.
-

L'histoire de l'île Maurice
(Île de France, Mauritius)
L'île Maurice a été découverte, semble-t-il, en 1547 par Péro de Mascarenhas, capitaine portugais, en même temps que les deux autres îles de l'archipel (Réunion et Rodrigues) qui en a gardé le nom de Mascareignes. Il l'avait d'abord dénommée Acerno ou Cerné. La première occupation date de 1598 et fut l'oeuvre de l'amiral hollandais Van Nek qui donna à l'île le nom de Mauritius en l'honneur du prince Maurice d'Orange. En 1640 fut créée une colonie hollandaise, laquelle fut abandonnée en 1712, quand les Hollandais souhaitèrent renforcer leur colonie du Cap.  Les Français établis à l'île de la Réunion y envoyèrent trois ans plus tard Dufresne, pour y porter des colons. Celui-ci lui donna le nom d'île de France lorsqu'il en prit possession (20 septembre) au nom du roi « en cas que ladite île ne fut point occupée par aucune puissance ». 

En 1735, le gouverneur Mahé, comte de La Bourdonnais, lui conféra une grande importance. Grâce à ses ports, elle devint la citadelle de la marine française dans l'Océan Indien, le point de ravitaillement des corsaires. Pierre Poivre  y introduisit dans les années 1750  la culture des épices des Moluques (cannelle, muscade, girofle, etc.). Puis les Anglais réussirent à s'en emparer après une longue lutte en décembre 1810. Ils se la firent céder en 1814. Les Anglais, qui l'ont gardée jusqu'à son indépendance en 1968 ont conservé sur l'île I'usage officiel de la langue française jusqu'en 1847, et il dominera encore longtemps dans la majorité de la population. Ajoutons que ce sera  sous la colonisation anglaise que l'esclavage a pris fin sur cette île que le roman de Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre a rendue si célèbre. 

Dates -clés  :
1507 - Découverte de l'île Maurice par Mascarenhas.

1598 -1712 - Occupation hollandaise.

1735 - La Bourdonnais organise la colonisation de l'île par la France.

1814 - L'île Maurice devient une colonie de la Grande Bretagne.

1968 - Indépendance de l'île, dans laquelle s'installe un régime démocratique.. 

Les premiers établissements

Les Hollandais, présents sur l'île dès 1598 y restèrent jusqu'en 1712. On a parfois dit qu'ils en furent chassés par l'impossibilité de détruire la prodigieuse multitude de rats contre lesquels ils ne trouvèrent aucun moyen de défendre leurs provisions, leurs vêtements, les cordages et le bois de leurs navires, l'espoir de leurs récoltes mangées avant d'être en herbe, enfin leurs corps mêmes pendant la nuit.

Il est plus vraisemblable de croire que les Hollandais, qui s'établissaient alors au cap de Bonne-Espérance, voulurent réserver toutes leurs forces pour la colonisation de ce point important à l'extrémité d'un continent immense sur lequel il leur serait possible de s'étendre et de former un vaste empire : c'était  au XVIIIe siècle, et encore bien plus dans les deux siècles précédents, le rêve de toutes les puissances européennes d'avoir au dehors, non pas seulement des stations maritimes et des établissements coloniaux pour la commodité du commerce, mais de grandes possessions territoriales où elles pussent développer à l'aise leurs droits de souveraineté consacrés par la violence. Les Hollandais ne virent pas apparemment quelle était l'importance de la position de l'île Maurice, qui peut devenir au besoin un nid de pirates, et qui sera toujours une des barrières à franchir avant de voguer librement dans l'océan Indien.

