histoire Comique des États
et Empires de la Lune et du Soleil
Savinien Cyrano de Bergerac, 1662 

Chapitre 5

Cyrano 
On nous servait tous les jours à manger à nos heures, et la reine et le roi prenaient eux-mêmes assez souvent la peine de me tâter le ventre pour connaître si je n'emplissais point, car ils brûlaient d'une vie extraordinaire d'avoir de l'espèce de ces petits animaux. Je ne sais si ce fut pour avoir été plus attentif que mon mâle à leurs simagrées et à leurs tons; mais j'appris plus tôt que lui à entendre leur langue, et à l'accrocher un peu ce qui fit qu'on nous considéra d'une autre façon qu'on n'avait fait, et les nouvelles coururent aussitôt par tout le royaume qu'on avait trouvé deux hommes sauvages, plus petits que les autres, à cause des mauvaises nourritures que la solitude nous avait fournies, et qui, par un défaut de la semence de leurs pères, n'avaient pas eu les jambes de devant assez fortes pour s'appuyer dessus. 

Cette créance allait prendre racine à force de cheminer, sans les prêtres du pays qui s'y opposèrent, disant que c'était une impiété épouvantable de croire que non seulement des bêtes, mais des monstres fussent de leur espèce. 

« Il y aurait bien plus d'apparence, ajoutaient les moins passionnés, que nos animaux domestiques participassent au privilège de l'humanité de l'immortalité [1], par conséquent à cause qu'ils sont nés dans notre pays, qu'une bête monstrueuse qui se dit née je ne sais où dans la Lune ; et puis considérez la différence qui se remarque entre nous et eux. Nous autres marchons à quatre pieds, parce que Dieu ne se voulut pas fier d'une chose si précieuse à une moins ferme assiette, et il eut peur qu'allant autrement, il n'arrivât fortune de l'homme; c'est pourquoi il prit la peine de l'asseoir sur quatre piliers, afin qu'il ne pût tomber; mais dédaignant de se mêler à la construction de ces deux brutes, il les abandonna au caprice de la nature, laquelle, ne craignant pas la perte de si peu de chose, ne les appuya que sur deux pattes. 
Les oiseaux mêmes, disaient-ils, n'ont pas été si maltraités qu'elles, car au moins ils ont reçu les plumes pour subvenir à la faiblesse de leurs pieds, et se jeter en l'air quand nous les éconduirons de chez nous; au lieu que la nature en ôtant les deux pieds à ces monstres les a mis en état de ne pouvoir échapper à notre justice.
[1] Tout ce passage est dirigé contre l'école de Descartes
qui déniant aux animaux la moindre parcelle de raison et d'intelligence proprement dites, les réduisait, contrairement à l'opinion des gas-
sendistes [partisans de Gassendi], à l'état de pures machines.
Voyez un peu, outre cela, comment ils ont la tête tournée vers le ciel! C'est la disette où Dieu les a mis de toutes choses qui les a situés de la sorte, car cette posture suppliante témoigne qu'ils se plaignent au ciel de Celui qui les a créés, et qu'ils lui demandent permission de s'accommoder de nos restes. Mais, nous autres, nous avons la tête penchée en bas pour contempler les biens dont nous sommes seigneurs, et comme n'y ayant rien au ciel à qui notre heureuse condition puisse porter envie.-»
J'entendais tous les jours, à ma loge, les prêtres faire ces contes, ou d'autres semblables; et enfin ils en bridèrent si bien l'esprit des peuples sur cet article, qu'il fût arrêté que je ne passerais tout au plus que pour un perroquet sans plumes, car ils confirmaient les persuadés sur ce que non plus qu'un oiseau je n'avais que deux pieds. Cela fit qu'on me mit en cage par ordre exprès du Conseil d'en haut. 

Là, tous les jours, l'oiseleur de la reine prenait le soin de me venir siffler la langue comme on fait ici aux sansonnets, j'étais heureux à la vérité en ce que je ne manquais point de mangeaille. Cependant, parmi les sornettes dont les regardants me rompaient les oreilles, j'appris à parler comme eux, en sorte que, quand je fus assez rompu dans l'idiome pour exprimer la plupart de mes conceptions, j'en contai des plus belles. Déjà les compagnies ne s'entretenaient plus que de la gentillesse de mes bons mots, et de l'estime que l'on faisait de mon esprit. On vint jusque là que le Conseil fut contraint de faire publier un arrêt, par lequel on défendait de croire que j'eusse de la raison, avec un commandement très exprès à toutes personnes de quelque qualité ou condition qu'elles fussent, de s'imaginer, quoi que je pusse faire de spirituel, que c'était l'instinct qui me le faisait faire.

Cependant la définition de ce que l'étais partagea la ville en deux factions. Le parti qui soutenait en ma faveur grossissait de jour en jour, et enfin en dépit de l'anathème et de l'excommunication des prophètes qui tâchaient par là d'épouvanter le peuple, ceux qui tenaient pour moi demandèrent une assemblée des États, pour résoudre cet accroc de religion. On fut longtemps à s'accorder sur le choix de ceux qui opineraient; mais les arbitres pacifièrent l'animosité par le nombre des intéressés qu'ils égalèrent, et qui ordonnèrent qu'on me porterait dans l'assemblée comme on fit; mais j'y fus traité autant sévèrement qu'on se le peut imaginer. Les examinateurs m'interrogèrent entre autres choses de philosophie; je leur exposai tout à la bonne foi ce que jadis mon régent m'en avait appris, mais ils ne mirent guère à me le réfuter par beaucoup de raisons convaincantes à la vérité. Quand je me vis tout à fait convaincu, j'alléguai pour dernier refuge les principes d'Aristote qui ne me servirent pas davantage que les sophismes; car en deux mots, ils m'en découvrirent la fausseté.   
« Cet Aristote, me dirent- ils, dont vous vantez si fort la science, accommodait sans doute les principes à sa philosophie au lieu d'accommoder sa philosophie aux principes [2], et encore devait-il les prouver au moins plus raisonnables que ceux des autres sectes, ce qu'il n'a pu faire. C'est pourquoi le bon seigneur ne trouvera pas mauvais si nous lui baisons les mains.-»
Enfin comme ils virent que je ne clabaudais autre chose, sinon qu'ils n'étaient pas plus savants qu'Aristote, et qu'on m'avait défendu de discuter contre ceux qui niaient les principes, ils conclurent tous d'une commune voix, que je n'étais pas un homme, mais possible quelque espèce d'autruche, vu que je portais comme elle la tête droite, que je marchais sur deux pieds, et qu'enfin, hormis un peu de duvet, je lui étais tout semblable, si bien qu'on ordonna à l'oiseleur de me reporter en cage. J'y passais mon temps avec assez de plaisir, car à cause de leur langue que je possédais correctement, toute la cour se divertissait à me faire jaser. Les filles de la Reine, entre autres, fourraient toujours quelque bribe dans mon panier; et la plus gentille de toutes ayant conçu quelque amitié pour moi, elle était si transportée de joie, lorsqu'étant en secret, je l'entretenais des moeurs et des divertissements des gens de notre monde, et principalement de nos cloches et de nos autres instruments de musique, qu'elle me protestait, les larmes aux yeux, que si jamais je me trouvais en état de revoler en notre monde, elle me suivrait de bon coeur.

Un jour de grand matin, m'étant éveillé en sursaut, je la vis qui tambourinait contre les bâtons de ma cage : 