Trois ans après le départ des Hollandais, les Français, en 1715, abordèrent à l'île Maurice et lui imposèrent le nom d'île de France. Toutefois ce ne fut qu'en 1721 que des colons de Bourbon (île de la Réunion) allèrent former dans l'île voisine un premier établissement. Il faut croire qu'ils réussirent mieux à combattre les étranges ennemis devant lesquels les Hollandais passent pour s'être enfuis; car, depuis le jour où fut fondée la nouvelle colonie, elle n'a pas cessé un instant d'être habitée et cultivée; elle a toujours été en progression de prospérités, du moins jusqu'en 1810, date de la conquête par les Anglais. Il est vrai de dire que les animaux malfaisants, qui étaient le fléau de l'île et de son agriculture, y resteront longtemps très nombreux, et que des primes seront proposées aux esclaves dans toutes les habitations, pour les détruire, et l'on emploiera dans ce but tous les encouragements, tous les pièges imaginables.

L'oeuvre de la Bourdonnais.
Les premiers cultivateurs, arrivés de Bourbon, étaient en très petit nombre. Si bien que l'on considère généralement que le vrai fondateur de la colonie, à l'île de France, fut Mahé de La Bourdonnais, qui, nommé gouverneur général des îles de France et de Bourbon, en 1734, aborda au Port-Louis, l'année suivante, amenant avec lui des ouvriers, et aussi un certain nombre de déclassés dont les autorités françaises étaient heureuses de se débarrasser, mais qu'il sut adroitement utiliser pour l'accomplissement de ses desseins.

« Il serait difficile, a dit un biographe de Mahé de La Bourdonnais, de donner une idée de l'état de dénuement et d'anarchie où il trouva l'île de France. Justice, police, industrie, commerce, tout était à créer : La Bourdonnais créa, organisa tout; il construisit des arsenaux, des magasins, des fortifications, des aqueducs, des quais, des canaux, des moulins, des hôpitaux, des casernes, des boutiques, des chantiers pour radouber et construire des vaisseaux: il introduisit la culture du manioc, du sucre, de l'indigo et du coton, etc. » 
Bernardin de Saint-Pierre, sans lequel, à vrai dire, la réputation de La Bourdonnais risquait fort de demeurer obscure, énumère aussi, dans la préface de Paul et Virginie, les travaux que ce grand administrateur a entrepris et achevés, malgré mille obstacles, à l'île de France; et il ajoute : 
« Tout ce que j'ai vu dans cette île de plus utile et de mieux exécuté était son ouvrage : ses talents militaires n'étaient pas moindres que ses vertus et ses talents administratifs. »


Au temps de la Compagnie des Indes

Quand l'île fut devenue, par les soins de son fondateur, une colonie déjà digne de ce nom, un séjour supportable, où l'on put espérer de se ménager une vie assez douce pour le moment et quelques chances de fortune pour l'avenir, les colons volontaires y arrivèrent, en petit nombre d'abord, mais de tous les points du globe et de toutes les professions. Il y eut des employés civils de la Compagnie des Indes, ayant déjà acquis une certaine aisance et heureux de pouvoir s'établir dans une île où, en s'attribuant le monopole du commerce et s'emparant de la meilleure partie des terres à cultiver, ils allaient fonder aisément une espèce d'aristocratie vénitienne, à la fois marchande, propriétaire du sol et arbitre héréditaire de toutes les décisions graves du gouvernement local. 

Il y eut des marins de cette même compagnie qui, indignés d'avoir travaillé à la fortune des autres et de n'avoir rien fait pour eux-mêmes, ne demandaient qu'un asile pour leurs vieux jours, un coin de terre et quelques esclaves pour vivre, ou le commandement d'une barque pour faire le cabotage entre les deux îles : ils furent la souche d'une classe de mécontents et de frondeurs qui s'est perpétuée au cours des siècles suivants.

Il y eut aussi des officiers militaires de la compagnie qui se trouvèrent heureux de prendre leur retraite dans quelque habitation isolée : quelques-uns étaient nobles, et menèrent donc dans l'île la vie des gentilshommes campagnards, cultivant la terre ou surveillant leurs esclaves peu nombreux, pour ainsi dire avec une rapière pendante à leur côté. S'ils ne firent pas et ne durent pas faire fortune avec de semblables habitudes, ils eurent du moins la consolation d'échapper à la soumission où des commis parvenus les avaient longtemps retenus, malgré toute leur gentilhommerie. A leur exemple, on vit arriver des officiers des régiments du roi, qui voulurent aussi quitter le service et se faire planteurs ils éprouvèrent des résistances, non de la part de leurs chefs ou du gouvernement du roi, mais, le croirait-on? de la part de la compagnie, qui, étant souveraine de l'île, les traita presque en étrangers. De là de grandes querelles et des plaintes bruyantes qui entretinrent des divisions dans la colonie jusqu'à ce qu'elle eût été cédée au roi, et la compagnie dépossédée de tous ses droits de souveraineté. 

Enfin, n'omettons pas de mentionner, comme complément de cette population primitive des missionnaires de Saint-Lazare, vivant bien avec tout le monde, ne s'inquiétant guère d'évangéliser les esclaves, ni de prêcher la fraternité entre les hommes, et songeant bien plutôt à s'assurer une vie paisible et inoffensive dans de bonnes habitations très bien cultivées par des esclaves acquis à la communauté.

Marchands et trafiquants.
Le développement de la colonisation à l'île de France, en ouvrant une plus large carrière aux spéculations commerciales, ne tarda pas à y attirer des marchands, libres de toutes relations avec la Compagnie des Indes, et qui, possesseurs de quelques capitaux, se mirent à trafiquer sur toutes choses, sur les terres, sur les denrées coloniales ou européennes, sur les esclaves introduits ou à introduire dans l'île par la traite, alors permise et même encouragée. Ils voulurent, en un mot, prendre leur part du monopole qu'avaient exercé avant eux les employés civils de la Compagnie des Indes, et ils la prirent avec une turbulence, une avidité et un bonheur surtout qui ne furent pas du goût de tout le monde. Les employés de la compagnie, pour se distinguer deux, sans doute, en courant la même carrière, les nommèrent banians; et c'est le sobriquet dédaigneux qu'on infligera ensuite à  tous les petits trafiquants ou pacotilleurs qui séviront à l'île Maurice, qui traverseront la mer vingt fois en tous sens, pour en venir, au bout d'une vie constamment agitée, à reposer leur conscience sur des monceaux d'écus de toutes provenances. Les banians de l'île Maurice se défendirent en refusant de reconnaître les distinctions que les premiers colons cherchaient à consacrer, et en proclamant avec une audace qui ne fut pas maladroite, ce principe raciste, devenu ensuite l'un des lieux communs de l'oppression coloniale, à savoir, que tous ceux qui ont passé la ligne sont égaux entre eux, s'ils sont Blancs et s'ils le prouvent.

Les guerres de l'Inde entre la France l'Angleterre, vers les dernières années du règne de Louis XV, virent refluer à l'île de France un assez grand nombre d'aventuriers, couverts de vices et de dettes, qui, bannis d'Europe pour leurs désordres, avaient trouvé d'abord un refuge et une existence en Asie, et qui étaient chassés d'Asie par les malheurs de nos armes. Quelques-uns, parmi eux, appartenaient à des familles nobles, et portaient des noms qui n'étaient pas sans une certaine illustration, des noms qui sont restés dans l'île. Ces aventuriers si turbulents et d'une moralité plus que douteuse, dont l'Europe s'était débarrassée sur l'Asie, et que l'Asie rejetait à son tour partout ou elle pouvait, ont été la tige corrompue de quelques familles qui ne manqueront pas de se dire par la suite (et encore aujourd'hui!) qu'elles auraient mérité une meilleure origine; ils ont fait souche d'honnêtes gens et de gens paisibles.