[2] "Accommoder la philosophie aux principes, au lieu d'accommoder les principes à la philosophie", telle est la formule exacte de la différence existant entre le mouvement scientifique moderne, s'astreignant à l'étude de la nature, et l'école ancienne, restant exclusivement asservie, sans idée d'examen, aux assertions trop souvent erronées des devanciers.
« Réjouissez-vous, me dit elle, hier, dans le Conseil, on conclut la guerre contre le roi  [3]. J'espère parmi l'embarras des préparatifs, cependant que notre monarque et ses sujets seront éloignés, faire naître l'occasion de vous sauver. 
- Comment, la guerre? l'interrompis-je. Arrive-t-il des querelles entre les princes de ce monde ici comme entre ceux du nôtre? Hé! je vous prie, parlez-moi de leur façon de combattre! 
[3] L'idée de traduire les noms par des notes placées sur une portée musicale a été puisée dans L'Homme dans la Lune de Godwin.
- Quand les arbitres, reprit-elle, élus au gré des deux parties, ont désigné le temps accordé pour l'armement, celui de la marche, le nombre des combattants, le jour et le lieu de la bataille, et tout cela avec tant d'égalité, qu'il n'y a pas dans une armée un seul homme plus que dans l'autre. Les soldats estropiés d'un côté sont tous enrôlés dans une compagnie, et lorsqu'on en vient aux mains, les maréchaux de camp ont soin de les exposer aux estropiés; de l'autre côté, les géants ont en tête les colosses; les escrimeurs, les adroits; les vaillants, les courageux; les débiles, les faibles; les indisposés, les malades; les robustes, les forts, et si quelqu'un entreprenait de frapper un autre que son ennemi désigné, à moins qu'il pût justifier que c'était par méprise, il est condamné de couard. Après la bataille donnée on compte les blessés, les morts, les prisonniers; car pour les fuyards, il ne s'en trouve point; si les pertes se trouvent égales de part et d'autre, ils tirent à la courte paille à qui se proclamera victorieux. 
Mais encore qu'un royaume eût défait son ennemi de bonne guerre, ce n'est presque rien avancé, car il y a d'autres armées peu nombreuses de savants et d'hommes d'esprit, des disputes desquelles dépend entièrement le triomphe ou la servitude des États. 
Un savant est opposé à un autre savant, un esprité à un autre esprité [4], et un judicieux à un autre judicieux. Au reste le triomphe que remporte un État en cette façon est compté pour trois victoires à force ouverte. Après la proclamation de la victoire on rompt l'assemblée, et le peuple vainqueur choisit pour être son roi, ou celui des ennemis, ou le sien.-»
[4] Homme ayant de l'esprit ou faisant profession d'en avoir. Un intello, quoi!
Je ne pus m'empêcher de rire de cette façon scrupuleuse de donner des batailles; et j'alléguais pour exemple d'une bien plus forte politique les coutumes de notre Europe, où le monarque n'avait garde d'omettre aucun de ses avantages pour vaincre et voici comme elle me parla : 
« Apprenez-moi, me dit-elle, Si vos princes ne prétextent pas leurs armements du droit de force? 
- Si fait, répliquai-je, et de la justice de leur cause. 
- Pourquoi lors, continua-t-elle, ne choisissent-ils des arbitres non suspects pour être accordés? Et s'il se trouve qu'ils aient autant de droit l'un que l'autre, qu'ils demeurent comme ils étaient, ou qu'ils jouent en un coup de piquet la ville ou la province dont ils sont en dispute? Et cependant qu'ils font casser la tête à plus de quatre millions d'hommes qui valent mieux qu'eux, ils sont dans leur cabinet à goguenarder sur les circonstances du massacre de ces badauds. Mais je me trompe de blâmer ainsi la vaillance de vos braves sujets; ils font bien de mourir pour leur patrie; l'affaire est importante, car il s'agit d'être le vassal d'un roi qui porte une fraise ou de celui qui porte un rabat ! 
- Mais vous, lui repartis-je, pourquoi toutes ces circonstances en votre façon de combattre? Ne suffit-il pas que les armées soient en pareil nombre d'hommes?
- Vous n'avez guère de jugement, me répondit-elle. Croiriez-vous, par votre foi, ayant vaincu sur le pré votre ennemi seul à seul, l'avoir vaincu de bonne guerre, si vous étiez maillé, et lui non; s'il n'avait qu'un poignard, et vous une estocade; enfin s'il était manchot, et que vous eussiez deux bras ? Cependant avec toute l'égalité que vous recommandez tant à vos gladiateurs, ils ne se battent jamais pareils; car l'un sera de grande, l'autre de petite taille; l'un sera adroit, l'autre n'aura jamais manié d'épée; l'un sera robuste, l'autre faible; et quand même ces disproportions seraient égales, qu'ils seraient aussi adroits et aussi forts l'un que l'autre, encore ne seraient-ils pas pareils, car l'un des deux aura peut-être plus de courage que l'autre; et sous l'ombre que cet emporté ne considérera pas le péril, qu'il sera bilieux, qu'il aura plus de sang, qu'il avait le coeur plus serré, avec toutes ces qualités qui font le courage, comme si ce n'était pas aussi bien qu'une épée, une arme que son ennemi n'a point, il s'ingère de se ruer éperdument sur lui, de l'effrayer et d'ôter la vie à ce pauvre homme qui prévoit le danger, dont la chaleur est étouffée dans la pituite, et duquel le coeur est trop vaste pour unir les esprits nécessaires à dissiper cette glace qu'on appelle "poltronnerie". Ainsi vous louez cet homme d'avoir tué son ennemi avec avantage, et le louant de hardiesse, vous le louez d'un péché contre nature, puisque sa hardiesse tend à sa destruction. Et à propos de cela, je vous dirai qu'il y a quelques années qu'on fit une remontrance au Conseil de guerre, pour apporter un règlement plus circonspect et plus consciencieux dans les combats.-»
Et le philosophe qui donnait l'avis parla ainsi : 
« Vous imaginez, Messieurs, avoir bien égalé les avantages de deux ennemis, quand vous les avez choisis tous deux grands, tous deux adroits, tous deux pleins de courage; mais ce n'est pas encore assez, puisqu'il faut qu'enfin le vainqueur surmonte par adresse, par force, et par fortune. Si ça été par adresse, il a frappé sans doute son adversaire par un endroit où il ne l'attendait pas, ou plus vite qu'il n'était vraisemblable ; ou, feignant de l'attraper d'un côté, il l'a assailli de l'autre. Cependant tout cela c'est affiner, c'est tromper, c'est trahir, et la tromperie et la trahison ne doivent pas faire l'estime d'un véritable généreux. S'il a triomphé par force, estimerez vous son ennemi vaincu, puisqu'il a été violenté? Non, sans doute, non plus que vous ne direz pas qu'un homme ait perdu la victoire, encore qu'il a soit accablé de la chute d'une montagne, parce qu'il n'a pas été en puissance de la gagner. Tout de même celui-là, n'a point été surmonté, à cause qu'il ne s'est point trouvé dans ce moment disposé à pouvoir résister aux violences de son adversaire. Si ça été par hasard qu'il a terrassé son ennemi, c'est la Fortune et non pas lui qu'on doit couronner il n'y a rien contribué ; et enfin le vaincu n'est non plus blâmable que le joueur de dés, qui sur dix-sept points en voit faire dix huit-[5].-»
On lui confessa qu'il avait raison : mais qu'il était impossible, selon les apparences humaines, d'y mettre ordre, et qu'il valait mieux subir un petit inconvénient, que de s'abandonner à cent autres de plus grande importance. 
[5] Pour un ferrailleur émérite, Cyrano nous semble faire ici bien gravement la leçon aux duellistes.
Elle ne m'entretint pas cette fois davantage, parce qu'elle craignait d'être trouvée toute seule avec moi si matin. Ce n'est pas qu'en ce pays l'impudicité soit un crime; au contraire, hors les coupables convaincus, tout homme a pouvoir sur toute femme, et une femme tout de même pourrait appeler un homme en justice qui l'aurait refusée. Mais elle ne m'osait pas fréquenter publiquement à ce qu'elle me dit, à cause que les prêtres avaient prêché au dernier sacrifice que c'étaient les femmes principalement qui publiaient que j'étais homme, afin de couvrir sous ce prétexte le désir exécrable qui les brûlait de se mêler aux bêtes,, et de commettre avec moi sans vergogne des péchés contre nature. Cela fut cause que je demeurai longtemps sans la voir, ni pas une du sexe. 

Cependant il fallait bien que quelqu'un eût réchauffé les querelles de la définition de mon être, car comme je ne songeais plus qu'à mourir en ma cage, on me vint quérir encore une fois pour me donner audience. je fus donc interrogé, en présence d'un grand nombre de courtisans sur quelques points de physique, et mes réponses, à ce que je crois, ne satisfirent aucunement, car celui qui présidait m'exposa fort au long ses opinions sur la structure du monde. Elles me semblèrent ingénieuses ; et sans qu'il passât jusqu'à son origine qu'il soutenait éternelle, j'eusse trouvé sa philosophie beaucoup plus raisonnable que la nôtre. Mais sitôt que je l'entendis soutenir une rêverie si contraire à ce que la foi nous apprend, je lui demandai ce qu'il pourrait répondre à l'autorité de Moïse, et que ce grand patriarche avait dit expressément que Dieu l'avait créé en six jours. Cet ignorant ne fit que rire au lieu de me répondre; ce qui m'obligea de lui dire que puisqu'ils en venaient là, je commençais à croire que leur monde n'était qu'une lune.

« Mais, me dirent-ils tous, vous y voyez de la Terre, des rivières, des mers, que serait-ce donc tout cela?
- N'importe, repartis-je, Aristote assure que ce n'est que la Lune; et si vous aviez dit le contraire dans les classes où j'ai fait mes études, on vous aurait sifflés. .-»
Il se fit sur cela en grand éclat de rire. Il ne faut pas demander si ce fut de leur ignorance; mais cependant on me conduisit dans ma cage. 

Mais d'autres savants, plus emportés que les premiers, avertis que j'avais osé dire que la Lune, d'où je venais était un monde, et que leur monde n'était qu'une lune, crurent que cela leur fournissait un prétexte assez juste pour me faire condamner à l'eau [6]; c'est la façon d'exterminer les athées. Pour cet effet, ils furent en corps faire leur plainte au roi qui leur promit justice, et ordonna que je serais remis sur la sellette.

[6] La noyade.
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