Mais, à l'époque où ils vinrent s'abattre sur l'île de France, ils y apportèrent le trouble, le scandale, le mépris de tous les principes sociaux - qui déjà n'étaient pas très brillants -, la désorganisation d'un établissement qui commençait à s'organiser. Pour se relever dans l'opinion, pour se mettre sur un pied d'égalité commode avec les colons, plus anciens qu'eux, et dont les moeurs s'amélioraient déjà, s'épuraient visiblement dans les calmes habitudes d'une vie de travail sur une terre féconde, sous un ciel bienfaisant, ils n'imaginèrent pas de moyen plus sûr que de rabaisser tout le monde à leur niveau; ils décrièrent toute la population, précédemment formée, qui les repoussait et se croyait, à leur égard, dispensée d'être hospitalière. C'est à leur arrivée, sans doute, qu'il convient de reporter l'origine de certain proverbe; proverbe trop exclusif et injuste nécessairement dans sa généralité, comme tous les proverbes, mais qui serait facilement applicable, avec toutes les restrictions légitimes, à plusieurs autres colonies. Le voici, dans sa forme brève et sacramentelle d'oracle :

« il n'y a d'honnêtes gens dans l'île que ceux qui sont venus par terre. » 
Ce qui signifie, apparemment, pour qui voudra sagement se contenter d'une interprétation moderée, que les chercheurs de fortune qui vinrent successivement accroître la population de l'île de France, n'en composèrent jamais la partie la plus saine et la plus incorruptible...

Cette population d'Européens, préoccupés de l'esprit de retour et d'une furieuse passion d'accumuler, a d'abord été la plus nombreuse dans l'île; mais insensiblement elle a donné naissance et a cédé la plus grande place à une population fixe, attachée au sol par affection, plus honnête, parce qu'elle est plus satisfaite de son état de fortune. Toutefois, dans la période confuse où s'est formée la population qu'on y voit aujourd'hui, et notamment, nous l'avons dit, lorsque les désastres des Français dans l'Inde eurent jeté à l'île de France tant d'hommes de désordre, le gouvernement du pays fut ,jugé impossible, s'il restait entre les mains d'une société de marchands qui avaient assez de peine à s'accorder entre eux et à se gouverner eux-mêmes. 
 

L'administration de l'État

La  Compagnie française des Indes orientales céda l'île Maurice au roi, en 1765. Dans les commencements de la nouvelle administration, il y eut bien encore des difficultés nombreuses, des incertitudes et des tiraillements, par suite de la désunion inévitable entre les corps militaires et les services administratifs, et aussi parce qu'il resta deux partis en présence l'un de l'autre, celui de la Compagnie qui voulait survivre à son abdication, et celui du gouvernement du roi qui avait en main la direction des affaires. De pareilles causes de division, et tout au moins de dissentiment, dans le sein d'une colonie naissante et encore faiblement peuplée, y entretinrent longtemps une aversion décidée pour la Métropole. Il est vrai qu'alors il leur manquait l'élément le plus actif de toute société nouvelle : on ne comptait dans toute l'île que cent femmes "d'un certain rang" (c'est-à-dire blanches, puisqu'on aura pu le constater, les esclaves, bien que majoritaires ici, ne comptent pas...). On visitait les soirées qu'elles organisaient, du moins quand on n'avait pas résolu tout à fait de préférer la solitude à ces réunions si monotones où l'on jouait, on s'ennuyait, et desquelles on se retirait au coup de canon de 8 heures,  pour souper avec sa ménagère, mulâtresse ou noire, et ses bâtards de toutes couleurs.

La Révolution.
La Révolution française, à ses diverses périodes, trouva les habitants de l'île Maurice, sauf quelques exceptions rares qui n'eurent aucune force, parfaitement disposés à agir comme un seul homme. Une occasion de montrer leur unanimité de pensées et de voeux leur fut offerte par l'arrivée de deux agents du directoire, Baco et Burnel, qui leur apportaient une réforme coloniale, déjà soumise, en d'autres colonies, à de sanglantes épreuves. Ils s'entendirent, sans s'être concertés, pour la repousser, et rien n'aurait pu vaincre leur résistance. Les colons de l'île Maurice, qui n'étaient pas animés, c'est le moins que l'on puisse dire, de la plus petite foi philanthropique, et qui avaient résolu d'opposer aux mesures radicales expédiées de la Métropole, la résistance la plus positive, conduisirent du moins leur opposition avec esprit, et l'esprit a quelquefois relevé et gagné, pour un moment, même les plus mauvaises causes. 

On raconte qu'à leur débarquement, les envoyés du Directoire, se voyant accueillis par les clameurs et les railleries de tous les habitants du Port-Louis, voulurent
s'expliquer et commencèrent une harangue de déclamatoire philanthropie,
qui allait sans doute être écoutée jusqu'au bout; car, malgré tout, il y
avait alors un auditoire pour ces choses-là, dans les îles de l'Océan Indien
comme à Paris. Mais il arriva qu'un des deux orateurs venus de si loin pour
prêcher, essaya d'obtenir un peu de silence et de répondre à quelques inquiétudes bruyantes par ces paroles banales : 

« Les amis, c'est pour votre bien que nous allons travailler, c'est votre bien que nous voulons. »
Une voix sortie de la foule s'écria, en jouant sur les mots : 
« Nous savons que c'est notre bien que tu veux, mais tu ne l'auras pas précisément! » 
Les rires, les huées, les convulsions d'une joie frénétique ne permirent plus dès lors à l'orateur officiel de continuer sa doucereuse oraison de bienvenue. On l'enleva, avec son compagnon de voyage et de mission,  et on les embarqua tous deux sur le navire qui les avait amenés, et qui fit voile aussitôt pour la France. Ils se trouvèrent avoir à peu près fait quatre pas et prononcé quatre paroles dans la colonie qu'ils étaient venus évangéliser au nom des droits de l'humain et ceux du Directoire. Voilà comment et avec quel concert, les colons de l'île Maurice surent se défendre quand il s'agissait de leurs intérêts communs de fortune et d'autorité souveraine sur leurs esclaves.

Les guerres de la Révolution et de l'Empire.
Lorsque la menace anglaise s'est faite sentir, les colons de l'île Maurice ont compris que les risques que couraient leurs privilèges étaient bien plus sérieux, et - sous le couvert d'un attachement patriotique à la Métropole - il luttèrent avec acharnement pour les défendre. Une seule fois, après la rupture de la paix d'Amiens, il leur arriva un régiment déjà incomplet, la 109e demi-brigade de ligne, avec quelques compagnies d'artillerie et plusieurs officiers de courage et de talent, parmi lesquels, brillait au premier rang le général Decaen, nommé capitaine-général des établissements français au delà du cap de Bonne-Espérance. Lui et les soldats qu'il commandait avaient fait la guerre en Allemagne, dans l'armée de Moreau, et le premier consul , qui se méfiait d'eux (bien injustement, semble-t-il), leur avait indiqué, sous prétexte d'un service honorable et périlleux, un lieu d'exil au delà des mers. Il les y oublia facilement; et cette poignée d'hommes, qui pouvait bien se croire sacrifiée et abandonnée, n'en lutta pas moins, pendant huit ans, pour conserver ce qui était la plus rentable des colonies restant à la France depuis la perte de Saint-Domingue. Mais c'est que la 109e demi-brigade avait derrière elle, pour corps de réserve, tous les créoles de l'île. Ils montaient  sur les bâtiments armés en course et s'associaient aux fabuleuses prouesses de Robert Surcouf, cet intrépide corsaire de Saint-Malo, dont le nom est bien sali par sa participation active au trafic d'esclaves, mais qui savait comme personne enlever les plus imposants vaisseaux de la Compagnie anglaise avec un bateau-pilote et quelques pilotins.

Ils complétaient aussi l'équipage des navires de la marine impériale qui, dans les mers de l'Inde et en vue du Port-Louis (c'était alors le port Napoléon), soutinrent pendant plusieurs années le pavillon français, mis en lambeaux partout ailleurs, à Aboukir, à Trafalgar, en vingt autres combats malheureux. Ils étaient présents à toutes les places où il pouvait y avoir des coups de fusil à donner ou à recevoir. Les hommes de mer les plus illustres de l'époque, Hamelin, Bouvet, Roussin, et le plus illustre de tous, Duperré, se firent un nom dans ces parages, pendant que leurs frères d'armes, dont quelques-uns avaient une renommée déjà faite, la perdaient sur d'autres champs de bataille. 
 

Mauritius Island

En 1810, au mois de décembre, il fallut céder enfin à des forces supérieures. Les Anglais se présentèrent devant l'île avec plus de trente mille hommes et une forêt de mâts qui pouvait l'enfermer comme dans une ligne continue de circonvallation. Une capitulation fut signée par le général Decaen (alors gouverneur des Indes françaises), et l'île se rendit. Entre autres articles, il était stipulé dans la capitulation que la garnison serait transportée en France, sur navires anglais, avec armes et bagages, avec tous les honneurs de la guerre, aux frais de la Grande-Bretagne, et que les mêmes facilités seraient accordées aux habitants européens ou créoles, qui, sans appartenir a l'armée, voudraient effectuer leur passage en Europe : un délai de deux années leur était laissé pour prendre ce parti et vendre leurs propriétés coloniales. La loi française était reconnue comme la loi du pays, et les tribunaux français demeuraient chargés de l'appliquer; devant un barreau plaidant eu langue française.

Quels étaient les vainqueurs, quels étaient les vaincus à de telles conditions? Les Anglais, évidemment, recevaient, le droit de mettre garnison dans l'île, de planter leur drapeau sur tous les édifices publics, de percevoir l'impôt; mais ils subissaient le joug des lois, de la langue, des moeurs, des fantaisies même d'une colonie qui devenait leur sujette en quelque sorte par convention amiable, après que la nécessité eut fait entendre sa voix inflexible. Les Anglais subiront durablement le même joug. Rien ne changeant dans les rapports entre les deux populations européennes, dont l'une croyait gouverner et avait mission de gouverner, tandis que l'autre passait pour s'être soumise parce qu'elle avait capitulé. Mauritius Island (nouveau nom de ce qui avait été auparavant l'île de France) était toujours une colonie française, avec une garnison vêtue d'uniformes rouges, et un petit nombre de commis venus d'Angleterre, qui s'étudiaient à oublier leur langue et à parler français dans les emplois supérieurs de l'administration publique; les autres places, d'ailleurs, celles qui avaient un caractère subalterne, y furent abandonnées aux créoles...

Beaucoup de choses changèrent au demeurant sous l'administration britannique. Les unes en mal, les autres en bien. Ainsi, la prospérité matérielle de l'île disparut comme un songe, sous le régime nouveau. Elle n'avait plus la France comme débouché de ses productions, et en même temps, l'Angleterre ne l'admettait pas à tous les avantages commerciaux qu'elle accordait à ses autres établissements d'outre-mer. L'île Maurice était alors pour elle ce qu'on nommait une colonie de la couronne, un pays conquis, et non une colonie de l'État.

En outre, il y eut de terribles fléaux qui ont paru conspirer pour accabler l'île. Un incendie a dévoré plus de 1500 maisons du Port-Louis; un ouragan plus désastreux, on peut le dire, parce qu'il n'a pas sévi seulement sur la ville, mais sur les campagnes et sur tous les fruits de la terre, a ruiné les colons qui avaient échappé à la première cause de dévastation; puis est survenu le choléra, qui, dans ce voyage d'universelle dévastation, entrepris par lui de 1817 à 1837 à travers le globe, a fait une de ses premières pauses à l'île Maurice, s'attaquant là, selon sa coutume, principalement aux classes les plus défavorisées de la société, c'est-à-dire aux esclaves. Une hécatombe qui sera vécue comme la pire des catastrophes par les colons, et bien sûr pour des raisons qui ne doivent rien à l'humanité. Comme l'écrit l'auteur dont on adapte ici le texte, depuis l'abolition de la traite - un processus dans lequel les Britanniques se sont progressivement engagés depuis 1823 -, il n'a plus moyen désormais de reconstituer ses stocks de matière humaine   : 

« Cette fortune la plus précieuse et cette suprême ressource des Blancs, qui aurait pu complètement réparer, si elle eût été épargnée elle-même, les ruines de l'ouragan et de l'incendie. Elles l'ont été péniblement, longuement, et non sans laisser encore de tristes vestiges de désolation. Mais la perte des Nègres a été irréparable, car la traite, abolie de droit par une solennelle convention des puissances européennes, a été supprimée de fait par la surveillance active de la marine anglaise dans tous les lieux qui obéissent à l'action directe du gouvernement britannique. »
Voilà les malheurs qui, dans l'imagination de ces colons français, aigris par la perte de leur richesse, se lia nécessairement à l'idée importune de la domination anglaise, comme s'ils en avaient dû être un corollaire inévitable. Et il leur sembla que cette domination n'avait réellement, pour se recommander à leurs yeux, que les routes dont elle avait sillonné largement le territoire de la colonie, routes magnifiques en effet, qui n'existaient pas même sur le papier du temps de l'administration française, et qui maintenant étaient  parcourues avec autant de facilité que les plus belles voies de communication de la Grande-Bretagne, par des voitures à quatre chevaux, des cavaliers, des courriers, et des chariots, pour un service très actif de roulage, attelés des grands boeufs de Madagascar.

Un autre changement s'opérera vers le milieu du XIXe siècle, dans l'organisation fondamentale de l'île Maurice : il s'agit de l'émancipation des esclaves, qui est enfin déclarée elle aussi en principe et qui s'acheminera progressivement vers sa réalisation. Une grande mesure de réforme radicale qui s'accomplira, qui malgré l'état d'esprit dans lequel, on l'a vu, se trouvaient les colons de l'île Maurice se fera sans rencontrer de véritable opposition. C'est que sans doute, de nouveaux arguments peuvent maintenant être déployer pour continuer d'asservir les anciens esclaves. La menace qu'on fait valoir de la concurrence que d'autres populations pourraient leur faire. 

De fait , l'île Maurice a toujours été le champ d'asile de toutes les populations asiatiques qui, opprimées chez elles, et n'ayant pas là d'espace pour respirer et vivre, sont disposées à aller chercher au dehors, de la terre, du travail et la vie à force d'industrie patiente. On voyait ainsi à Port-Louis des Malabares, des Chinois, des Malais, des Arabes, des Indiens (appelés à devenir la population majoritaire de l'île un siècle plus tard) de toutes professions et des deux religions qui se partageaient l'Inde, Hindouisme et Islam. Tous ces immigrants, sur le terrain neutre que leur a garanti l'hospitalité des créoles, vivaient d'accord les uns avec les autres, ou du moins les uns à côté des autres. 

Quelques-uns parmi eux célébraient, chaque année, dans une pompe solennelle, la grande fête de leur culte et font dans les rues de la ville une procession publique. C'était une occasion pour  les non croyants, pour les fidèles des autres religions, de se réunir comme dans une réjouissance nationale et périodique, de passer vingt-quatre heures dans la joie, les intrigues et les rendez-vous d'amour; c'était un prétexte pour une espèce de carnaval, un carnaval respectueux, où la tolérance religieuse et les ménagements pour une croyance étrangère étaient le premier devoir, et passaient même avant le plaisir. Un tel mélange de peuples offrait à l'île Maurice, non pas seulement une pépinière de travailleurs libres, mais encore une garantie pour les Colons, maîtres de la terre, que la population d'anciens esclaves (d'origine malgache), la plus nombreuse dans la colonie, n'abuserait pas de sa liberté tout relative. Avec le temps, les enjeux coloniaux se sont émoussés, et l'île Maurice est devenue aujourd'hui un espace de mixité sociale et de tolérance culturelle que beaucoup de pays pourraient lui envier. L'île, à la suite d'un processus de décolonisation qui a duré une vingtaine d'années, a obtenu son indépendance complète le 12 mars 1968. Elle a été à partir de cette date un membre du Commonwealth, tout en bénéficiant d'une aide de la France. (V.Charlier).

.


[Histoire politique][Biographies][Cartothèque]

[Pages pratiques][Aide][Recherche sur Internet]

© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.